Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.
1 Septembre 2026
Dans son devenir incertain, chaque «moi» empirique est déterminé à réaliser, à sa manière, selon ses goûts, ses ressentiments, ses craintes et ses projets, deux possibilités susceptibles de l'exprimer : soit celle d'exister en extension en se laissant fasciner par le presque-là de sa propre mort, soit celle de vivre sereinement en compréhension de lui-même, donc en créant un pont au-dessus du vide, tout en sachant que le néant est une fiction, une pseudo-idée, un mot de trop, un rien ou un dehors absolu, et, d'autre part, que le vide est un non-rien, c'est-à-dire un espace indéterminé qui peut être traversé par des atomes, comme chez Épicure. Pour le dire autrement, chaque «moi» peut soit vouloir se laisser absorber par la future néantisation de son «moi» empirique, soit vouloir être le sujet, le «je» d'un «moi» qui dépassera volontairement son propre vide en le traversant et en ignorant son inéluctable mortalité.
Dans la première possibilité, le «moi» empirique fait prévaloir ses sensations et ses émotions sur son intellect en ignorant toutes les limites. Alors, il ne choisit pas de ne pas choisir, car il désire surtout et seulement fusionner passionnément avec sa propre existence, sans chercher à refuser les repères qui entravent pourtant sa possibilité de valoriser son propre chaos intime. Le «moi» empirique condense ainsi brutalement ses sentiments en de mystérieuses et dynamiques métaphores, tout en associant, d'une manière irrationnelle et violente, son désir avec le jeu aveugle, aléatoire et imprévisible de son devenir tragique. Dans cette manière d'être singulier, chaque «moi» peut donc exprimer obscurément, étrangement et parfois follement, ses propres excès sans les dominer, sans chercher à les comprendre et à les maîtriser, comme le font, manifestement, et dans les pires situations, les criminels.
Néanmoins, chaque «moi» peut aussi vouloir être dirigé par une volonté, c'est-à-dire par un «je» qui l'intérioriserait et qui le déterminerait à s'interroger sur le fait qu'il se trouve au bord d'un vide étrange, celui du monde et celui qui accompagne les hésitations de sa propre pensée, comme l'avait du reste remarqué Wittgenstein : «Il y a encore un large blanc dans ma pensée. Et je doute si jamais il va être accompli.»[1]
Alors, dans la métaphore d'un vide qui est vu et qui est interprété en tant que «large blanc» se cache l'action possible d'un «moi» qui, n'ayant pas toujours conscience de ce non-rien, peut faire comme si la compréhension de lui-même devait se perdre dans ce vide en créant une «aventure purement verbale» comme l'évoquait Levinas à propos de Blanchot.[2] Il est en effet difficile de traverser un vide qui peut faire penser à un abîme ou à un espace infini. Il est également difficile de relier son propre vécu aux mots communs qui le traduisent un peu. Pour cela, ce vide silencieux et énigmatique peut faire naître dans le «moi» une forme d'angoisse qu'il vaudrait mieux maîtriser.
Cependant, une singularité qui voudrait être aussi l'authentique sujet de son existence ne confondrait pas le vide et le rien. Au bord d'un vide, d'un espace indéterminé, il n'y a rien à découvrir, donc rien à craindre. De plus, nul n'ayant l'intuition d'un éventuel fonctionnement à vide de sa pensée[3], c'est dans une relation avec ce non-rien que sera possible le dépassement de tous les projets éventuels. Par exemple, c'est dans les vides, qui trouent en quelque sorte une pensée, que cette dernière pourra créer des ponts plus ou moins clairs entre des images, des concepts et des idées. Et la qualité de ces ponts, suspendus au-dessus du vide, sera vraiment singulière.
En conséquence, même si toute relation au vide reste mystérieuse, elle est indispensable pour interpréter la complexité du réel et pour se réaliser singulièrement dans toutes ses nuances, notamment en valorisant la présence de l'indiscernable dans toutes ses perceptions des réalités spatio-temporelles. Il est donc possible et nécessaire de penser sa singularité dans et par la médiation de ce non-rien qui, indirectement, permet d'évoluer, de se réaliser, voire de se transformer.
Mais cette nécessité de dépasser la négativité du vide et du néant, ne supprimerait-elle pas la possibilité de créer des actes libres ? Le choix étant un acte volontaire, au mieux raisonnable, qui détermine un engagement afin de réaliser une préférence et un projet, refuser de choisir impliquerait de se contredire. Ce serait choisir de ne pas choisir. L'acceptation de la nécessité, comme dans l'amor fati de Nietzsche, détermine bien un choix qui, par l'amour ou par un effort libre, n'est pas celui, aléatoire, indifférent et paradoxal, de l'âne de Buridan, lequel était condamné à choisir entre deux nourritures équivalentes.
Il est en conséquence légitime de parier, comme Pascal, pour le meilleur qui exclut le pire. Ainsi, en décidant de choisir clairement et délibérément de se déterminer positivement pour une valeur, cet acte créatif conscient, plein de bon sens, place-t-il une singularité, par essence indéterminée[4], au cœur du devenir nécessaire du réel ! Dans cet esprit il sera donc pertinent, comme l'a fait Bergson, de vouloir valoriser les forces vitales, y compris les plus imprévisibles: «La matière est nécessité, la conscience est liberté : mais elles ont beau s'opposer l'une à l'autre, la vie trouve moyen de les réconcilier. C'est que la vie est précisément la liberté s'insérant dans la nécessité et la tournant à son profit.» [5]
[1] Wittgenstein, De la certitude, Idées /Gallimard n°344, 1976, § 470.
[2] Levinas, Sur Maurice Blanchot, Fata Morgana, 1975, p.50.
[3] Y compris Bachelard qui affirmait : «Le moi ne se confirme pas de soi-même, dans un fonctionnement à vide. Du moins, ce fonctionnement à vide n'est point naturel, il n'est pas immédiat, il ne nous est pas accessible dans une intuition première.» (Études, 1934-35, Vrin, 1970, p.89)
[4] Parce qu'elle n'est pas totalement déterminée ni achevée.
[5] Bergson, L’Énergie spirituelle. Essais et conférences, chapitre I. La conscience et la vie.
Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog