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Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Eichmann : faire du mal peut-il être banal ?

Ferdinand Hodler

Ferdinand Hodler

   La valeur de la banalité ne dépend pas des faits en tant que tels,[1] comme le pensait Hannah Arendt, mais du jugement moral que l'on porte sur les faits en les rapportant à la valeur qui permettra de la juger. Or cette valeur morale, si on la veut universelle, doit pouvoir éclairer toutes les valeurs, et non se réduite à des faits moraux ou immoraux qui, eu égard à leurs relations contradictoires et parfois associées, sont  incompréhensibles.

   Pour comprendre un fait, il faut donc l'intégrer dans un ensemble compréhensible qui pourrait être celui de la Loi ou de la Morale universelle des droits de l'homme. Dans les deux cas, la Morale affirmerait alors, d'une manière conforme au principe de l'universalité nécessaire de la raison présente en chaque homme, que nul ne doit tuer un autre être humain. Et cette Morale pourrait ensuite inspirer diverses éthiques particulières, notamment celle de l'obligation d'obéir aux règles d'une société, ces règles étant du reste très variables, certes dans les conditions où elles ne seraient pas funestes.

   Ou bien, d'une manière plus simple, la Morale serait donnée par l'humanité elle-même lorsqu'elle est considérée à partir du regard de chacun. Car, hors de tout point de vue réducteur, c'est dans le face à face avec le regard singulier[2] de tout être humain qu'émane directement, donc sans médiation, l'impossibilité sensible et intellectuelle de lui porter atteinte sans nuire à sa propre humanité. Car chaque regard humain exprime une possible ouverture sur le secret d'une infinité qui dépasse toutes les formes matérielles. En tout cas, l'autre cesse vraiment d'être une chose, lorsque l'on accueille son regard singulier : ouvert, et libre. Dès lors, l'immanence des phénomènes ne suffisant pas pour rassembler les hommes, le regard (et non un organe comme l'œil) permet bien d'accueillir l'autre, et de ne jamais tenter de lui nuire.

 

[1]  "Je n'ai parlé de la banalité du mal qu'au seul niveau des faits. (…) Il ne s'est jamais rendu compte de ce qu'il faisait." (Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, folio histoire n°32, p.494.)

[2] Cela signifie que  le regard de l'autre n'est pas nécessairement pensé, comme par Levinas, dans l'épiphanique nudité (ou Unité) d'un visage abstrait qui serait au-delà de l'Être. Voir Levinas, Humanisme de l'autre homme, LDP n°4058, 2012, p.60.

Eichmann : faire du mal peut-il être banal ?

   De ce point de vue qui associe et accueille deux sujets regardants, on ne peut (et on ne doit moralement) juger que des faits (et non des personnes), et les crimes contre l'humanité ne sont jamais banals, ils sont même honteusement extraordinaires dans leur efficacité.

   En tout cas, faire du mal, c'est-à-dire nuire à quelqu'un ou à un groupe d'êtres humains, relève d'une mauvaise volonté qui n'est pas banale, mais exceptionnelle, dès lors qu'il s'agit plutôt de mal vouloir en supprimant des vies humaines que de ne pas vouloir du tout et de ne pas agir.  

   Certes, le lieutenant-colonel des S.S. Eichmann aimait peut-être se réfugier dans la banalité du conformisme imposé par le régime nazi, mais en se comportant comme la masse rassurante impersonnelle et collective qui constitue cette société, il n'était pas inéluctable de devenir inauthentique, non responsable de soi-même et de l'humanité en perdant les repères de sa propre humanité.

Hambourg, 1936

Hambourg, 1936

   De plus, comme l'a indiqué Lucien Jerphagnon, la banalité-refuge [1] du conformiste, qui tend à calquer son comportement sur celui des autres, ne supprime pas la valeur unique de sa propre singularité qui a bien dû vouloir librement son conformisme : "C'est être différent déjà que de se vouloir comme les autres ; c'est échapper sans retour à la masse innocente de ceux qui sont tels sans le vouloir ni seulement le penser."[2]

   Certes, le refuge sécuritaire de la banalité a pu inspirer la bonne conscience du tortionnaire nazi Eichmann, mais c'est très confusément et d'une manière monstrueuse qu'il avait associé une très rassurante et stable éthique grégaire du devoir, fondée sur une obligation bureaucratique et fonctionnelle, à une volonté librement formelle, comme celle de Kant, en oubliant toutefois que cette volonté exclut de n'agir que pour une seule patrie, un seul peuple et un seul chef. 

   C'est donc cette confusion due à un manque de pensée et de sensibilité envers la souffrance des autres qui est regrettable, c'est aussi ce manque d'authenticité, de moralité, de dialogue avec l'autre et de volonté qui n'est pas humain ! Car ce n'était pas la banalité-refuge qui était alors en jeu pour inspirer de faire le mal sans l'avoir vraiment voulu ! En tout cas, le bon vouloir d'agir sans inhumanité, sans lâcheté et sans risquer de jouer un rôle historique aussi ignoble, ne dépend pas de la banalité d'un monde politique et social totalitaire, mais de la conscience individuelle et volontaire qui devrait reconnaître son humanité dans le regard de l'autre pour éclairer tous ses rapports au monde, aussi bien sociaux que naturels.

 

[1] Jerphagnon (Lucien), De la banalité, op.cit., p.184.

[2] Jerphagnon (Lucien), De la banalité, op.cit., p.188.

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À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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