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Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Logique des sensations

Cézanne

Cézanne

    La sensation (αϊσθησις) est ordinairement un phénomène psychophysiologique qui ne permet pas sa connaissance claire, mais qui exprime peut-être, comme pour Novalis, la vérité d'une épreuve unique et incomparable : "Nous ne pouvons percevoir que par des sensations l'extérieur et le corps de la nature." [1] Dans ces conditions, nous commençons à sentir des impressions, à peine per­ceptibles ou plus intenses qui modifient notre manière de sentir, en créant des réactions qui sont produites par la stimulation d'un objet (ou de plusieurs objets) sur la totalité ou sur une partie de notre corps.

   Ces effets sensibles se déploient en nous de diverses manières, d'abord confusément et parfois obscurément, sans être conceptualisables, mais en don­nant pourtant à penser le moment de vérité d'une expérience limite vitale et irréversible qui relie une excitation physique à son retentissement psy­chique, l'extériorité d'une couleur à l'intimité d'un plaisir ou d'une souf­france, l'objectivité d'un événement ou d'un besoin à la subjec­tivité d'un désir.

   En tout cas, les effets plaisants ou non des sensations dépendent d'une réception affective qui est plus ou moins accordée (d'une manière proportionnée[2]) à une partie de notre corps. Chaque sensation étant distincte et incomparable, c'est d'une manière illusoire que nous pouvons après coup les comparer en distinguant un minimum d'intensité pour certaines et un maximum d'intensité pour d'autres. Et toujours les sensations, plaisantes ou doulou­reuses, agréables ou nauséabondes, sont des réactions physiques très brèves, éphé­mères,[3] imprévisibles, fugitives, fugaces, élastiques, vite épuisées et oubliées qui produisent divers effets attractifs ou répulsifs, fins ou gros­siers, doux ou fermes, affaiblis ou accrus, convergents ou divergents, d'élévation ou de chute

   Par ailleurs, les sensations sont sans doute les sources, voire les fondements de la connaissance empirique du monde vivant. Mais, comme Nietzsche, on peut également en douter et s'interroger : "Grand problème : la sensation est-elle un fait originel de toute matière ?" [4] De plus, on peut se tromper en les interprétant, même si la vérité inhérente à l'épreuve d'une sensation particulière est possible lorsque cette dernière est renforcée par le langage où elle s'exprime, comme l'a affirmé Deleuze, en "des mots, des couleurs, des sons ou des pierres" [5], c'est-à-dire un peu comme dans une œuvre d'art qui est alors "un monument composé de percepts, d'affects et de blocs de sensations qui tiennent lieu de langage."[6] Quoi qu'il en soit, il y a, en peinture précisément, une logique possible pour organiser les sensations visuelles, même si, comme l'a précisé Wittgenstein, nul ne sait où passe vraiment "la ligne entre logique et expérience (empirie)."[7]  

   Plus précisément, une logique des sensations, comme la logique des "sensations organisées" dans les tableaux de Cézanne, ne saurait être ni une logique rationnelle uniquement fondée sur des concepts ni une logique pluraliste dont les multiples perspectives seraient privées de toute possible ouverture sur des significations claires, car un langage structuré (même empiriquement) et une vision non absurde du devenir anonyme des ombres et des lumières du monde, sont capables de donner une réelle cohé­rence à tous les remous, vertigineux ou non.

   Ainsi une logique des sensations peut-elle être la logique du langage plastique qui coordonne "des sensations colorantes (et qui) donnent la lumière",[8] notamment en associant des lignes, des couleurs diversement modulées et leurs effets rugueux ou lisses, bruts ou nuancés, froids ou chaleureux, voire pesants ou légers ! Alors, nous pensons vraiment nos sensations visuelles dans leurs limites et dans leurs profondeurs. Et notre pensée ne s'y laisse pas enfermer ! Elle sait qu'elle ne se réduit pas à ce qu'elle perçoit… donc qu'elle peut, d'abord fascinée par une image, la fuir et sauter vers une autre.

   Chaque perception, logiquement structurée nous donne ainsi à penser les sensations inhérentes à des apparences dans le mouvement même de leurs déploiements vitaux, en laissant dans l'ombre tout ce qui nous échappe dans ces sensations, a fortiori le chaos produit par les rapports entre diverses sensations, puisque nous ne pensons pas totalement ce qui nous est donné à penser, et puisque nos organes sensoriels créent des excitations auditives, olfac­tives, visuelles, tac­tiles ou gustatives hétérogènes et indépendantes dont nous ne parvenons pas à être le chef d'orchestre. Mais c'est pourtant à partir de représentations partielles de la réalité que diverses images expriment le déploiement limité de cette réalité et révèlent un décalage entre ce qui apparaît et ce qui est diversement senti d'une manière plus ou moins suggestive et subjective.

