Overblog Tous les blogs Top blogs Emploi, Enseignement & Etudes Tous les blogs Emploi, Enseignement & Etudes
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Du visible à l'invisible

Détail d'un tableau de Giorgione intitulé Les Trois philosophes, 1508, huile sur toile, 123 cm x 144 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum. Cette œuvre a été reproduite p.86 du Dictionnaire universel de la peinture, t.3, Le Robert, 1975.

Détail d'un tableau de Giorgione intitulé Les Trois philosophes, 1508, huile sur toile, 123 cm x 144 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum. Cette œuvre a été reproduite p.86 du Dictionnaire universel de la peinture, t.3, Le Robert, 1975.

  Au-delà de l'obscur et de la lumière.  L'apparence de la Nature naturante est invisible, car, dans sa pureté, elle n'est ni obscure, ni lumineuse, ni neutre (grise). Pourtant, du point de vue de l'activité créatrice des peintres, un pont fictif a été cherché entre les couleurs et la réalité invisible de l'infini qui serait l'au-delà de toutes les images.

   En peinture, notamment, c'est toujours soit le neutre, soit une obscure lumière, qui apparaît, loin de l'invisible donc, comme chez Manet et Soulages qui ont fait de la lumière avec du noir. Ou bien, pour Kandinsky, le noir est la couleur d'un fond neutre qui ne cesse de contenir, même faiblement, une possible résonance intérieure : "Le noir est comme un bûcher éteint, consumé, qui a cessé de brûler, immobile et insensible comme un cadavre sur qui tout glisse et que rien ne touche plus (...). C'est extérieurement la couleur la plus dépourvue de résonance. Toute autre couleur, pour cette raison, même celle dont le son est le plus faible, acquiert, quand elle se détache sur ce fond neutre, une sonorité plus nette et une force accrue." [1] En fait, ce rien, évoqué par Kandinsky, est plutôt un presque rien qui a semblé solitaire et insignifiant pour Baudelaire, c'est-à-dire à la source d'une profon­deur triste et désespérée qui s'est incarnée dans la couleur la plus complexe, c'est-à-dire dans l'ombre la plus franche.

   En tout cas, ombre de toutes les ombres, le noir n'est pas un absolu, une non-couleur, l'apparence pure de la Nature ; il est d'ailleurs une bonne et heureuse saleté pour Delacroix... Ou bien, dans l'Égypte antique, symbole d'une véritable renaissance, le noir évoquait Osiris, Min (ithyphallique), aussi bien que le sombre et riche limon du fleuve.

   Différemment, Paul Klee a valorisé la dynamique des ténèbres sans séparer le noir du clair afin d'empêcher que la lumière blanche se perde dans sa solitude. Ainsi le flux de l'obscur s'oppose-t-il toujours à son autre pôle en refusant "la toute puissance amorphe de la lumière" [2] ! Mais d'autres peintres ont su magnifier le noir en le rendant transparent. La lumière le traverse alors. Hugo invoque, dans la forme de l'oxymore des mystiques, "un noir chaos lumineux." [3] Ou bien  le noir est l'agent de l'esprit dans la peinture de Redon, voire une force nette et lumineuse que Matisse aime utiliser, soit séparément, soit pour refroidir davantage un bleu…

 

 Les jours gris avant la tragédie. – Au-delà du long silence de la folie des hommes qui vainement attendent les paroles fécondes de quelques indéniables et sages certitudes, les images de l'art font d'abord rêver. Sans doute pour contempler, l'homme rêve paradoxalement, à ce qui suppose une absence totale d'images ; et pas seulement à l'état de mort ! Sans les images, la conscience sait qu'elle ne pourra plus s'exercer aussi vivement. Voudrait-elle alors anticiper l'instant fatal, sans image, comme par défi, parce qu'elle s'ennuie des apparences du monde ?

