Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.
1 Décembre 2025
Chez Aristote, la métaphysique était la philosophie première, c'est-à-dire la science de l'Être en tant qu'Être[1] et le philosophe s'étonnait ou s'émerveillait devant la finitude du cosmos où les êtres vivants sont soumis à la génération et la corruption. D'autres interprétations, comme celle de Spinoza, ont plutôt fondé leur métaphysique[2] sur l'immanente infinité de la Nature et non sur l'opposition entre un monde terrestre fini et un pur acte divin situé à la limite du cosmos. Qu'en penser ?
En fait, si la Nature est interprétée en fonction de l'intuition de l'infini (par delà toute mesure), comme pour Spinoza, c'est pour rendre plus claire cette entrevision qui, comme toute pensée immédiate, ne saurait être éprouvée que dans une évidence, laquelle, subjective, est pourtant rationnelle dès lors qu'elle relève d'une interprétation qui refuse les chimériques interprétations théologiques ou mythiques, ainsi que les cruelles dérives nihilistes. Il faut alors faire prévaloir le concept de la nécessité sur l'idée[3] de la liberté, et l'ordre des raisons sur les fluctuations de l'imagination.
En effet, la créativité des êtres humains ne saurait fondamentalement modifier les lois de la Nature qui sont étrangères aux contingences tragiques de l'existence des vivants. Cette métaphysique suffisait au demeurant à Spinoza pour bien vivre dès lors que son minimalisme métaphysique était inspiré par un resplendissant amour intellectuel de la Nature. Dans ce prolongement, il serait heureux de bien vivre pour philosopher en cherchant à connaître les réalités qui nous déterminent, mais que nous aimons d'abord simplement, et que nous transformons ensuite, soit pour le meilleur soit pour le pire. Au mieux, cette métaphysique minimaliste devrait nous inspirer d'unir nécessairement les intuitions de la pensée et de l'étendue au rayonnement infini de la Nature, puisque la donation effective de chaque existence par ladite Nature réalise une puissante nécessité immanente [4]et rationnelle, en des formes multiples où les donations sont distinctement dispersées, même si ce minimalisme ne permet pas d'envisager toutes les perspectives négatives du réel, c'est-à-dire toutes celles qui constituent les multiples altérations qui rendent parfois l'irréel plus acceptable pour les êtres humains.
En fait, dans un sens uniquement positif, comme pour Spinoza, la Nature est absolument la cause d'elle-même, et elle est absolument infinie puisqu'elle n'est limitée par aucune négation.[5] En conséquence, la claire distinction entre des choses qui sont considérées comme infinies "par leur nature" (totalement indivisibles et nécessairement en acte) et des choses qui sont infinies "par la force de la cause" (en produisant et conservant chaque réalité), a permis à Spinoza de poser l'intuition de l'infini[6] en fonction d'une simultanéité du "par nature" et de ce qui est "par force causale" (par la force qui définit la cause).[7] Par ailleurs, cette totalité a pu être dite parfaite, donc divine, d'abord parce qu'elle est infinie, ensuite parce qu'elle possède une infinité d’attributs aussi parfaits qu'elle. Dès lors, l'hypothèse métaphysique de cette immanente Nature éternelle et infinie qui produit des réalités multiples et variées peut être retenue, car c'est bien la Nature qui donne une étincelle d'éternité et un rayonnement à chaque instant vécu par les êtres humains, lesquels reçoivent ainsi le don de leur présence éphémère dans le constant devenir des choses. Ces réalités étant diversement données, c'est-à-dire dans des formes variées, changeantes et vibrantes selon divers chiasmes (entrelacements ou croisements), le don du réel est donc un acte métaphysique qui détermine la donation de multiples réalités physiques et intellectuelles dans le monde ; la Nature, dans sa présence éternelle et infinie créant ainsi des formes diverses et variées toujours nouvelles.
En tout cas, la relation d'un être humain avec le réel est étrangement double : ouverte sur la finitude de ce monde et sur l'infinité de la Nature ; sans oublier que le devenir terrestre manifeste un invisible et constant déséquilibre avec la puissance infinie qui le crée en permanence, c'est-à-dire entre deux points de vue sur sa réalité : celui, intrinsèque, d'une intemporelle naissance (infiniment présente et sans autre origine que l'infini lui-même) et celui, extrinsèque, de son expansion qui a deux faces pour l'homme. Lesquelles ? La première face, celle de la Nature, est constitutive de sa propre totalisation immortelle et divine, bien que toujours recommencée. La seconde face est toujours inachevée, parce que chacune de ses totalisations englobe des mondes innombrables (les visages particuliers de la Nature) qui naissent et qui périssent en son sein.
