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Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Matisse et le simple

Matisse

Matisse

   Si la recherche de la vérité caractérise bien l’activité de nombreux philosophes, cette démarche (qui est aussi la mienne) n’est pas étrangère à l’inspiration des artistes les plus exigeants. C’est notamment dans cet esprit que Matisse (1869-1954) a déclaré que son travail pour la Chapelle du Rosaire était "le résultat d’une vie consacrée à la recherche de la vérité." Dans son langage propre (rythmé et imagé), dans son langage qui ne fait certes pas prévaloir les concepts de la philosophie, l’art pictural permet, et pas seulement chez Matisse, de réaliser des formes qui ne manquent pas de pertinence. Afin de pouvoir en juger, il faut seulement refuser de considérer une œuvre d’art du seul point de vue de sa représentation, car cette dernière n’est que la répétition dégradée de perceptions habituellement mises en perspec­tives, notamment pour suggérer la troisième dimension manquante. Mais, lorsqu’une œuvre d’art est l’expression d’une singularité ou bien une création, l’acte qui conduit à sa naissance ignore sa destination finale, notamment sa possibilité d'être uniquement offerte au spectateur comme un objet de délectation ou d’interprétation.

   La vérité d’une œuvre d’art se situe ainsi, lorsque vérité il peut y avoir, dans l’acte qui crée et non dans ses effets plus ou moins réussis ou achevés. Car, dans le cas contraire, il ne serait plus possible de distinguer la création d’une œuvre d’art et la production d’un objet technique dont la finalité  dépend surtout de l’histoire d’un peuple et du goût d’une époque…

   Or, dans l’hypothèse métaphysique où une possible vérité universelle précéderait l'interprétation de l'art, aucun jugement pertinent de saurait être fondé sur la réalité complexe d'une œuvre ; il n’y a donc pas d’autre chemine­ment possible (y compris pour un artiste) que d’aller du simple au complexe, donc de ce qui crée vers ce qui est créé avec un souci de vérité.

   Du reste, c’est bien ce paisible et clair cheminement qui se trouve dans la création de Matisse puisqu'il qu’il ignore au préalable aussi bien la spontanéité de son acte créatif que la complexité de son œuvre à venir. Pour commencer, certes, le chaos de quelque sensation fugitive (colorée) intervient sans doute pour lui (comme en musique). Mais chaque sensation, d’abord  fraîche et superficielle, est précédée par la volonté qui lui donne une expression claire, rythmée, et capable de condenser ses émotions. Et cette condensation est ensuite accomplie par et dans le dessin qui requiert alors le point neutre d'une suspension de sa propre pensée : "Alors il se fait un vide – et je ne suis plus que spectateur de ce que je fais." [1]

   Plus précisément, ce vide relatif est alors voulu par l'esprit de simplicité afin de créer la rencontre de deux complexités : l'une sensorielle, l'autre singulière. Car, à partir de ce retrait dans un vide provisoire, Matisse peut ensuite improviser plus librement et sans oublier, à chaque instant, de maîtriser l’espace qui apparaît peu à peu. Tous les fondements du  style du peintre, sans modelé et fortement maîtrisé, se trouvent ainsi réalisés et énoncés : "Si je marque d’un point noir une feuille blanche, aussi loin que j’écarte la feuille, le point restera visible : c’est une écriture claire. Mais à côté de ce point, j’en ajoute un autre, puis un troisième, et déjà, il y a confusion. Pour qu’il garde sa valeur, il faut que je le grossisse au fur et à mesure, que j’ajoute un autre signe sur le papier." [2] À ce stade du processus créateur, le travail de l’artiste reste encore dépendant du point neutre qui précède toute donation du sens. L’émergence créatrice s’effectue en effet peu à peu : "Aussitôt que mon trait ému a modelé la lumière de ma feuille blanche, sans en enlever sa qualité de blancheur attendrissante, je ne puis plus rien lui ajouter, ni rien en reprendre." [3]

   Puis, chemin faisant, lorsque les traits s'équilibrent, le cheminement du dessin trouve peu à peu sa propre vérité : il se libère des trop fortes émotions grâce à des lignes souples, imprévisibles et simplifiées. Puis, loin de toute représenta­tion ordinairement perçue, un sens apparaît au cœur d’un schéma général qui vise l’essentiel des apparences en supprimant les vains détails.

   En définitive, le projet de Matisse consiste, tout simple­ment, à créer le langage original d’une œuvre sincère, au rayonnement intense, pourtant paisible, serein, voluptueux et équilibré, même si le peintre utilise souvent des couleurs éclatantes et fortes. Et son langage pictural lui permet d'ouvrir l’aventure créatrice de sa propre singularité sur l’universel : "Car procédant du simple au composé (mais les choses simples sont difficiles à expliquer), quand j’arriverais aux détails, j’aurais terminé mon œuvre : celle de me comprendre." [4]

 

 

[1] Conversation du 14 novembre 1950, Couturier, 1962.

[2] Matisse (Henri), Notes d’un peintre, Écrits et propos sur l’art, présentés par Dominique  Fourcade, Hermann, 1972, p. 46.     

[3] Matisse (Henri), Écrits et propos sur l’art, op.cit., p. 160.

[4] Note de Matisse publiée par Raymond Escholier dans Matisse, ce vivant,  Paris,  Fayard, 1956.

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À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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