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Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

La bêtise, le sérieux et l'humour

La bêtise, le sérieux et l'humour

UN EXTRAIT DE : LE DON DU REEL ET SES DEVENIRS

 

a) L'expression figée et bornée de la bêtise des opinions qui empêchent de s'adapter au réel

 

   Dans son action sur et dans le monde, chacun se trouve confronté à une sorte de limite infranchissable de sa pensée, celle de la bêtise présente dans ses propres opinions, ces dernières n'étant que l'expression de pesantes pensées irréfléchies, dont leurs auteurs ne voient pas l'absurdité, sans que ces pensées puissent être pour autant complètement et moralement comparées à la bêtise des bêtes qui ne sont pas bêtes parce qu'elles savent s'adapter à leur monde, y compris lorsqu'elles sont domestiquées par les hommes. Par ailleurs, la bêtise spécifique des êtres humains ne signifie pas qu'un être humain qui dit des bêtises soit bête, car il n'est pas moralement fondé, comme l'a pourtant fait Montaigne, de réduire une opinion humaine à un comportement animal.[1] Cela ne signifie certes pas que la bêtise soit l'expression exclusive de l'animal, mais que de nombreuses analogies symboliques sont possibles. Et Nietzsche ne s'en prive pas en considérant que philosopher consiste à nuire à la bonne conscience de la bêtise (Dummheit)[2], par exemple en suggérant que le oui répétitif, instinctif et solitaire de l'âne exprime un entêtement mesquin en faveur de certitudes apaisantes, ou bien en assimilant une manière basse et pesante de penser à une "bovine tranquillité d'âme". [3] Au reste, d'un point de vue philosophique, il est nécessaire de ne pas séparer la recherche des connaissances d'une éthique qui saura et voudra reconnaître la qualité inaliénable, incomparable et positive de chaque être vivant, a fortiori de la valeur singulière de chaque être humain.

   Dès lors, afin de bien penser, il faudrait d'abord réfléchir plutôt que de chercher à interpréter les choses d'une manière réactive avec des opinions qui sont souvent impersonnelles, en ignorant qu'elles le sont. En conséquence, une opinion peut être dite bête, non parce qu'elle est un jugement faux qui ne se reconnaît pas tel, mais parce qu'elle est le fruit d'une pensée floue peu consciente, donc non réfléchie, qui pense mal, ou pas assez. Elle est bête dans le sens où elle est refermée sur elle-même pour n'exprimer que des instincts communs à une espèce vivante.

   Pour le dire autrement, une opinion ne pense pas d'une manière réflexive puisqu'elle est  peu consciente, et elle pense mal en n'exprimant grossièrement et immédiatement qu'un instinct de conservation auto satisfait ou solidifié en un préjugé. De plus, la bêtise d'une opinion réside dans le fait qu'elle ne propose pas, mais qu'elle impose les limites à l'intérieur desquelles elle se sait chez elle, enracinée, uniquement justifiée par le fait qu'elle se sent à l'abri dans son propre dedans, ou bien derrière ce qui ressemble symboliquement à un mur ou à une frontière.

   En réalité, cet enfermement de la pensée dans des opinions bêtes n'est pas seulement provoqué par un manque de pensée ni par l'impossibilité de l'intelligence à interpréter les instincts qui la déterminent positivement pour dominer ou pour s'adapter, mais surtout par une sorte de paresse intellectuelle provoquée par le désir de se conserver sans souffrir, en figeant et en bornant chaque interprétation dans ce qui procure une satisfaction immédiate. Une opinion bête est ainsi une croyance floue qui réduit l'instinct de vie au seul plaisir de se conserver, au lieu d'agir en souffrant, afin de s'adapter sans ignorer que c'est l'instinct de mort qui dirige la recherche du plaisir en néantisant les désirs. Enfin, une opinion bête devient un jugement idiot lorsqu'il inspire à son auteur d'être conclusif par vanité : je pense que j'ai raison, donc j'ai raison ! Mon opinion est vraie puisque je la partage ! Vouloir conclure (de cludere -clore), c'est sans doute tendre à enclore son moi dans le triomphe de ses instincts.[4] Bêtise et idiotie se conjuguent ainsi très secrètement… Y aurait-il alors différents degrés dans l'opinion ? La bêtise serait-elle le plus bas niveau des opinions ? Mais comment en juger ?

