Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

L'absurde devoir moral d'être heureux pour autrui

L'absurde devoir moral d'être heureux pour autrui

   La fin (le bonheur) doit-elle justifier les moyens : n'importe quel plaisir par exemple ? Cet impératif hypothétique a été rejeté par Kant qui a remplacé l'éventuelle morale du bonheur par une morale du devoir. Pour lui, la recherche du bonheur n'est en effet ni immédiatement un devoir ni un principe du de­voir, comme l'avait pourtant désiré Diderot : "Notre propre bonheur est la base de tous nos vrais devoirs." [1] Pourquoi cette dévalorisation du bonheur par Kant [2] ? La réponse se trouve dans son interprétation rigoriste du bonheur qui considère ce dernier en fonction de "la satisfaction de tous nos penchants".[3] Cela signifie que le bonheur relèverait davantage d'un désir (ou d'un souhait) que d'une volonté morale : "Dans le bonheur, tout arrive suivant son souhait et sa volonté."[4] En associant un souhait à une volonté, Kant signifie que la volonté d'être heureux ne serait pas morale, mais le fruit d'une décision personnelle qui ne saurait atteindre l'universel : chacun peut vouloir ou non être heureux, voire plus ou moins heureux. Et c'est en effet uniquement à partir d'une volonté morale qu'un acte pourrait être fondé formellement, notamment afin d'être étranger aux déterminations aléatoires qui en réduiraient l'extension et la nécessité intellectuelles et spirituelles.

   Par conséquent, Kant a préconisé une idée universelle et formelle du devoir, laquelle ignorait pourtant les situations extrêmes (la nécessité de mentir pour sauver sa vie ou pour sauver celle des autres dans des situations extrêmes), car chacun devrait, selon un impératif catégorique, agir par devoir, par pur res­pect de la loi morale (et non conformément à un devoir). Dans l'oubli de multiples réalités humaines, le philosophe de Koenigsberg faisait comme si le bonheur des êtres humains était étranger à la volonté morale d'être vertueux.

   Libre à chacun d’accepter ou de refuser le formalisme kantien qui ne manque pas de panache, en revanche, si le bonheur est bien voulu pour tous les êtres humains (Aristote), il n'est pas nécessairement séparé des vertus qui le rendront pérenne. En effet, même si l'éthique du bonheur de Spinoza ne concerne que les sages capables de se hisser, par la vertu de leur amour intellectuel de la Nature, vers une incomparable béatitude, des vertus  plus accessibles, comme la vertu prudente d'Aristote qui naît d'une habitude ac­quise par une disposition de la volonté afin de trouver un juste milieu (μεσότης) entre deux excès (le courage entre la témérité et la lâcheté). Par cette vertu moyenne, un être humain vit dans le contentement du raisonnable. Il pense sa vie et il vit sa pensée ; il est alors heureux dans et par l'activité immanente et excellente de sa propre vertu qui concerne aussi bien sa vie privée que la vie publique. Cette vertu requiert alors de dépasser ses propres intérêts égoïstes en un engagement altruiste qui ne sera pas seulement formel puisqu'il dépendra de la réalisation d'un bonheur commun, pour soi et pour autrui, indivisément, sans en rester, comme Bachelard, à de vertueuses pensées : "Pour être heureux, il faut penser au bonheur d'un autre. Il y a ainsi une altérité dans les jouissances les plus égoïstes." [5] Car l'ego-altruisme d'Aristote inspire à chacun la voie nécessaire et suffisante pour se déterminer à aimer la vertu en la préférant à tout plaisir et à tout attachement utile (intéressé), ce qui ne requiert pas de penser seulement au bonheur des autres.

   Faut-il ensuite fonder une éthique du bonheur sur la décision volontaire de devoir être heureux hic et nunc dans la juste mesure où les autres le seraient également ou bien qu'ils pourraient l'être ? Ce serait un vœu pieux ! Et le pire consisterait à exiger pour soi-même, comme l'a fait Alain, "le devoir d’être heureux pour autrui". [6] Il faudrait, pour cela, oublier que la vertu (et la générosité) du bonheur ne concerne pas les malades, les miséreux… tous ceux qui ne peuvent que désirer survivre sans trop de souffrances. Alors, si le bonheur est le fruit d'un combat[7], l'obligation d'être heureux pour autrui ne serait qu'un inutile et absurde acte de politesse qui ne concernera jamais ceux qui se trouvent hors de tout possible bonheur effectif. En réalité, le malheur des autres ne devrait-il pas nous empêcher d'être socialement heureux et nous contraindre à nous taire, par pudeur et par solidarité, même si, individuellement, nous vivons dans la sérénité d'une pensée philosophique qui reste lucidement en dehors de tout espoir de bonheur parfait et communément partagé, loin d'une vaine course au bonheur, tout en affirmant la nécessité de reconnaître la valeur inaliénable, incomparable et digne de chaque être humain ?

 

[1] Diderot, Observations sur l'Instruction de S.M.I. aux Députés pour la confection des lois, 1774, art. 252, p.72.

[2] Kant affirmait "Travailler à son bonheur ne peut jamais être immédiatement un devoir et encore moins un principe de tout devoir." (Critique de la raison pratique, livre I, examen.)

[3] Kant, Critique de la raison pure, livre II, chap.II, 2e section.

[4] Kant, Critique de la raison pratique, livre II, chap.II, V.

[5] Bachelard, La Psychanalyse du feu, 1938, Folio/essais n°25, p.187.

[6] "Ce que l'on n'a point assez dit, c'est que c'est un devoir aussi envers les autres que d'être heureux." (Alain, Propos I, 16 mars 1923, Folio/essais n°21, 1990, p.210.)

[7] Alain, Propos sur le bonheur, Folio/essais n°21, 1990, pp.209 et 210.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article