Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.
7 Septembre 2025
Deux extraits de mon dernier livre
- L'amour raisonnable surmonte la passivité matérielle
L'idée même d'un amour humain, interprété au mieux comme un facteur d'accord libre entre des êtres différents, devrait faire intervenir l'action de la raison qui accorde et qui clarifie les différences, voire qui ordonne les choses en fonction des principes posés par elle, tout en pensant qu'il faudra d'abord avoir plus de cœur que de raison afin d'accueillir concrètement les différences entre les êtres. Puis, devenu raisonnable, l'amour pourra créer effectivement des synthèses plaisantes avec ce qu'il partage. Et chaque vérité apparaîtra dans chaque jugement qui saura s'accorder avec un sentiment en devenir, tout en lui trouvant chaque fois un sens provisoirement adéquat. En revanche, lorsque la conscience est dominée par les forces chaotiques des sensations, un vertige apparaît, celui de se trouver au bord de sa propre destruction, soit dans la folie, soit dans l'impossibilité d'être le sujet de soi-même, soit dans le fait d'exister fictivement dans sa propre décomposition mentale, pendant que le temps semble se contracter, s'enrayer, puis se figer. Alors, il n'y a plus rien à attendre, car on ne sort pas du temps et on ne sort pas de soi-même. Le vertige de la folie habite secrètement un moi solipsiste qui se découvre fragmenté et anxieux face à son introuvable identité. La pensée est ainsi condamnée à de vertigineuses métamorphoses où elle se trouve pour se quitter aussitôt, sans doute à l'image de chaque existence qui semble avoir été donnée pour rien, voire uniquement pour être retirée. Pourtant, le réel n'est pas seulement présent dans les choses matérielles qui nous apparaissent d'une manière épaisse, brute, inattendue, incomplète et provisoire. Et, il n'y a rien de primordial ni de définitif ni de vénérable dans la matière, et pas davantage dans chaque chose qui semble donnée telle quelle. Pour cela, lorsque la folie du chaos des sensations est dominée par les forces rationalisées et intenses de l'amour, le réel tend naturellement à accorder l'un et le multiple, l'abstraction et la dispersion, la distance et la fusion, l'esprit et la chair.
- L'amour comme vertu purificatrice
Quelles que soient les situations, un sursaut éthique demeure néanmoins possible. Il s'effectue par delà le vide silencieux du gouffre de l'indifférence et par delà toute méchanceté qui, renforcée par de la mauvaise foi, peut être vécue d'une manière amorale, c'est-à-dire ni bonne ni mauvaise, ni à souhaiter ni à éviter. N'y aurait-il pas cependant quelques valeurs positives encore possibles, par delà l'indifférence qui ne fait prévaloir qu'un doute totalement et absurdement sceptique ? En réalité, une singularité n'étant jamais elle-même à partir de ce qui la différencie d'autrui, elle devient un peu elle-même en fonction de ce qui la rapproche de sa vertu la plus essentielle. Et ce qui la rapproche, ce n'est pas sa nature individuelle, sensible ou animale, mais sa nature raisonnable, celle qui est proprement humaine, c'est-à-dire celle qui exprime la force de son esprit, par exemple en lui donnant l'idée la plus lumineuse de son propre corps, ainsi que sa capacité d'ouverture sur l'autre, et surtout sur la possibilité de l'aimer. Comment ? Sans doute à partir de la libre décision de commencer à accueillir en soi sa propre altérité, car cet accueil lui permettra de distinguer le je et le tu, mais aussi de faire prévaloir les virtualités d'un possible avenir positif entre eux.
En attendant, c'est d'abord l'amour de la raison qui, au croisement de la passivité du sensible et de l'activité de l'intellect, inspire les raisons d'aimer ce qui manque d'abord de sens, ce qui manque d'abord de clarté, de précision et de cohérence, notamment dans les rapports entre l'affectif et l'intellectuel, entre l'obscur et le clair. L'amour-raison peut en effet clarifier les contradictions, les distances et les différences. En tout cas, le pouvoir de la raison intellectualise, universalise et purifie la nature trop sensible de l'amour, en rendant les diverses manières d'aimer compatibles avec la raison. Ensuite, lorsque la tonalité d'un amour raisonnable découvre un enchevêtrement nécessaire et cohérent dans des choses terrestres, l'amour peut joyeusement transfigurer les manques inhérents aux sensations et à la concupiscence de la chair en un sentiment intellectuel épanoui qui se rapporte clairement et aisément à un je, c'est-à-dire à l'idée de la force qui dirige un corps.
Ainsi un sujet aimant parvient-il à s'épanouir dans un corps trop limité et dans une nature trop grande pour lui ! En fait, lorsqu'il ne rencontre aucun obstacle matériel, le sentiment délicat de l'amour paraît céleste, aérien, et son élévation, y compris vers l'esprit de la Nature, est le fruit d'un désir de dépassement de ses propres aspirations, tout en n'impliquant ni la recherche d'une réalité transcendante ni celle d'une chute dans l'absurdité du néant. En tout cas, une heureuse élévation spirituelle, qui exclut toute possibilité d'une sortie de l'être, crée les conditions nécessaires pour élever un esprit, c'est-à-dire pour le rendre aérien, presque divin. Alors, la puissance de cette élévation prouvera enfin, que la force inhérente à une pensée humaine, même sensible, est naturellement inséparable d'un nécessaire vouloir de se réaliser fermement soi-même sans pour autant manquer de générosité et de bienveillance pour autrui.
Ne serait-il pas alors exagéré d'attribuer une fonction importante à d'éventuels concepts de l'amour dans un contexte où les sentiments ne recherchent pas toujours de possibles accords entre eux ? Assurément non, si l'on ne fait pas prévaloir la puissance irrationnelle de l'amour sur les forces de la raison qui auront été complétées par la douce exigence de les aimer. Pour cela, un amour global de cette terre sera toujours requis pour la comprendre un peu, même si les lumières naturelles de la raison n'éclairent pas toutes les ombres de l'amour, car c'est aussi à partir de ces ombres que des lueurs pourront émerger.
Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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