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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Une source fondatrice invisible

 

 

 

Claude Stéphane PERRIN

 

Une source fondatrice invisible

 

 

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J. M. W. Turner, Les Grandes chutes du Reichenbach, détail d'une aquarelle, 1804.

 

 

 

 

    Tout commencement a, d'une manière générale, trois fondements possibles et bien distincts : soit la puissance de la Nature comme le pensaient les premiers philosophes grecs de l'antiquité, soit la création de la Nature par Dieu dans les religions abrahamiques, soit la décision contingente mais libre de créer un avenir pour l'homme et par l'homme, celui d'une Histoire digne de ce nom. Eu égard à mon exigence d'approcher la vérité universelle à partir de fondements simples, j'ai choisi de chercher à accorder mes décisions libres avec les déterminations de la Nature, c'est-à-dire de toujours viser le raisonnable qui est l'horizon concret de l'universel. Car les déterminations de la Nature sont fondamentales. Ensuite, à partir d'elles, à partir de l'éternité supposée de la Nature, je veux chercher un équilibre, même  précaire, c'est-à-dire choisir à chaque instant comment ma propre finitude existentielle peut néanmoins se dépasser en fonction de mon libre vouloir. Et, dans ce prolongement, j'ai choisi de faire prévaloir l'esprit de simplicité sur les épreuves très complexes de ma propre singularité, c'est-à-dire la légèreté de l'esprit du réel sur les inaccessibles profondeurs d'un monde obscurément en devenir.

   Néanmoins, ce choix n'exclut pas que, dans chaque rapport singulier avec la Nature (sachant bien sûr que cette dernière me contient sans me déterminer complètement), ma manière de commencer ne doit pas être mythique. Elle ne doit pas être déterminée par mon imagination, mais par ma pensée sensible qui peut d'abord vouloir s'accorder avec elle-même. Dans ce projet, les deux perspectives possibles de la pensée, celle de l'intériorisation et celle de l'extériorisation, ne sont d'ailleurs pas contradic­toires. Elles sont distinctes mais inséparables car chacune se nourrit de l'autre, différemment selon les heures d'une existence ordinaire. Parfois ma volonté libre interprète les déterminations naturelles à partir d'un commencement simple (celui d'un seul acte libre), parfois la pensée veut se situer sur le seuil où le pouvoir infiniment créateur de la Nature - au sens grec de φύσις (nais­sance, géné­ration, croissance) - s'impose à elle comme principe éternel, comme une invisible source intarissable, même si ses détermina­tions créent aussi de l'aléatoire, notamment de nouvelles formes vivantes toujours différentes des précédentes...

   Certes, l'intuition (ou la métaphore) d'une invisible source inspiratrice, uniquement naturelle et infinie, est un principe simple. Cet archè (άρχή) instaure en effet un commencement non mythique puisqu'il est éternel. Il est comme un germe qui perdure différemment dans son active présence, toujours vivante. Il est une force originelle qui est à la fois source d'elle-même et de toutes choses. M. Conche, dans son livre, intitulé Métaphysique, souligne à ce sujet que l'archè "est la Source d'où naissent toutes choses par une création continuée, inlassable, où l'avenir n'est pas déjà in­clus dans le passé, mais où tout est toujours nouveau par quelque côté." (1) Cette interprétation métaphysique est certes à la fois complexe et mystérieuse, car elle ne prétend pas produire des connaissances claires concernant la Totalité du réel. Elle montre surtout que, du fond de l'Obscur qui caractérise métaphoriquement sa réalité, la Nature manifeste son éternelle créativité, qu'elle "secrète des sortes de germes, des goni­moi de chacun desquels naît un monde", et que ses forces imprévisibles pourront inspirer toutes les œuvres humaines. Elle est en effet poète, elle crée en poète, "c'est-à-dire en aveugle, sans anticiper ses propres créations, car, si le créateur se devance lui-même, il n'est plus créa­teur." Elle crée des poètes, mais pas leurs poésies. Le rerum natura creatrix (2) de Lucrèce est ainsi pérénnisé.

 


 

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      Marcel Conche

 

 

   L'originalité de cette interprétation dynamique de la Nature par Marcel Conche est d'ailleurs renforcée par son refus de la réduire à des éléments matériels simplifiés, notamment à des formes atomiques trop simples, comme chez Épicure pour qui l'atome était une particule de matière immuable, insécable et indivisible dont la prime vitalité consistait seulement à tomber dans un vide infini. Dans ce cas la simplicité des atomes ne permet pas d'expliquer la dynamique de la Nature qui est déterminée par la rencontre imprévisible, aléatoire et complexe entre des atomes qui ignorent à la fois comment la vie pourrait surgir à partir d'eux, et pourquoi la vie est ensuite déterminée à un progressif vieillissement. De plus, le clinamen (en grec paregklisis), la modification de la trajectoire originelle des atomes, échappe à toute explication. Pourquoi, dans leur  chute initiale, s'écartent-ils de la ligne droite pour modifier leur inclinaison ? En tout cas, la spontanéité involontaire et aléatoire de leur déviation ne saurait fonder un possible et valide acte libre.