   Au-delà les images subsistent d'abord des images floues ; la conscience rêve alors à un presque rien, à un espace neutre, gris... Elle pense aussi ce qui rattache ses impressions au réel, à une vérité écartelée de ce monde, donc, maintenant, elle peut vouloir choisir les images qui précèdent sa chute, son inéluctable fin tragique. Cet instant s'éternise parfois un peu dans la joie ou dans la crainte. Car, incarnée, la conscience reste attachée aux couleurs et aux structures de la terre. Et nul ne vit vraiment sans aimer ces pesanteurs ! " Ma toile pèse, un poids alourdit mes pinceaux. Tout tombe. Tout retombe sous l'horizon. De mon cerveau sur ma toile, de ma toile vers la terre. Pesamment" (Cézanne).

   En attendant une fin, la conscience peut aussi décrire les vols circulaires de l'oiseau de Minerve, entre ciel et terre, lumière et nuit, poussée par des vents très forts. Elle plane alors légère, très légère, hésitante, libre... au milieu des nuages gris, d'un chaos quotidien, d'un chaos perdu entre toutes les dimensions, sans poids ni mesure, ni chaud ni froid, ni haut ni bas. Cet espace gris, non uniforme, laisse transparaître d'un côté le jaune étincelant de l'éclat d'Ouranos ou du père de la terre, et de l'autre la surface bleutée des montagnes et des lointains qui masque de terribles profondeurs, pourtant grosses de magnifiques étoiles... Joie ! Narcisse et Oedipe sont morts pour que vivent d'autres destinées moins convaincues et moins graves ! Ou bien, pour Yves Bonnefoy, "l'étoile de la mort éclairera nos routes." [4] Ou bien, autrement, comme dans un tableau de Turner,[5] tout reste en suspens, entre proche et lointain. Les couleurs se fondent les unes dans les autres et suggèrent une catastrophe inéluctable qui sera peut-être belle ! Ou bien, en même temps, des formes  se précisent... Est-ce pour apparaître vraiment et excellemment avant de disparaître définitivement ? L'espace rapproché des sensations colorées dialogue en tout cas un peu avec l'espace lointain où le sens du réel est toujours à définir, à penser. Le mystère des images de l'art conduit ainsi l'homme au seuil de l'essentiel, précisément parce que l'évanescence de ses images prouve que tout n'est pas encore construit, joué, établi, ni détruit.

 

 Attentes.  - C'est avant la chute ou avant le creuset qui enferme le feu pour le posséder... Ou bien il n'y a ni chute ni enfermement. Comment savoir ? Le doute et le sens commun imposent de tenir le non réfuté pour vrai et de vivre pleinement au cœur de ses propres forces créatrices. En tout cas, comment vérifier ou nier ce qui n'a pas encore eu lieu ? En attendant, pour chaque homme qui pense ses propres contradictions et qui les aime, l'avenir a peu d'intérêt. Saisies à bonne distance, c'est-à-dire dans leurs tensions entre grandeurs et petitesses, les mystérieuses apparitions imagées rendent la conscience inquiète, mais la pensée plus forte. Parfois, c'est un instant de plénitude, un point semble remplir tout l'espace en oubliant le vide. À l'image du vol circulaire d'un aigle, une existence se donne un élan, toujours repris. Et chaque vision est incomparable. Chacune crée une brève certitude grise, mais très claire. Les ombres des profondeurs tourmentées de la terre tentent alors vainement de séduire. À cet instant, sagesse et folie, renoncements et attachements s'équilibrent pour faire de celui qui le veut le sujet de ses actes et le chef d'orchestre de ses sensations. Précarités et faiblesses ne se séparent plus de leurs envers. Parce que les pires laideurs habitent aussi le monde des hommes, rien ne saurait empêcher chacun de chercher librement à entrevoir quelques brèves formes belles dans le réel ! Ensuite, alors, par-delà les plus sombres images du présent, vibrent parfois quelques couleurs de l'espérance...

