Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

La grâce de l'infini

Détail d'un tableau d'Elise PERRIN-DESTRAZ

Détail d'un tableau d'Elise PERRIN-DESTRAZ

  L'idée de la grâce renvoie à l'infini, et d'abord à l'infini de la Nature. Cet infini est un don que la Nature se fait à elle-même, un don où elle s'abandonne sans se perdre pour autant eu égard à la légèreté de son mouvement éternel, sachant que toute lourdeur la contredit ou l'anéantit dans ses formes et non dans ses forces : "Nos besoins rudes et sans grâce." [1] Cette idée de l'infini se trouve chez les premiers philosophes : "Anaximandre a, le premier, introduit le mot infini- άπείρον - pour désigner l'άρχή, le principe, la source, l'origine radicale de tout ce qui est." [2] Et ces premiers philosophes ignoraient tout sens rédempteur de (et par) cette grâce de l'infini, puisque cette dernière était fondatrice, inconditionnelle, toujours continuée et indifférente à ses effets. Du reste, tout sens religieux qui serait attribué à cette grâce de la Nature, à ce don généreux, ne pourrait qu'en supprimer l'infinité. En réalité, pour l'homme qui est malheureusement réduit à sa dérisoire finitude, cette grâce de l'infini ne donne pas différemment ses faveurs pour chacun ; elle s'offre plutôt indifféremment à tous les êtres vivants. Dans ces conditions comment Nietzsche parvient-il à rapporter la finitude de chaque existence à la grâce de l'infini qui est sans doute source d'amour, y compris pour les choses les plus proches ? Ces dernières sont en effet pour le philosophe d'une simplicité infinie : "La moindre parcelle du monde est une chose infinie ! "[3] Qu'en penser ? Cela n'est pas aisé à saisir car Nietzsche considère chaque fait à partir d'une interprétation qui doit se recréer à chaque instant. Néanmoins, il pense que l'infini est un fait originel et inexplicable : "L'infinité est le fait initial originel : il faudrait seulement expliquer d'où vient le fini. Mais le point de vue du fini est sensible, c'est-à-dire une illusion." [4]Or c'est bien à partir du fini que toutes les interprétations sont possibles, notamment celle que constituerait une métaphysique, c'est-à-dire une pensée de la séparation. Le point de vue de Nietzsche sur l'infini demeure à la fois imprévisible et impensable. Après le décret de la mort de Dieu, le ciel des Idées est devenu aussi obscur que celui des images, même si l'idée de cette mort de Dieu ne porte pas atteinte à l'infini puisque chacun peut se surmonter soi-même à l'infini, donc indéfiniment, et puisque le point de vue du fini veille à empêcher que le monde ne se fige bêtement dans des formes bornées : " Le monde, pour nous, est redevenu infini, en ce sens que nous ne pouvons pas lui refuser la possibilité de prêter à une infinité d'interprétations (…) Hélas, nous avons trop de possibilités d'interpréter cet inconnu sans dieu, de l'interpréter avec le diable, ou la bêtise, ou la folie,…" [5] En effet, pour le prophète de Zarathoustra, seul le dieu moral a été réfuté par les comportements nihilistes de la société occidentale. En tout cas,  il n'y a pas de principe de causalité, ni de continuité, ni de fin pour celui qui voit " le flot des événements " et qui fait "d'abord de toute chose une image, notre image ! " [6] Pour le dire autrement, le philosophe ne voit pas l'infini, n'a pas d'image de l'infini, car il ne peut voir qu'à partir de son rêve concernant le regard d'Apollon :

 

        " Il a l'œil de l'aigle, il regarde au loin,

          Il ne vous voit pas !... Il ne voit que des étoiles ! " [7]

 

