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Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Philosopher pour bien vivre

A paraître prochainement

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   Vouloir connaître ne saurait suffire ; comme Socrate, il faut auparavant reconnaître les limites qu'impose notre finitude à toute forme de connaissance. Or, ces limites inhérentes à nos fins naturelles renvoient à d'autres, aussi inconnues, à celles des commencements créatifs qui, comme le pensait Bachelard, sont sans cesse répétés : "Connaître ne peut qu'éveiller un seul désir: connaître davantage, connaître mieux." [1] Cela implique un risque, celui d'un savoir anticipé, voire fictif, donc non raisonnable, loin de tout éclaircissement conceptualisé des phénomènes de l'expérience.

   Chemin faisant, et par delà les vides et les hasards du réel, il faudrait, pour vivre pleinement et intensément, voire, comme Lagneau, pour "réellement prendre la peine de vivre", [2] d'abord et surtout commencer par philosopher, c'est-à-dire par aimer la vie et ses vérités multiples, même provisoires, en accordant son existence avec son milieu naturel et social. Mais comment ?

   En fait, des difficultés surgissent lorsqu'il s'agit de s'adapter à un milieu qui nous est hostile, voire indifférent. Dans ce cas, l'accord recherché ne saurait être subi, mais il l'est pourtant lorsqu'on s'en tient à la réalité des faits qui, nécessairement, influencent leurs interprétations et qui peuvent conduire à des significations réalistes trop vagues, puis au cynisme et à un refus de s'engager, voire à l'oubli des valeurs. [3]

   En revanche, lorsque l'accord recherché avec les faits est inséparable de divers raisonnements qui s'accordent logiquement et provisoirement avec leurs objets, ce n'est pas une raison absolue et immuable qui est à l'œuvre, mais plutôt, comme pour Bachelard, "un jeu de raisons multiples". [4] Et ces raisons agissent lorsque l'on pense avec les autres, par soi-même et contre soi-même, en rendant possibles les conditions d'un élargissement de ses propres  interprétations à d'autres points de vue, tout en instaurant un pont effectif entre le probable et le certain, en accroissant la puissance de sa pensée réflexive, en la corrigeant et en la réalisant un peu.

   La pensée de la vie peut ensuite se donner des raisons théoriques et éthiques qui seront fondées sur une méthode perspectiviste de la création. Accordée avec son milieu et avec quelques moments agréables, une pensée raisonnable se réalise alors dans les limites de sa nature et de son pouvoir, c'est-à-dire en élargissant le champ de ses possibles, afin de bien vivre, c'est-à-dire d'une manière authentique et libre. Puis, au-delà de la qualité de ce bien vivre, il sera toujours nécessaire de rester soucieux de la justice et de la vérité, voire, si cela n'est pas possible, de transformer ses infortunes dans et par la création des moments joyeux qui illuminent son propre destin. 

   Quoi qu'il en soit, lorsque son esprit le commande, l'être humain qui désire philosopher peut créer une pensée supra-intellectuelle qui le spiritualisera, sans qu'il soit lui-même totalement concevable à cause de son incapacité à contrôler toutes ses déterminations empiriques et toutes ses illusions. Il s'ouvrira alors en se détachant un peu de lui-même afin de découvrir la présence des autres et du monde qui constituait, pour Martin Buber, la seule présence véritable, au demeurant "pressentie" [5]  et "dévorante" [6] lorsqu'elle n'est pas celle, joyeuse, des forces de l'esprit : "Une présence n'est pas quelque chose de fugitif et de glissant, c'est un être qui nous attend et qui demeure." [7]

   Dans cette perspective, pour bien vivre, comme Socrate, il ne s'agit pas seulement de vouloir créer des concepts, mais aussi, et surtout, d'assurer des valeurs capables de légitimer sa propre réflexion à partir de son bon vouloir, notamment en sachant que pour savoir bien vivre il faut toujours préférer la vertu qui requiert l'amour de l'excellence, y compris s'il fallait, comme Socrate, mourir pour cette vertu : "Pour l'homme de bien, il n'y a aucun mal, ni pendant la vie ni une fois qu'il est mort." [8] Dans ces conditions, la philosophie est autant l'amour du savoir et de ses vérités possibles, que l'amour de la sagesse qui éclaire un peu nos désirs de bien vivre, de vivre mieux ou de se donner la peine de vivre.

   En tout cas, bien vivre inspire de le faire avec les autres dans une société régie par des lois. Cette société, qui devrait être un universel concret, implique secrètement un amour commun du bien, une pratique collective du bien. Car c'est en faisant le bien, en pratiquant l'excellence (l'aretê), en étant vertueux, que le bien devient véritablement effectif.

   Certes, les êtres humains veulent souvent trop savoir, ou bien ils croient tout savoir. Et ils espèrent savoir au-delà du raisonnable, au lieu de penser par eux-mêmes, mais surtout contre eux-mêmes et avec les autres… notamment en restant à l'écoute des autres. Or chacun pourrait, tout comme Socrate, douter, s'examiner, se scruter, se maîtriser, devenir le juge de ses propres pensées, chercher à connaître ses limites, donc réaliser une authentique vie philoso­phique, précisément celle qui, par delà toutes les contradictions, saura reconnaître la différence entre croire savoir et neutraliser son ignorance pour dépasser son non-savoir…

   Pour résumer, même si tout le réel n'est pas encore rationnel, la problématique qui associe vivre et philosopher a mis au jour que les plaisirs requis pour bien vivre sont qualitativement divers et nombreux : banals, jouissifs, transgressifs, ludiques, joyeux. En fait, les plaisirs peuvent aussi être euphémisés par la satisfaction d'un commun bien-être protecteur et ordinaire, nécessaire, mais pas suffisant. Ils peuvent aussi être idéalisés dans un bonheur subjectif incertain, voire dans la joie suprême de la béatitude qui naît, comme chez Spinoza, d'une participation humaine à l'éternité de la Nature en de brefs contacts sensibles et intellectuels avec elle. Enfin, eu égard aux possibles indéterminations de ce monde, la volonté de mieux vivre implique de commencer par philosopher en créant de sereines évidences provisoires, voire de joyeuses certitudes, et, surtout, l'intense félicité qui, par delà de multiples tristesses ordinaires, couronne les moments créateurs d'une recherche philosophique où le nécessaire domine l'aléatoire. En définitive, un amour constant et raisonnable du vrai devrait rendre plus authentique le destin de tous ceux qui cherchent, y compris par l'écriture, à donner un sens positif à leur très brève présence terrestre.

 

 

 

[1] Bachelard, L'Activité rationaliste de la physique contemporaine, P.U.F, 1951, p.223.

[2]   Lagneau, Célèbres leçons et fragments, Cours sur Dieu, op.cit., p.358.

[3]  Pour Bachelard, "Le réalisme est une philosophie qui ne s'engage pas, alors que le rationalisme s'engage toujours, se risque tout entier sur chaque expérience." (La Philosophie du non, Quadrige/P.U.F n°9, p.28.)

[4] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 41.

[5] Buber (Martin), Je et Tu, Aubier, 2020, p. 122. : "Un rayon de soleil sur une branche d'érable t'a fait pressentir le Tu éternel."

[6] Buber (Martin), Je et Tu, ibidem, p.67.

[7] Buber (Martin), Je et Tu, ibidem, p.45.

[8] Platon, Apologie de Socrate, 41d.

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À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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