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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Nietzsche et l'amour de la vie

   En réalité, dans le labyrinthe du monde complexe qui est habité par les hommes, y a-t-il quelque fil d'Ariane qui permettrait de se repérer ? Comment échapper aux forces inconscientes qui inspirent la brutalité, certes plutôt naturelle, du Minotaure ? Il manque un fondement clair à cette extraordinaire symbolique, une raison d'être qui pourrait être ensuite justifiée, validée, légitimée. Or il n'y a, pour Nietzsche, aucun principe absolu et transcendant qui pourrait inspirer ce fondement. Le philosophe est, comme chacun, immergé dans un monde sans cause finale qui l'invite à créer un authen­tique commencement, celui qui transfigurera ses propres expériences vécues : " C'est l'hypothèse la plus scien­tifique qui soit. Nous nions les causes finales : si l'existence en avait une, elle l'aurait atteinte." (1) Le philosophe accepte donc d'abord d'errer et de créer son propre cheminement dans un mystérieux labyrinthe qui paraît sans issue, donc sans fin. Comme pour Dionysos, il lui manque alors Ariane pour le guider, sans doute parce qu'elle est encore fascinée par Thésée. Il n'y a alors pour Nietzsche, comme c'est aussi le cas pour Zarathoustra, que des sen­tiers de violettes. (2) Et, ce qui est le plus déroutant, il affirme que "le chemin n’existe pas." (3) Chacun doit donc créer le sien sans au­tre centre que celui de la prolifération de sa propre énergie créatrice, masculine et féminine, lointainement inspirée par celle de la Mère-Nature : "Vous qui créez, il y a en vous beaucoup d'im­puretés. Car il a fallu que vous fussiez mères." (4) Cela signifie que l'enchevêtrement des fils de la vie doit d'abord être aimé et qu'il n'y a pas de vérité supérieure à l'instinct de justice qu'exige l'amour d'une vie épanouie : "Car l'homme ne saurait créer qu'en amour ; abrité par l'illusion de l'amour, il aura la foi absolue en la perfection et la justice." (5) Et cet amour créateur qui entrelace et noue justice et vérité s'accomplit dans l'union des natures masculines et féminines où chacun se dépasse en suivant le fil limité (le destin), souvent interrompu, où peut néanmoins s'épanouir chaque existence : "Tout ce qui est vivant ne peut devenir sain, fort et fécond que dans les limites d'un horizon déterminé." (6) Cependant, ces limites n'empêcheront pas d'instaurer des hiérarchies ; elles rendront sans doute les démarcations plus visibles : "Personne n'aura de doutes, la vie est la puissance supérieure et dominatrice, car la connaissance, en détruisant la vie, se serait en même temps détruite elle-même." (7)

Détail d'une oeuvre d'Elise Perrin-Destraz

Détail d'une oeuvre d'Elise Perrin-Destraz

Ainsi l'amour de la vie est-il le stimulant du désir de perfection qui vise l'éternité en exprimant le sentiment de puissance le plus élevé, voire enflammé, notamment dans l'amour de la pensée qui peut ensuite inspirer à chacun, en dépit de sa propre finitude et petitesse, sa plus profonde véracité !

 

"Au gouffre de mon ventre,

J'ai réduit de force l'infini,

Puis prouvé par mille raisons

Qu'étaient finis monde et temps."(8)

 

Néanmoins, cette hiérarchie fondamentale qui s'étire entre les instincts de justice et de vérité reste toujours nouée par l'ardente lumière de l'amour (tendre, bienveillante et chaleureuse) qui fonde toutes les perfections, toutes les illusions, tous les mensonges, toutes les erreurs et toutes les connaissances. Ainsi l'amour de la vie devient-il ensuite l'amour des images et des chants qui transposent sa propre puissance en une totale affirmation sensible, en un oui éternel qui rythme tout ce qui est donné ! Les sensations de plaisir et de déplaisir s'accordent alors avec la tonalité de leur source dans un hymne de joie simple et fatal qui transfigure tous les contraires : ciel et terre, altitudes et profondeurs, rires et pleurs :

 

"Tu ne supportes plus

Ton impérieux destin ?

Aime-le, car tu n'as plus le choix !"  (9)

 

_______________________________________________________

 

1. Nietzsche, La Volonté de puissance, II, Introduction, § 8, p. 12.

2. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Du grand désir.

3. Nietzsche, Ibid., De l’esprit de lourdeur.

4.  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. IV, 12. De l'homme supérieur.

5. Nietzsche, Seconde considération intempestive, op.cit., p. 133.  

6. Nietzsche, Seconde considération intempestive, op.cit., p. 79.

7. Nietzsche, Seconde considération intempestive, op.cit., p. 175.

8. Nietzsche, Poèmes (1858-1888), Premier adieu,  textes traduits de l'allemand par Michel Haar, nrf, Poésie / Gallimard, 2006., p. 57.

9. Nietzsche, Poèmes (1858-1888), op.cit., Le silence d'airain, p. 180.

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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