    Aujourd'hui,dans une perspective inspirée par des travaux scientifiques, la vie des atomes et celle des cellules paraissent en fait bien distinctes, autonomes, même si elles ne sont pas séparables. L'atome obéit à un obscur déterminisme teinté d'aléatoire (comme le clinamen des épicuriens) et la cellule anime plus clairement son destin en se divisant. De plus, certains atomes ont une vie extrêmement brève, allant de quelques jours pour l'émanation du radium (élément métallique en voie de désintégration atomique) à une fraction quasi infinitésimale de secondes pour le thorium C'. La durée de la vie dans le monde minéral, qu'il s'agisse d'atomes ou de groupements d'atomes, se différencie donc de celle des êtres vivants. Et, selon Boutaric "les atomes meurent sans connaître le vieillissement." (3) Cette hypothèse d'une vie et d'une mort des atomes a été ensuite clarifiée par la théorie cellulaire qui a voulu prouver l'unité du monde vivant, non plus à partir de l'essence des êtres, mais à partir d'une communauté de matériaux, de composition et de reproduction. Selon François Jacob, ainsi, "la théorie cellulaire rapproche le monde vivant du monde inanimé, puisque tous deux sont bâtis sur un même principe : la diversité et la complexité s'échafaudent par la combinatoire du simple. La cellule devient un centre de croissance, tout comme l'atome représente un centre de forces." (4) Il n'est donc pas absurde de supposer que la cellule vivante est le système le plus général dans lequel toutes les variables entrent en jeu simultanément. Dès lors, la matière ne serait plus qu'un "côté" de la Nature, le côté mortel, l'autre côté étant celui de l'esprit. On pourrait ajouter que ce côté (cet aspect ou effet) qui constitue la matière fait proliférer le multiple, et que son destin ne saurait expliquer la puissance créatrice de la Nature qui fait perpétuelle­ment naître de nouvelles formes. Dans ces conditions, l'homme ne peut plus être considéré comme un composé aléatoire d'atomes et de vide. Du reste, M. Conche va plus loin dans son interprétation métaphysique. Il refuse toute démarche matérialiste, réductionniste ou émergentiste parce qu'elle prétend expliquer le supérieur par l'inférieur, le psychique par le physique : "La matière signifie la mort ; la Nature signifie la vie et la mort (…) À partir de la matière, on ne pourra for­ger ni le con­cept de vie, ni le concept d'esprit." (5)     

   Afin de ne pas être simpliste, il faut donc refuser de rapporter la Totalité de la Nature a des éléments matériels prétendus simples. Par exemple, il a été possible, pour Philolaos (485-385) comme pour Platon, de chercher surtout à penser le rapport du fini avec l'infini, même s'il n'est pas certain que la réalité inépuisable de la source originelle, toujours naissante et étrangère à toute mesure, puisse englober nécessaire­ment tous les mondes à venir, notamment les œuvres que les artistes (tout comme les philosophes) réalisent de manières différentes et dans la discontinuité. Car, à chaque instant où un vouloir décide un commencement différent, même s'il cherche à s'accorder avec le devenir incessant donc éternel de la Nature, il ne peut effectuer qu'un prolongement éphémère, singulier et contingent sa propre finitude. À partir de cette dernière, qui est nourrie par la source originelle, il crée de l'indéfini et non l'infini qui est éternellement créateur.

   Néanmoins, l'homme est, dans le devenir de ses propres créations, en contact avec cette source simple et infinie (parfaite). Mais, en jaillisant indéfiniment en lui,cette force originelle perd de sa puissance créatrice ; peut-être parce qu'elle se divise et devient complexe. Au-delà de son prime contact intime avec la source créatrice, l'homme qui se tourne vers l'infini pour créer un autre rapport avec lui ne peut ensuite que rester sur le seuil, sur ce lieu fini qui est orienté vers la porte fermée de l’absolu. Et, même s'il veut faire l'expérience d'une bordure remarquable, notamment lorsqu'il perçoit confusément la complexité d'un joli paysage, il ne distingue provisoirement et clairement qu'un horizon, qu'une limite que chacun peut certes indéfiniment repousser en s'avançant, mais qui n'est pas l'Infini. En tout cas, l'interprétation d'un morceau de la Nature ignore l'infini de la source créatrice car elle fait intervenir simultanément la complexité d'une totalité provisoire­ment cadrée, la simplicité d'une ligne d'horizon, et le mouvement incertain d'un regard qui se déplace en s'interrogeant sur ce qu'il voit… et peut-être sur ce qu'il ne voit pas ou qu'il ne verra jamais. Mais, en définitive, l'expérience d'un seuil ouvert sur l'absolu est bien dérisoire en comparaison de l'intuition d'un contact avec la Source qui fonde les primes relations créatrices entre l'homme et la Nature.

 

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1. Conche (Marcel), Métaphysique, PUF, 2012,  pp.54, 55, 32, 97, 116, 114.

2. Lucrèce, De la Nature, I, 629 ; II, 1117 ; V, 1362

3. Boutaric, La Physique de la vie, Paris, 1945.

4. Jacob (François), La logique du vivant, p.143.

5. Conche (Marcel), Métaphysique, PUF, 2012,  pp. 76, 77.

6. Platon, Philèbe, 16c.

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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