Face au caractère insensé de l'individualisme contemporain, mes recherches philosophiques sont fondées sur le dépassement dialectique du neutre et de la violence par une affirmation perspectiviste et singulière qui s'ouvre sur sa propre altérité ainsi que sur celle des autres, dans le champ infini de la Nature et en fonction du devenir historique et intemporel du principe de raison.
1 Novembre 2026
L'ouvert du moi sur l'altérité.
Chaque homme se situe à la fois dans un rapport avec l'infinité de la Nature et avec l'abîme d'un presque rien (ou d'un dehors seulement indifférencié), par-delà les lourdeurs de l'angoisse ou de l'ennui qui expriment sa pesanteur matérielle, c'est-à-dire l'inéluctable mort de toutes les formes. Cependant, il ne faudrait pas confondre le gouffre terrestre de la mort et la Nature infinie qui rend possibles, à la fois, la vie et la mort. En effet, si l'abîme a deux facettes, celle de l'Autre nuit de Blanchot (l'abîme de l'Obscur) et celle d'une éblouissante lumière (celle de l'azur chez Nietzsche par exemple), ces deux facettes opposées et pourtant complémentaires sont dépassées par l'infinité de la Nature qui les crée éternellement.
À partir de là, toute origine étant mythique, ce qui caractérise chaque singularité est d'abord déterminé par son mystérieux devenir changeant et polyphonique. Or, en tant que sujet, ce qui git au fond de soi (en grec ύποχείμενον) n'est jamais complètement abouti ni maîtrisé, même si cette opacité est parfois interrompue par quelques décisions libres ou par des créations originales. Dans ce prolongement, un moi éthique serait-il néanmoins possible ? Sans doute, mais pas toujours puisque la multiplicité de ses propres facettes psychologiques peuvent le rendre, comme Rimbaud, plutôt irresponsable : "Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute." [1] Dès lors, à cause d'une contradiction entre son éphémère finitude corporelle et son bref contact intellectuel avec l'éternité, la singularité incomparable de chaque être humain (eu égard à sa possible liberté) reste imparfaite et complexe. L'entéléchie ne dure pas plus longtemps qu'un éclair dans un ciel d'orage. Elle interrompt la durée, paraît sans fin et sans commencement. Mais cette épreuve intemporelle n'est pas vraiment l'éternité ; seulement peut-être un bref contact avec l'éternité ! Car la singularité de chaque être humain est déterminée de deux manières : globalement par l'éternelle puissance de la Nature, et relativement (empiriquement) par ses multiples rapports externes et finis avec les autres singularités.
Dans ces conditions, comment penser le moi, c'est-à-dire la singularité de chaque homme qui oscille entre l'abîme de ses sensations et son désir d'infini, ce dernier lui inspirant de se déterminer comme sujet éthique, c'est-à-dire de vouloir devenir le sujet libre de ses actions ? En fait, chaque moi oscille entre deux pôles : d'un côté vers la profondeur mystérieuse et pesante de sa propre individualité dont le devenir est coloré par de multiples affects insaisissables, de l'autre vers une transfiguration intellectuelle et spirituelle de lui-même qui requiert un retrait de sa propre identité, c'est-à-dire un éloignement de soi afin de créer de nouvelles distances en se libérant des contraintes et des conflits intimes, notamment en les déréalisant ou en les effaçant un peu. Néanmoins, entre ces deux excès, entre ces deux pôles, la contradiction entre un moi multiple et un moi solipsiste peut être niée et dépassée. Comment ? Sans doute en créant le vide nécessaire à la neutralisation de cette contradiction. Car c'est à partir d'une volonté du vide, à partir d'une suspension de ses propres tensions intimes, qu'un dépassement devrait être possible vers l'altérité, notamment à partir de la décision de s'ouvrir, au-delà de ce vide initial, par sa pensée et par ses actes, sur les valeurs nécessaires à une éthique de la générosité.
