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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Edward Hopper et l'étrangeté du banal

 

 

 

Claude Stéphane PERRIN

 

Edward Hopper et l’étrangeté du banal

 

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a. Un monde de choses. L’œuvre de Edward Hopper semble interroger l’american way of life, et notamment la violence sournoise du consumérisme de ses classes moyennes dominées par un système économique qui détruit l’humain et ne se légitime peut-être qu’en faisant proliférer, inconsciemment et sous d’autres modes, sa propre violence. Plus précisément, le peintre a déclaré : « Tout m’a paru atrocement cru et grossier à mon retour [en Amérique]. Il m’a fallu des années pour me remettre de l’Europe. »  [America] seemed awfully crude and raw when I got back. It took me ten years to get over Europe ; cité dans Brian O’Doherty,  American Masters : The Voice and the Myth, New York, Random House, 1973, p.16)

 

b. La réification de l’humain. Pour commencer, Edward Hopper peint surtout le regard mélancolique qu’il porte sur le désir de ses personnages qui semblent entraînés par la machine violente et aveugle du système capitaliste. Cette machine tourne en effet à vide, poussée par une mystérieuse pulsion de mort qui, inhumaine, répète l’identité du néant. Cette vaine et banale répétition du rien, conséquence de la fascination de l’argent, suspend donc le temps afin d’en conserver la forme la plus abstraite. Toute attente est alors vaine… car, il n’y a rien d’autre à faire dans l’instant que d’attendre pour attendre, dans un monde privé de singularités créatrices mais où prolifèrent, ici ou là, des individus qui sont enfermés dans leur irrémédiable solitude, dans leurs états d'âme secs, et qui sont écrasés par des lieux aussi froids et impersonnels qu’une architecture inhabitable ou désertée.

 

c. L’épreuve du quotidien : l’ennui d’un présent vide, sans avenir. L’espace souvent vide où se situent les personnages anonymes de Hopper est ordinaire, plat. Il est simplement celui d’une existence quotidienne banale, rivée à une présence matériellement neutre, c’est-à-dire non singulière, donc quelconque. Dans ce sens, le quotidien n’appartient à personne. Tout à fait impersonnel et vide,  il est en effet insaisissable comme l’écrit Maurice Blanchot : « Le quotidien échappe. Pourquoi échappe-t-il ? C'est qu'il est sans sujet. Lorsque je vis le quotidien, c'est l'homme quelconque qui le vit, et l'homme quelconque n'est ni à proprement parler moi ni à proprement parler l'autre, il n'est ni l'un ni l'autre (…) Le quotidien récuse les valeurs héroïques, mais c'est qu'il récuse bien davantage, toutes les valeurs et l'idée même de valeur, ruinant toujours à nouveau la différence abusive entre authenticité et inauthenticité (…) Le quotidien n'est-il pas alors une utopie, le mythe d'une existence privée de mythe ? (…) C'est que, dans le quotidien, nous ne naissons ni ne mourrons : de là le poids et la force énigmatique de la vérité quotidienne.» (L'Entretien infini, Gallimard, 1969, pp. 364, 365, 366)

 

d. Une lumière pour rien. Qu’elle soit matinale ou nocturne, la lumière des tableaux de Hopper paraît crue, figée dans un instant sans avenir, définitif. Ou bien, plutôt, cet instant arrêté n’a pas d’autre avenir que celui de la répétition d’un présent qui enferme, voire piège toute vitalité dans un espace écrasant et dans un silence froid. Et cette lumière sans profondeur, sans rayonnement, brutalement uniforme, est celle d’un monde inhumain, parce qu’elle est étrangère à l’humain, hormis peut-être dans le regard ironique de Hopper… Car le peintre semble se servir de la lumière pour souligner une étrange distance infranchissable entre un indécelable ou futile espace intérieur et un inaccessible espace extérieur. Chaque fenêtre (ou porte) n’ouvre en effet que sur le vide d’une lumière inutile qui paraît sacraliser le néant.


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e. Une étrange banalité. L’étrangeté des peintures de Hopper se manifeste en fait au cœur de la vaine présence des choses représentées. Ces dernières apparaissent pourtant clairement, très nettement, mais leur présence immobile et solitaire semble mortellement figée, donc trop présente pour une conscience qui y perd sa liberté. En réalité, la présence des choses est trop simplifiée et dépersonnalisée pour être vivante, ouverte sur un avenir à la fois imprévisible et humain, précisément humain parce qu’il serait imprévisible, source de nouvelles libertés. Cette forme d’étrangeté correspond donc bien à celle que Maurice Blanchot évoquait « quand l'image n'est plus ce qui nous permet de tenir l'objet absent, mais ce qui nous tient par l'absence même, là où l'image, toujours à distance, toujours absolument proche et absolument inaccessible, se dérobe à nous, s'ouvre sur un espace neutre où nous ne pouvons plus agir, et nous ouvre, nous aussi, sur une sorte de neutralité où nous cessons d'être nous-mêmes et oscillons étrangement entre Je, Il et personne." (L'Entretien infini, Gallimard, 1969, p. 537). Le caractère neutre de cette étrangeté n’a bien sûr rien à voir avec l’idée quasi transcendantale du neutre : celle qui précède la disjonction du banal et de l’étrange, de l’être et du néant. Car cette forme d’étrange neutralité est, pour Hopper comme pour Blanchot, plutôt  proche du néant. Elle rejoint d’ailleurs le nihilisme de Freud dans Das Unheimliche (L'Inquiétante étrangeté -1919). Comment ? En fait, lorsque la présence d’une chose semble banale, la conscience se fige dans la fascination d’un manque de réalité qui lui est totalement inconnu. Bloquée sur ce manque, elle découvre peut-être sa propre mort. Ou bien elle est absorbée par une apparence de vie sans devenir et sans aucune liberté. En tout cas, aliéné, son face à face avec le monde est devenu  narcissique. Car,  privé d’avenir, le monde des hommes se réifie ou s’émiette dans le constant retour du semblable, dans l'automatisme de la répétition qui entraîne l'angoissante étrangeté de la perte du familier, du rayonnement du chez soi. Au reste, chez Freud, ce chez soi n'est plus la pensée consciente, l'âme immortelle, mais l'image du cadavre (ce double qui hante le vivant dans toute œuvre d’art), comme un présage de mort déjà inscrit dans l’ennuyeuse banalité d’une présence étrange parce que sans liberté...

 

 

 

 


 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Etudes khâgneuses 01/02/2015 11:05

Merci pour ce travail que vous avez fourni, dans tout ce que j'ai pu lire sur Hopper, il est le premier qui retranscrive bien ce qu'il dégage, tout en sachant bien l'expliquer.

Merci à vous. :)

claude stéphane perrin 01/02/2015 20:48

Merci.

Hopper à Paris 30/10/2012 10:07


merci pour ce beau texte