Ces deux faces distinctes que l'homme découvre de et dans la Nature, divine et pourtant en devenir, ont deux conséquences, d'une part, la création continue de la réalité humaine et d'autre part, l'expansion et la création de mondes nouveaux et innombrables dans l'infini. Mais cette double relation des êtres humains avec le réel est en fait inséparable des structures pures qui s'imposent dans le devenir sensible du réel, dans et par l'acte universel, nécessaire et éternel du don du réel par la Nature qui garde très mystérieusement cachées les raisons des structurations de son devenir, ce qui nous détermine à l'aimer avant tout et malgré tout dans la relation constante qu'elle réalise entre le fait de donner et les réalités données.
C'est en effet à partir de cet amour sensible et intellectuel de la Nature que pourront naître les lueurs de nos primes intuitions sensibles qui seront constitutives d'une possible compréhension intellectuelle, laquelle sera peu à peu réalisée, corrigée et clarifiée. Effectivement, en sortant de ce mystérieux amour du réel, il deviendra nécessaire de savoir dans quelles conditions pourrait s'instaurer la décision de philosopher, c'est-à-dire de méditer (au sens de sur-réfléchir) en fonction de l'intuition intellectuelle de cet universel don du réel, tout en tenant pour vraies et nécessaires les intuitions intellectuelles qui seront déterminées par nos relations positives avec les devenirs de la Nature. Sera-ce alors dans une perspective plutôt matérialiste ou bien idéaliste ? Une interprétation à la fois perspectiviste, réaliste et rationnelle s'imposera plutôt parce que c'est l'infinie et éternelle Nature qui inspire aux êtres vivants d'interpréter les réalités sensibles et intellectuelles, et parce que ces réalités données s'ouvrent indéfiniment, ici ou là, sur leur éternel devenir, et enfin parce qu'il n'y a rien en dehors de la Nature dont la passive matrice matérielle est transformée par les forces cohérentes de l'esprit et non par le seul hasard[8]. Cela signifie que le rationalisme permet de concevoir un dépassement de la matière par l'énergie créatrice et structurante de l'esprit, et que le matérialisme ne saurait être pertinemment fondé puisqu'il ne déterminerait que de chaotiques et passives relations entre les êtres qui ignoreraient la créativité de leurs forces vitales.
En conséquence, dans une philosophie qui médite sur le devenir terrestre au sein de l'éternelle infinité de la Nature, le sentiment angoissant du néant semble n'être le fruit que d'une imagination affaiblie ou perverse (ambiguë). Par ailleurs, dans une interprétation rationnelle de notre relation à la Nature, laquelle est ouverte sur les multiples donations possibles qu'elle effectue en se modifiant, il faudra chercher à distinguer les choses qui sont données puis découvertes d'une manière générale par les êtres vivants, parfois en les améliorant, ou bien en désirant s'approprier du temps et de l'espace pour son propre destin éphémère, lequel peut dénaturer des réalités, par exemple en voulant les dominer et les posséder comme Descartes[9], ou bien en les poétisant d'une manière chimérique et irrationnelle, comme Heidegger.
[1] La métaphysique, dite aussi philosophie première, sera considérée pour d'autres philosophes comme un savoir concernant des réalités immatérielles telles que l'Unité, la Totalité, Dieu, l'Être…
[2] Cette métaphysique n'est plus constituée à partir d'un au-delà de la physique ou d'un après, car elle s'appuie sur un autre sens du préfixe grec μετά signifiant avec, voire au milieu, dans, parmi. Ce qui exclut le concept de transcendance (d'une incompréhensible extériorité, verticale et supérieure).
[3] Sachant qu'une idée est une vague pensée générale qui, non donnée dans une expérience sensible, contient en elle de l'impensé, voire de l'impensable.
[4] La Nature est immanente dans son omniprésence parce qu'elle est la cause efficiente d'elle-même. De plus, elle n’est pas séparée des choses qu’elle produit, bien que ces choses soient différentes quant à l’essence et l’existence.
[5] Spinoza, Éthique, I, scolie 1 de la Proposition 8.
[6] Ce qui a toujours semblé à Spinoza comme «le plus difficile». (Lettre XII à Louis Mayer, NRF, Pléiade, 1954, p.1096)
[7] Spinoza, Correspondance, lettre XII, op.cit., p.1101.
[8] Comme c'était le cas pour les épicuriens.
[9] Descartes, Discours de la méthode, VI.
Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog