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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La rose est-elle sans pourquoi ?

La rose est-elle sans pourquoi ?

 

    Dans son livre, intitulé Cherubinischer Wandersmann, Angelus Silesius a écrit : "La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu'elle fleurit, N'a souci d'elle même, ne désire être vue." Qu'en penser ?

   Dans un texte paru dans "Der Satz vom Gründ" en 1957, et qui fut ensuite publié par les éditions Gallimard sous le titre "Le Principe de raison", le commentaire de Heidegger a été le suivant : "L’homme diffère de la rose en ce que souvent, du coin de l’œil, il suit avidement les résultats de son action dans son monde, observe ce que celui-ci pense de lui et attend de lui. Mais, là même où nous ne lançons pas ce regard furtif et intéressé, nous ne pouvons pas, nous autres hommes, demeurer des êtres que nous sommes, sans prêter attention au monde qui nous forme et nous informe et sans par là nous observer aussi nous-mêmes. De cette attention, la rose n’a pas besoin. Disons, pour parler comme Leibniz : La rose pour fleurir n’a pas besoin qu’on lui fournisse les raisons de sa floraison. La rose est une rose sans qu’un reddere rationem, un apport de la raison, soit nécessaire à son être de rose". (Tel Gallimard, n° 79, 2013, p.107)

   Le commentaire de Heidegger (abusivement comparatif) me paraît également peu compatible avec celui de Silesius, puisque ce dernier ne cherchait pas quelque principe de raison. Son point de vue, sans doute mystique, était en effet inspiré par un amour divin (naturel) qui englobait tout simplement la floraison d'une rose sans chercher la consistance, la souveraineté et la perfection d'un reddere rationem pour l'homme. 

   En fait, il n'est pas vraiment pertinent de penser une floraison en différenciant les relations entre les réalités humaines et végétales. Cela implique que le sans pourquoi de Silesius n'a pas de sens hors de son propre étonnement pré-philosophique (ou déjà philosophique ?) qui s'inscrit dans le cercle mystérieux du parce que. L'étonnement de ce parce que inexplicable ouvre en effet sur l'infinité des créations de la Nature en exprimant l'inexplicable certitude de l'incertain (le sans pourquoi) donc loin de tout reddere rationem. L'unité du réel, si unité il y a pour Silesius, requiert en fait un mystérieux panthéisme et une fusion de soi avec Dieu (c'est-à-dire avec la Nature) qu'ignorent les catégories de la raison, empiriques ou non, en tout cas incapables de rendre raison d'elle-même.

La rose est-elle sans pourquoi ?

   Du reste, L. Wittgenstein (De la certitude, § 148), va dans le même sens que Silesius lorsqu'il  refuse de séparer le végétal, l'animal et l'humain : "Pourquoi ne m'assuré-je pas que j'ai encore deux pieds lorsque je veux me lever de mon siège ? Il n'y a pas de pourquoi. Simplement, je ne le fais pas. C'est ainsi que j'agis."

   En conséquence, pourquoi chercher à penser et parler au nom de la rose ? Sa présence (consciente et inconsciente, indivisément) nous échappe. Et il n'y a pas de pourquoi si elle ne sait pas ce qu'elle fait (son action matérielle). Du reste, la certitude étrange de l'acte simple de sa floraison exprime peut-être sa discrète participation aux forces infinies de la Nature. En tout cas, chaque rose peut fleurir simplement dans son propre monde qui nous paraît étrange, différent du nôtre ; et elle peut nous inspirer soit un silence immédiat à son sujet (voire le silence infini d'une contemplation), soit la répétition de quelques jeux du langage, de quelques balbutiements épars qui ne sauraient ni découvrir ni créer leurs fondements.

   C'est enfin un peu dans cet esprit de l'affirmation complexe des fragments vivants du réel que Blanchot a écrit : "Je me souviens d'un vers de Gertrud Stein : A rose is a rose is a rose is a rose. Pourquoi nous trouble-t-il ? C'est qu'il est le lieu d'une contradiction perverse. D'un côté, il dit de la rose qu'on ne peut rien dire qu'elle-même et qu'ainsi elle se déclare plus belle que si on la nommait belle ; mais, d'autre part, par l'emphase de la réitération, il lui retire jusqu'à la dignité du nom unique qui prétendait la maintenir dans sa beauté de rose essentielle. La pensée, pensée de rose, résiste bien ici à tout développement…" (L'Entretien infini, Gallimard, 1969, p. 503) Mais qui pourrait avoir le dernier mot au sujet de toute présence éphémère qui ignore aussi bien le langage que les singularités des hommes ?

 

La rose est-elle sans pourquoi ?

 

   Dans un bref essai intitulé Philosophie et mysticisme – La rose de Silesius, j'ai interprété la création poétique en tant qu'expression d'un rapport obscur au réel, notamment à partir de l'abîme des sensations humaines. Plus précisément, chez Silesius, l'acte poétique a refusé les images en les transfigurant et en les purifiant dans une perspective mystique qui a conservé le rapport à l'obscur en cherchant à fusionner avec lui. Les paroles évidentes alors produites ne s'interrogent pas sur elles-mêmes, car elles donnent plus à penser qu'elles n'ont pensé. Elles affirment plutôt avec fulgurance pour faire voir et entendre Dieu, le sans pourquoi de la rose, l'invisible  et l'obscur.

   En revanche, la pensée philosophique qui veut interpréter ces épreuves instaure un autre cheminement. Elle privilégie les lumières de l'esprit pour recouvrir l'obscur, certes sans y parvenir totalement. Ou bien elle nourrit l'acte poétique et le prolonge en le contrôlant, c'est-à-dire en rassemblant dans une problématique cohérente la constellation de quelques nouveaux concepts déployés sur l'obscur.

   En tout cas, d'un point de vue philosophique, la raison humaine prévaut. Elle est l'activité de l'esprit qui crée des rapports ordonnés, clairs et accordés entre des concepts. Dès lors, la rose de Silesius ne serait-elle pas comme Dieu (ou comme la Nature pour Spinoza), ce qui n'est pas sans raison, mais l'action d'une raison inconnaissable, et pourtant bien présente lorsque la pensée saute du sans pourquoi de la rose (l'abîme du sans fondement) dans la raison de sa floraison : la rose fleurit parce qu'elle fleurit ?

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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misquette 08/03/2015 06:29

Mon interprétation,

https://misquette.wordpress.com/2015/03/07/186-dieu-lamour-et-la-poesie/

claude stéphane perrin 09/03/2015 08:39

Votre interprétation enjouée et intéressante est plus théologique que philosophique.

Anne-Flore Urielle 20/04/2014 15:25

"Nous ne serons jamais une seule âme sous les palmiers" Baudelaire
La question et aussi belle que les roses !
Je ne m'a bonne pas par manque de temps mais suis prête à un échange de liens...

C.S. Perrin 20/04/2014 17:56

Merci pour votre belle citation et pour votre intérêt. Très cordialement;