   Quoi qu'il en soit, l'expression de la bêtise n'est pas aisée à interpréter, a fortiori s'il est supposé qu'elle est profondément et inconsciemment ancrée en tous les êtres humains et qu'elle n'exprime que notre propre incapacité à comprendre le réel, soit en fonction de l'abîme de notre ignorance, soit lorsque, par amertume, l'instinct de vie se retourne contre lui-même en devenant l'instinct de mort. La bêtise serait-elle pour cela la chose du monde la mieux partagée, à l'inverse de Descartes pour qui c'était le bon sens ? En fait, la bêtise serait plutôt une puissante pesanteur de la pensée humaine qui entrave ses possibilités à se dépasser, c'est-à-dire à nier ce qui est bloqué ou figé sur ses propres limites, comme dans les effets de l'irréflexion, c'est-à-dire dans des pensées toutes faites ou dans des clichés.

   Le caractère brut ou violent de la bêtise ne serait donc pas une carence intellectuelle, ni une folie par un excès instinctif, ni un banal comportement animal ou social, mais l'expression d'une opinion qui s'enferme dans des convictions définitives, lesquelles se détruisent parfois inconsciemment en se répétant mécaniquement.

 

b) Des opinions bêtes, idiotes, sottes ou bien seulement tenues pour vraies

 

   Si philosopher requiert de créer ses propres méditations, ne faudrait-il pas pour cela commencer par sortir de l'obscurité et de la confusion de ses opinions ? Cela n'est pas aisé, car il y a différentes sortes d'opinions, c'est-à-dire de croyances non fondées, irréfléchies ou peu réfléchies, c'est-à-dire étrangères à de possibles certitudes. Ces croyances ne sont au demeurant  jamais subjectivement et objectivement suffisantes. Dès lors, il est impossible de juger les opinions sans avoir à leur égard, soit une action de refus qui les remplace par des savoirs scientifiques, soit des questions les concernant pour se jouer d'elles comme Socrate avec la suffisance des sophistes- rhéteurs, soit au mieux pour valoriser des opinions droites qui étaient, pour Platon, des propositions provisoirement tenues pour vraies, donc non absolues.

   Cette possibilité de faire prévaloir des opinions droites sur les opinions bêtes, idiotes ou sottes qui entravent la pensée, requiert alors de bien distinguer ces dernières : les opinions bêtes traduisent sans le savoir l'inconsciente complexité des instincts, les opinions idiotes considèrent que la conscience est le siège de toutes les connaissances, et les opinions sottes se contredisent en affirmant des certitudes sensées à propos de ce qui est insensé. En tout cas, il n'est pas pertinent, contrairement à Kierkegaard, d'absolutiser la bêtise en l'opposant paradoxalement à un autre absolu qui serait son envers, aussi seul et séparé qu'une divine transcendance[5]. Afin d'éviter cette perspective paradoxale d'une double bêtise absolue, il serait peut-être préférable de tenir pour vrai que l'impensable absolu n'est ni pertinent ni utilisable pour interpréter le champ infini et éternel du réel.

 

c) L'instinct de conservation détermine la bêtise de la répétition    

 

    La complexité dynamique du réel, interprétée à partir de l'expression des instincts, pose le problème du passage d'un simple désir de se conserver à l'identique en se répétant au désir  de mieux se conserver ou de mieux s'adapter au réel. Le concept de répétition est ainsi paradoxal : négatif et positif. Dans le premier cas, la répétition néantise le réel en l'usant physiquement ou psychologiquement comme dans l'instinct de mort pour Freud ; dans le second cas, la répétition est tendue vers une ouverture afin de réaliser une possible adaptation progressive, voire une adaptation sélective des instincts par l'intelligence et par l'apprentissage. Pour le dire autrement, soit l'instinct de conservation s'épuise bêtement sans le savoir, soit il parvient à dominer progressivement ce qui le nie en s'adaptant.

   Afin d'essayer de dépasser cette contradiction, il est nécessaire de la juger au cœur de l'instinct lui-même, donc pas d'un point de vue extérieur comme dans une perspective scientifique. En fait, pour la philosophie qui peut être conçue comme une activité surréflexive, c'est-à-dire comme un exercice de méditations mobiles, jamais complètement abouties, le problème se pose à partir de deux perspectives opposées : d'une part, la bêtise des opinions ne la concerne pas directement puisqu'elle la voit comme une sorte d'envers de ce qu'elle recherche, et d'autre part, la philosophie doit s'opposer à la bêtise.