   En fait, pour Nietzsche, chaque parcelle de la Nature est infinie car chaque apparence est rattachée aux profondeurs du monde ; elle exprime ainsi "la vie et l'action même." [8] Face à l'immensité suggérée (uniquement suggérée) par des images rêvées du devenir éternel de la Nature, par des rêves qui sont des apparences d'apparences, par des images qui transfigurent des épreuves humaines, par des images qui font donc éclater l'identité mortifère des concepts en se déplaçant de métaphores en métaphores, Nietzsche ne cherche certes pas toujours à aller au-delà de toute finitude. Il évoque souvent des lointains inaccessibles, ou bien une terre inexplorée "dont nul œil n'a jamais aperçu les limites, un au-delà de toutes les terres et de tous les recoins de l'idéal, un monde, si prodigue de beauté, d'inconnu…" [9] L'infinie totalité de la Nature n'étant ni connaissable, ni représentable, toutes les images se rassemblent alors pour lui (perspectivisme oblige) dans de toujours nouvelles images, comme dans celle d'un océan in(dé)fini : "Sa nappe s'étend parfois comme de soie et d'or, une rêverie de bonté. " [10]  Suprême délicatesse de cet océan qui vite se contredit, perd toute grâce, et devient terrible ; un beau monstre. [11] Pourquoi ce revirement ? En réalité, Nietzsche accepte de vivre la folle épreuve qui le met au cœur de toutes les contradictions, entre mémoire et oubli, rires et pleurs. Il a ainsi le mérite de se brûler dans et par sa propre finitude en oubliant, à cause de cette violence, la vertu de la grâce qui, sans doute par sa légèreté, fonderait toujours un rapport plein de charme avec l'infini, loin des rires et des indignations. Néanmoins, à d'autres moments ouverts sur d'autres perspectives, la grâce inspire à Nietzsche une esthétique du charme et de la légèreté, notamment lorsqu'un mouvement vif et nouveau paraît libre parce que sa simple finitude (indivisible) est portée (et inspirée) par la grâce infinie du don permanent, innocent et universel de la Nature. Cette dernière se donne ainsi à elle-même en se créant éternellement, hors de toute relation à quelque transcendance divine, bonne et miséricordieuse (comme ce serait le cas dans la grâce d'une foi religieuse en tant que don de l'absolu). C'est en effet uniquement par l'acte simple d'un don de soi, par amour par exemple, que ce contact mystérieux avec l'infini de la Nature, que ce contact non pragmatique bien que plaisant, pourrait s'actualiser hors de tout conflit avec quelques pesanteurs. En tout cas, pour philosopher dans la simplicité d'une ouverture sur l'infini, par la grâce du don permanent de l'infinité de la Nature, il faut bien avoir le sens de la hauteur comme l'écrit Nietzsche : "La grâce fait partie de la générosité de ceux qui ont la pensée élevée."[12] Pour cela, il ne faudrait pas se laisser posséder par ses émotions, notamment parce que ces dernières enfermeraient dans l'entre soi, dans une finitude narcissique et bête par son arrogance, donc en provoquant des rires qui ne procureraient que de piètres distances à l'égard de la brutalité de chaque finitude qui se répète ou tourne autour d'elle-même. Mais pourquoi cet oubli de la grâce, pourquoi accepter ses bassesses et rire de sa propre chute, voire pourquoi prétendre rire impunément de tout ? Sans doute parce que la peur domine ceux qui bêlent en s'enfermant dans une communauté, notamment en fuyant dans un rire indifférent à l'humain toute possible responsabilité. Dès lors, pour penser avec Nietzsche et différemment de lui, la grâce de la Nature nous semble donnée à tous les hommes qui veulent être libres et responsables en acceptant de vivre dans la grâce de sa propre et incomparable singularité. Car un rapport sage et paisible avec la lointaine lumière silencieuse et simple de la Nature est possible. Dans le calme d'une attention ouverte sur l'infini, la présence indicible des choses donne à penser et à dire. Mais pourquoi en rester à des mots qui pervertissent la pensée ? Pourquoi prétendre avoir le dernier mot au sujet de la présence éphémère de choses qui ignorent le langage des hommes ? Nietzsche, à cet égard, revendique à coup sûr, la grâce du silence  lorsque le réel s'offre dans sa plus indicible et rayonnante simplicité :

 

" Silence ! -
Devant les grandes choses - j'en vois ! -
on doit se taire
ou en parler grandement :
parle grandement, ma sagesse ravie !

Je regarde en haut -
des flots de lumière roulent :
- ô nuit ! ô silence ! ô bruit de mort !...
Je vois un signe -,
des lointains les plus éloignés
descend vers moi, lentement, une constellation étincelante..."
[13]

 

Que penser de ce signe sans se laisser séduire par la présence muette des choses, que penser des lointains sans se laisser fasciner par des mots qui sont trop pesants pour épouser l'étincelante constellation des forces de la Nature ? Hors de l'innommable qui peut être inhumain, hors du caractère confus, obscur, informe, allusif, voire cryptique de l'ineffable, l'indicible est sans doute la vérité de l'infini, c'est-à-dire la puissance de la Nature qui rapporte une dicible lumière à l'intuition silencieuse d'un bref contact amoureux avec elle, comme dans le chant nocturne et solitaire de Nietzsche-Zarathoustra qui s'exprimait ainsi : "À cette époque j'étais hanté par une mélodie d'une indicible mélancolie dont le refrain revenait toujours dans ces mots : «Mort d'immortalité... » [14]

 

 


[1] Nietzsche, Seconde considération intempestive, op.cit., Préface, p.71.

[2] Conche (Marcel), Frag­ments et Témoignages, Épiméthée, PUF, 1991, p. 55.

[3]  Nietzsche, Le Gai savoir,  Plaisanterie, ruse et vengeance, Idées, 1950,  § 55, p. 32.

[4]  Nietzsche, Le Livre du philosophe, § 120.

[5]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 374.

[6]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 112.

[7]  Nietzsche, Le Gai savoir, Prologue, § 40.

[8]  Nietzsche, Le Gai savoir,  Prologue, § 55.  

[9]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 382.

[10]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 124.

[11]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 240.

[12]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Des hommes sublimes, p. 139.

[13]  Nietzsche, Dithyrambes de Dionysos, 1888,  Gloire et éternité, 3.

[14] Nietzsche, Ecce homo, citant Ainsi parlait Zarathoustra, 4, p. 112.

La grâce de l'infini
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article