Mais comment un moi véritable, authentique, pourra-t-il se rapporter à l'infini et le fera-t-il librement, tout en étant, pour Pascal, un "milieu entre rien et tout", mais aussi ce qui "passe infiniment l'homme" [2] ? Sans doute en dépassant à la fois ce qui le nie, sa propre altérité, et ce qui l'enferme sur lui-même, c'est-à-dire en s'ouvrant à la fois vers autrui (vers l'autre ici présent) et vers l'infini. Car c'est précisément à partir d'un saut hors de son moi narcissique vers autrui que le vide créé par le refus de ce qui pourrait tout absorber en soi-même comme en un gouffre, laisse advenir un possible contact avec l'infini, tout comme le danseur qui, dans Zarathoustra, sautait sur une corde suspendue au-dessus d'un abîme. [3] Que ce soit dangereusement ou non, le saut de la bête vers le Surhomme neutralise les excès de l'identique et du négatif en créant un dépassement positif, notamment en s'inscrivant à partir de ce vide provisoire (qui n'est pas un abîme), dans l'affirmation puis dans le dépassement de ce vide. Pour le dire autrement, en devenant l'auteur de son propre saut du fini vers l'infini, de soi vers l'autre, le moi réalise un possible point de convergence, certes insaisissable, entre lui et l'autre, et, en même temps, une ouverture pour l'un et pour l'autre vers l'infini, et même si, pour Bachelard, les contingences du monde contredisent et divisent chacun : "La conscience d'être seul, c'est toujours, dans la pénombre, la nostalgie d'être deux. (…) En moi méditant – joie et stupeur – l'univers vient se contredire." [4]
En tout cas, cette ouverture sur l'infini, ancrée sur un invisible point vide de convergence, échappe à toute tension possible entre l'affirmation narcissique, voire arrogante de soi, et un retrait total de soi, puisqu'elle dépasse toutes les contradictions en se resserrant sur ce seul point. Dès lors, dans la conscience d'être soi-même et, en même temps, dans celle de s'ouvrir à l'autre, le point insaisissable (d'abord vide) de cette ouverture signifie à la fois l'incapacité d'être soi-même dans la durée (comme Narcisse) et d'être totalement séparé de l'autre. Ensuite, ce point peut faire surgir, au-delà de la neutralisation des contradictions, un réel accueil de l'autre et de l'infini, puis un contact avec l'infini, c'est-à-dire avec la puissance infinie de la Nature qui crée les formes de nos singularités éphémères ainsi que les forces qui les transforment en les renforçant ou en les détruisant. En conséquence, nos multiples ignorances et nos très fragiles connaissances ne nous empêchent pas de supposer que chacun peut dépasser son moi solipsiste ou impersonnel.
Devenu créatif et ouvert sur l'autre, notre propre moi demeure cependant insaisissable comme totalité puisqu'il n'y a pas de coïncidence possible entre ce qu'il voit et ce qu'il dit de lui-même, ni entre ce qu'il est et ce qu'il voudrait être. Dès lors, le concept du moi qui en résulte ne correspond ni à une personne pure ou unifiée par son propre narcissisme, ni à un banal individu distancié, voire collectif. Ou bien, pour le dire autrement, chacun devrait rechercher ses similitudes avec les autres ainsi que ses différences afin de se délester de son plaisant ou fol attachement à lui-même, tout en sachant que la conscience de soi est à la fois inséparable de celle des autres et au bord de l'Infini, voire au contact de l'infinité de la Nature qui éclaire d'une manière certes incompréhensible ses plus fortes décisions, y compris morales, et même si une éthique de la générosité ignore toutes les limites.
En tout cas, l'homme qui s'ouvre sur l'autre, dans et par l'infini, pense au-delà de sa pensée, c'est-à-dire au-delà de ses certitudes et de ses doutes, tout en parlant à celui qui peut le contredire, y compris dans un dialogue silencieux avec lui-même comme chez Platon. Certes, le vague et incomplet entrelacement de la parole et de la pensée n'est pas simple ni indifférent. Il est une épreuve intime où surgissent de multiples écarts. Dès lors, chacun construit sa propre singularité à partir du sens qu'il donne à de multiples distances entre penser et parler. Par exemple, la parole qui surgit dans l'instant où elle a brisé un silence antérieur peut ensuite s'abîmer dans diverses productions possibles, plus ou moins symboliques : communication forte ou banale, prophéties délirantes, ou simple constat d'un échec pour Deleuze : "Et d'abord, d'après le savoir comme problème, penser, c'est voir et c'est parler, mais penser se fait dans l'entre-deux, dans l'interstice ou la disjonction du voir et du parler. C'est chaque fois inventer l'entrelacement, chaque fois lancer une flèche de l'un contre la cible de l'autre, faire miroiter un éclair de lumière dans les mots, faire entendre un cri dans les choses visibles. Penser, c'est faire que voir atteigne à sa limite propre, et parler, à la sienne, si bien que les deux soient la limite commune qui les rapporte l'un à l'autre en les séparant." [5]
Néanmoins, au-delà ou au-dessus de ces abîmes, parler c'est d'abord et surtout sortir de soi, notamment, comme pour Bachelard, afin de "révéler le devenir immédiat du psychisme humain".[6] Ou bien, il s'agit seulement de créer du sens en associant la parole et la pensée afin de rendre, comme Novalis, chaque relation humaine plus intense, plus stimulante[7] et plus lumineuse. En tout cas, même si certains mots, eu égard à leur propre extériorité sonore et visuelle, enferment parfois la pensée dans quelque violente fascination, chaque parole vraiment adressée à l'autre peut aussi à la fois briser le silence des relations impersonnelles, socialiser, humaniser, et surtout atténuer le pathos des sentiments parfois fusionnels.
[1] Rimbaud (Arthur), Lettre à Izambard du 13 mai 1871.
[2] Pascal, Pensées, Brunschvicg, § 72 et 434.
[3] Nietzsche, Prologue de Ainsi parlait Zarathoustra. op.cit., 4.
[4] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p. 234-235.
[5] Deleuze, Foucault, Minuit, 1986, p. 125.
[6] Bachelard, L'Air et les songes, Corti, 1943-1965, p.9.
[7] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 88 : "La parole et la pensée rapportées réciproquement l'une à l'autre et simultanées (contemplation active) produisent le miracle – engendrent une substance (flamme), qui forme harmonieusement les deux, parole et pensée – et les stimule."
Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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