   C'est alors à l'intérieur de la seconde perspective que la bêtise des opinions prématurées, figées et bornées, pourra être critiquée, notamment à partir de leurs expressions tautologiques. Par exemple, c'est bêtement que l'on affirme : une femme est une femme. Cette tautologie est dite bêtement, car elle est une pensée non réfléchie et qui se croit pourtant aboutie, définitivement vraie. Elle jouit ainsi narcissiquement d'elle-même, en exerçant une puissance de conviction qui empêche toute possibilité de douter. Au reste, elle se moque bien de ce qui n'est pas conforme à son arrogante certitude, laquelle renforce son instinct de conservation. En conséquence, une opinion exprime bien une limitation de la pensée qui menace chacun, en l'enfermant dans son propre enclos.

   Pourtant, une tautologie relève d'une intuition qui applique le principe formel d'identité sans lequel aucune pensée logique ne serait possible : A est A. Mais, hormis dans l'affirmation invérifiable d'une identité absolue, douteuse parce qu'elle se prétend absolue (je suis celui qui suis), les opinions ne sont pas bêtes parce qu'elles appliquent le principe d'identité, mais parce qu'une bêtise est contenue dans cette répétition qui ne devrait être que formelle, abstraite et hypothétique, et non exprimer une réalité sensible qui évolue selon l'âge, les traditions, les volontés… En se refermant sur elle-même, une opinion est donc bête lorsqu'elle déclare qu'un sou c'est un sou, non dans l'application du principe d'identité, mais parce qu'elle se sert de ce principe pour exprimer le vice de l'avarice qui satisfait abondamment l'instinct de conservation. Plus gravement, en politique, la bêtise de la pensée conservatrice et identitaire, ignorante des processus inéluctables de l'histoire, devient l'idéologie totalitaire (l'opinion collective) d'un dictateur autosuffisant, plein de lui-même et de la jouissance de son pouvoir : Führer, Duce, Caudillo, Grand Timonier… La puissance de l'instinct vital de conservation est alors si grande qu'elle s'étire dans la bonne conscience de l'esprit du troupeau, au sens donné par Nietzsche, en répétant mécaniquement des lieux communs, voire des opinions serviles. La bêtise devient ainsi "la vertueuse bêtise"[6] du conformisme d'une pensée publique qui déréalise la complexité des choses en engendrant l'anonyme continuité d'une humanité sans sujet, donc anonyme, qui peut dériver vers l'opiniâtreté d'un fanatisme ou vers la création d'une scolastique, voire d'un académisme…

   Quoi qu'il en soit, la bêtise des opinions se trouve bien dans l'esprit du troupeau qui triomphe en politique dans des idéologies qui subordonnent chacun au jugement commun du voisin, tout en l'absorbant parfois dans un comportement collectif qui culmine dans la folie des nationalités.[7] Beaucoup d'êtres humains se donnent ainsi la "bonne conscience"[8] de la valeur absolue de leur identité collective, laquelle ne correspond qu'à un mythique et très ordinaire destin social, sachant que ladite bonne conscience n'est avide que de faire triompher sa propre idéologie.

   En définitive, une opinion n'est pas bête parce qu'elle simplifie le réel en appliquant le principe formel d'identité, mais parce que l'image qu'elle donne, notamment de la femme, d'un peuple ou d'un leader au moi hypertrophié, y est limitée abstraitement à une seule opinion qui réduit son objet à l'essentiel, tout en ignorant la densité existentielle de la complexité du devenir du réel qui exclut les jugements tautologiques et les truismes.

 

d) L'esprit de sérieux et la distance de l'humour

 

   Lorsqu'elle s'interroge sur elle-même, la conscience de soi ne se reconnaît pas dans les reflets éphémères que le devenir existentiel d'un moi fait apparaître. Elle hésite entre trois possibilités : s'exprimer dans la forme sérieuse où elle s'entrevoit indirectement, se dépasser en refusant de se répéter dans le miroir de ses seuls reflets, ou bien enfin s'accorder avec chaque instant où sa créativité se concentrera en méditant, en s'approfondissant, ou en se corrigeant.

   Tout d'abord, lorsqu'elle est mue par l'intention de se prendre au sérieux, c'est-à-dire de se vouloir responsable d'une durable pertinence de ses réflexions, la conscience de soi ignore ce qui la détermine. Elle ignore si son esprit de sérieux est fondé sur un désir de vérité ou bien, comme l’esprit clair et léger de Mozart pour Nietzsche, sur une intention éthique vitale qui implique «un sérieux bienveillant et non point un sérieux terrible»[9]. Or, ces deux fondements ne s'excluant pas, un mystère demeure… À l'opposé, c'est d'une manière pesante que l'esprit de sérieux enferme dans des opinions idiotes, sans distance à l'égard de soi-même, ces opinions renforçant la vanité de leur auteur qui ignore la variété et la profondeur des multiples affects qui accompagnent cette autosatisfaction. L'esprit de sérieux crée ainsi deux orientations opposées, soit en s'ouvrant vers ce qui lui permet de rayonner[10], au mieux pour rendre modestement sage son auteur[11], soit pour jouir de sa propre conscience dans une intériorisation conservatrice qui se croit à tort suffisamment accomplie.

   Dans une autosuffisance conformiste, grave (pesante, lourde, austère), banale, résignée, voire figée ou mécaniquement répétitive de la conscience de soi, l'esprit de sérieux tend à se prendre pathétiquement lui-même au sérieux, en ignorant les limites qui le rendent bêtement dérisoire. En fait, la conscience qui s'enferme dans ses certitudes tente idiotement de coïncider avec elle-même, ou bien, si elle s'ouvre un peu, c'est pour s'exhiber dans de confortables pitreries, par exemple, dans l'expression inconsciente de la mauvaise foi très risible d'un double jeu très sartrien. Ou bien, dans une autre possibilité, la conscience ignore en quoi consiste le sérieux, comme Jankélévitch qui le jugeait "indescriptible et inénarrable"[12], et qui lui attribuait pourtant l'intention de neutraliser des prévisions : «Le Sérieux prévoit la future décadence dans le succès actuel et le redressement de demain dans l'échec d'aujourd'hui : il est le principe régulateur ou compensateur qui neutralise optimisme et pessimisme l'un par l'autre, décourage l'espérance et redonne confiance au désespoir»[13].

   Pour dépasser ces trois perspectives en se voulant créatif, l'esprit de sérieux pourrait néanmoins douter de ce qu'il croit définitivement assuré et qu'il répète mécaniquement, puis, en s'ouvrant sur ce qu'il ignore, il pourrait fonder ses recherches sur ce qui est raisonnablement possible en le voulant fermement, ici et maintenant. Dans ce cas, une libre décision éthique d'en rester à  ce qui semble réellement et différemment pensable interpréterait sérieusement les déterminations naturelles sans trop les déformer. Alors, le rayonnement créatif de chaque pensée nouvelle s'accorderait avec une partie du réel en se concentrant intensément sur chaque point d'émergence, invisible (ou imperceptible) où une focalisation intellectuelle instantanée serait différemment possible. Cette focalisation changeante contredirait l'esprit de sérieux répétitif et enlisé dans des paroles totalisantes.

   En conséquence, il semble pertinent de distinguer, d'une part ce qui relève de l'esprit de sérieux dans son désir de s'imposer l'intention totalisante et neutralisante de conserver les mêmes pensées singulières, pourtant affectées par leurs cruelles et dérisoires limites, et d'autre part la volonté de créer sérieusement les nouvelles vérités intuitives et les nouvelles valeurs qui dépasseront les affects les plus pesants de la conscience d'un moi psychologique ou social qui se prend au sérieux. Certes, afin de dépasser encore cette contradiction, l'esprit de sérieux pourrait aussi se moquer légèrement de lui-même, c'est-à-dire s'affirmer dans la double distance de l'humour : à l'égard de soi et de l'altérité.  L'esprit créatif se laisserait ainsi dépasser par de multiples jeux avec le réel, précisément en s'exprimant dans la légère et bonne humeur d'un humour qui resterait suffisamment crédible dans son sérieux pour constituer une valeur humaine remarquable, même si Jankélévitch exagère peut-être en le considérant comme "la seule chose sérieuse ici-bas".[14]

   En tout cas, l'humour exprime une manière légère, discrète, non violente et bienveillante de rendre plaisants et supportables les malheurs d'une existence, voire pour Nietzsche de "prendre plaisir à l'absurde"[15]. Par exemple, dans un film burlesque, afin de se moquer de sa propre bêtise avec une innocente bonne humeur, Stan Laurel a déclaré à Oliver Hardy : «Je ne suis pas aussi bête que tu en as l'air»[16]. Cette douce et légère bonne humeur permet de conserver et de partager des valeurs humaines, y compris en se moquant de soi-même, sans pour autant se mépriser, comme Nietzsche lorsqu'il avait décidé de rire innocemment de lui-même : «Apprenez à rire de vous-mêmes, comme il faut rire ! »[17]. En définitive, le rire joyeux de l'humour permet de se moquer de l'esprit de lourdeur[18] qui caractérise celui qui se prend solennellement au sérieux. Certes, chacun peut aussi se moquer de sa propre vertu avec humour, comme Nietzsche l'a d'ailleurs fait, car la vertu suprême du philosophe (la probité) aimait se jouer de la morale. Ce qui peut faire discrètement sourire eu égard aux limites de la puissance créatrice des êtres humains qui ne parviennent pas toujours à  dépasser leurs affects pesants ou seulement dérisoires…