 

 Philosopher, méditer et contempler. - Le philosophe ne se contente pas de créer des concepts, des repères intellectuels clairs et distincts, il problématise aussi son rapport à l'irrationnel en pensant la complexité de sa propre singularité qui peut alors méditer sur de possibles contacts avec l'infini. Dans ces conditions, les images et les concepts entrelacent leurs devenirs, aléatoires et nécessaires, abstraits et sensibles, en fonction d'une possible cohérence entre la pensée et les images. Ensuite, le philosophe peut entrevoir cette cohérence entre une image sentie et l'infinité de la Nature dont il n'a aucune image, notamment lorsqu'il cesse de penser pour contempler, c'est-à-dire pour percevoir, d'une manière involontaire, donc inattentive, puis réfléchie, l'apparence pure et silencieuse de la Nature naturante qui, pour Pyrrhon et Marcel Conche,[6] n'est ni l'apparence de quelque chose, ni une apparence pour quelqu'un. En conséquence, au-delà des images, il n'y a rien d'autre que le silence d'une âme qui contemple "la porte invisible"[7] de la Nature infinie.

   De son côté, l'artiste crée et pense ses images en fonction de germes primordiaux (diagrammes, schèmes) qui ne sont pas étrangers aux concepts de la pensée, même si ces derniers sont plus explicites et plus clairs. Dès lors, qu'elle soit imagée ou conceptualisée,  la pensée des images permet à chacun de méditer, de penser par rapport à lui-même et par rapport à un monde ouvert sur l'infinité de la Nature, dans un constant entrelacement du concret avec l'abstrait, des images avec des concepts.

   Par ailleurs, que penser des images qui figurent les activités multiples de la philosophie ? Par exemple, le tableau de Giorgione intitulé Les Trois philo­sophes (1508) est exemplaire eu égard à l'ouverture de la problématique qu'il incarne. Ce tableau rassemble mystérieusement trois points de vue qui vont au-delà de la représentation imagée : la perspective d'un philosophe (Aristote peut-être) concentré sur quelques apparences du monde, celle d'un philosophe qui semble vouloir dialoguer, et celle d'un autre philosophe qui paraît préférer l'activité silencieuse de l'écriture. Pour le dire autrement, un monticule est recouvert d'un lierre qui révèle un sens, très vivant, du réel. Dans l'observation attentive de ce lierre, et peut-être aussi d'un figuier, le philosophe assis a tourné le dos aux autres philosophes qui, dialoguant ou non entre eux, paraissent indifférents au paysage arboré, donc, d'une certaine manière, à la Nature. L'énigme de la Vérité du Tout reste ainsi silencieusement suspendue à ces trois points de vue possibles.

   Dans une méditation sur les images, que ces dernières soient pesantes ou légères, de multiples dialogues silencieux sont également possibles entre les forces créatrices de la pensée qui les interprète dans son rapport à l'infinité de la Nature et les formes singulières de celui qui les éprouve dans sa finitude spatio-temporelle. De plus, dans le dialogue secret qui se noue entre raison et déraison, profondeurs et altitudes, animus et anima, les images de la pensée et la pensée des images demeurent entrelacées comme le silence et la parole, y compris lorsqu'un profond repli sur soi conduit inéluctablement à l'oubli de ses propres images.

 

 

[1] Kandinsky, Du Spirituel dans l'art (et dans la peinture en particulier), Denoël/Gonthier, Médiations, 1969, pp.129, 85 et 88.

[2] Klee (Paul),Théorie de l'art moderne, Gonthier, Médiations,1964, p.63.

[3] Hugo (Victor), Les Contemplations, III. 30.

[4] Bonnefoy (Yves), Hier régnant désert,  A une terre d'aube, Poème 7.

[5] Voir un tableau de Turner page 116.

[6] Conche (Marcel), Pyrrhon ou l'apparence, PUF, 1994.

[7] Léon Zack, Les Chevaux et les Jours, XIII, poèmes et gravures, Lafranca, Locarno, 1978.

Ce texte est un extrait de l'ouvrage intitulé : 

 

AU DELÀ DES IMAGES

Du visible à l'invisible
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article