   Certes, chaque représentation accumule confusément diverses sensations sans être seulement le concept d'un objet, car dans chaque domaine particulier, visuel ou auditif par exemple, cette pluralité peut se rattacher à un centre de contrôle conscient de l'organisme.[9] Cette coordination résulte alors d'un rapport de force plus ou moins synthétique, entre une réalité psychosomatique et un fait extérieur qui domine cette réalité (bruit, chaleur, odeur…). Et, lorsque les sensations ne trouvent pas les structures suscep­tibles de les traduire, elles restent pourtant silencieusement rattachées à la source féconde et imprévisible de la parole de l'homme qui les poussera hors d'elles.

   En tout cas, la forme des apparences ne se réduit pas nécessairement à ce qu'un être humain perçoit ou veut percevoir de quelque chose. Tout ce qui apparaît se présente en effet dans un constant va-et-vient instable et inconscient entre des forces sensibles et des contours. Ainsi, la réalité fuyante et insaisissable des apparences surgit-elle ordinairement comme en un éclair sans dire autre chose que la vérité de l'évanescence d'apparences senties et interprétées différemment par chacun !

   Cependant, l'interprétation d'une sensation, comme celle de tout bloc confus de sensations accumulées, est confrontée à l'obscur, donc à l'inconnaissable. Elle produit pourtant quelques significations senties et quelques sensations pensées, mais ce ne sont ni la parole en tant que parole ni les sensations en tant que remous vitaux d'un corps qui interprètent. C'est l'action de la mémoire qui seule peut créer la lumière nécessaire pour produire des significations sensées. Car, sans cette action, les sensations imposeraient la brute expression d'un chaos inconscient de lui-même.

   Or, dans la vibration de chaque souvenir, cette lumière est bien présente. Elle unifie la représentation et lui donne un sens, celui d'un lien logique et vital entre un sentant et un senti, tout en transfigurant une prime sensation brute en une représentation singulière. Une image impersonnelle du passé se donne ainsi une forme, certes provisoire et évanescente, qui devient ensuite une forme centrale pour une existence, une forme, certes idéalisée et synthétique, qui prolonge la brève durée de son intériorité inconsciente en allégeant son insertion dans la matière. Puis la conscience de la durée s'élargit en conservant des traces du passé (l'oubli étant passager) et en effectuant une synthèse nouvelle de son vécu.

   En définitive, le presque-rien des sensa­tions ne l'emporte pas, car, lorsque la mémoire rapporte un souvenir à ce qui a été perçu, le présent actuel répond à un présent passé en se tournant vers un présent à venir. Cette mémoire est certes affectée, mais c'est d'une manière singulière et personnelle, donc variable, qui permet, afin de bien vivre, de ne pas se laisser vivre en fonction du seul bien-être matériel, mais d'instaurer, à partir d'un contact impersonnel et imprévisible avec le flux dynamique des forces vitales, des formes logiques, voire quelques représentations aériennes très singulières comme dans la peinture de Cézanne.

 

[1] Novalis, L'Encyclopédie, Minuit, 1966, p. 91.

[2] "Tout plaisir repose sur la proportion, tout déplaisir sur une disproportion." (Nietzsche, § 155 du Livre du philosophe.)

[3] Précisément, éphémèros signifie en grec créature d'un jour.

[4] Nietzsche, Le Livre du philosophe, § 103.

[5] Deleuze (Gilles) et Guattari (Félix), Qu'est-ce que la philosophie, Minuit, 2005, p.166.

[6] Deleuze (Gilles) et Guattari (Félix), Ibidem.

[7] Wittgenstein, Remarques sur les couleurs, 4e édition, T.E.R., 1997, III, § 4, p.25.

[8] Cézanne, lettre à Émile Bernard du 23 octobre 1905.

[9] "Toute sensation, et toute Figure, est déjà de la sensation accumulée (...) D'où le caractère irréductiblement synthétique de la sensation." (Deleuze, Francis Bacon, Logique de la sensation, La Vue le Texte, La Différence, 1981, p. 29.)

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À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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