 

e) Se dominer sans dominer l'autre

 

   L'instinct de domination n'est pas nécessairement figé, il peut être modifié dans deux sens, soit par son intériorisation qui l'intellectualise en le maîtrisant volontairement, soit  par son extériorisation (vers autrui ou vers le monde), sans pour autant s'imposer avec arrogance ou violence.  Pour le dire autrement, paisiblement intériorisé, l'instinct de domination se transforme en volonté, en une force psychique qui domine un corps pour le libérer de ses déterminations matérielles. Ou bien, pour Simone Weil,  la neutralisation de l'instinct passe par un point neutre (ni souverain ni soumis),  plus précisément par un vide qui suspend son illusoire toute-puissance et qui permet ainsi de se dominer, de réaliser en quelque sorte une victoire sur soi-même : «Ne pas exercer tout le pouvoir dont on dispose, c’est supporter le vide. Cela est contraire à toutes les lois de la nature»[19].

   Extériorisé, l'instinct de domination peut être modifié de deux manières, soit par un refus actif, soit par une réaction. Activement, l'instinct est soumis à un germe d'ordre qui tend à maîtriser le chaos intime de pulsions, lequel oscille inconsciemment entre force et faiblesse. Dans le pire des cas, réactif, l'instinct de domination échappe à tout contrôle, notamment en s'associant à la pulsion de mort qui vise la destruction d'une partie du réel, par exemple pour se venger d'un mal antérieur. Mais cette pulsion destructrice bute en fait sur l'impossible, car ce qui est nié résiste fortement, en faisant souffrir celui qui désire dominer pour se venger. En effet, lorsque l'instinct de domination est réactif, il reste enfermé dans une violente relation fictive et délirante avec l'impossible ; il tourne ainsi vainement sur lui-même. Une force réactive souffre alors d'être incapable de dominer ce qui lui résiste. Réagir ne crée d'ailleurs pas du positif, mais un cercle vicieux ou une folie. Et nul ne sort du ressentiment à partir d'un sentiment réactif, pas davantage Nietzsche qui s'y rendait "malade de lui-même"[20], sachant que la cruauté d'une vengeance pouvait lui «procurer le plus voluptueux sentiment de puissance».[21]

 


[1] «L'obstination et ardeur d'opinion est la plus sûre preuve de bêtise. Est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux, comme l'âne?» (Montaigne, Essais, III, chap. VIII)

[2] Nietzsche, Le Gai savoir, § 328.

[3] Nietzsche, Le Gai savoir, § 351.

[4] Pour Clément Rosset : «La bêtise «consiste à vouloir conclure», c'est-à-dire avoir le dernier mot, et ce dernier mot, c'est toujours Moi, si haïssable.» (Le Réel-Traité de l'idiotie, op.cit., p.277) 

[5] Kierkegaard, In vino veritas, Étapes sur les chemins de la vie, Gallimard, 1848, p.47.

[6] Nietzsche, Le Gai Savoir, § 76.

[7] Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal, op.cit., § 256.

[8] Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal, § 328.

[9] Nietzsche, Le Voyageur et son ombre, § 165.

[10] Pour Kierkegaard : «L'homme sérieux l'est justement par l'originalité avec laquelle il se répète dans la répétition.» (Le concept de l'angoisse, Idées,  1935, p.151)

[11] Parce qu'il semble impossible d'être sage en tous temps et en tous lieux.

[12] Jankélévitch, L'aventure, l'ennui, le sérieux, op.cit., p.179.

[13] Jankélévitch, L'aventure, l'ennui, le sérieux, op.cit., p.200.

[14] Jankélévitch, L'Aventure, l'ennui, le sérieux, op.cit., p.221.

[15] Nietzsche, Humain trop humain, § 213.

[16] Cité par Alain Roger, Bréviaire de la bêtise, Gallimard, 2008, p.63.

[17] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, 15, De l'homme supérieur.

[18] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Lire et écrire.

[19] Weil (Simone), La Pesanteur et la grâce, Plon, Agora n°99, 2004, p. 47.

[20] Nietzsche, La Généalogie de la morale, II. 16, p. 121.

[21] Nietzsche, Aurore, § 18.

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À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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