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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Un regard d'amour pur et simple

 

 

 

 

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  L'amour, en tant qu'élan vital vers la perfection de l'infini est pur et innocent lorsqu'il exprime la transparence d'un acte qui, non instinctif, veut faire sans se voir en train de faire, et sans chercher le plaisir de faire. De plus, l'amour est pur lorsqu'il s'effectue entre des singularités qui veulent reconnaître leur possible unicité incarnée, donc incompa­rable et différente.

  Cependant, l'unicité de chacun n'est ni un fait établi, ni une réalité pensable. Elle est une hypothèse, ou bien, comme le pensait Silesius, le fruit mystérieux d'une impérative injonction : "Tu n'as qu'à rentrer en toi-même."(1) Or, dans cette perspective mystique, une intériorisation permet-elle vraiment de fusionner avec l'infini ? C'est ce que voulait Silesius. Car dans l'intime vibrent pour lui des forces qui peuvent se rassembler, s'unifier. Une unicité en vise une autre : "Tout vient de l'Un, doit revenir en l'Un."(…) "La simplicité est si précieuse que si elle manque à Dieu Il n'est plus ni Dieu ni sagesse ni lumière." Pourtant, l'esprit de simplicité étant requis, lorsqu'un regard va à la rencontre d'une autre singularité, cet acte simple le conduit-il vraiment à un amour purifié, vertueux, digne et humble ?

  Cela n'est pas certain puisque cette intériorisation échappe alors à la raison. Néanmoins, dans une perspective seule­ment éthique, un moi peut aisément découvrir que la valeur infinie de l'Unicité ne lui appartient pas. Il la cherche dans la lumière infinie de sa raison, dans sa volonté brûlante de liberté, dans le feu invisible qui anime un regard ouvert sur un autre regard, mais il ne la saisit jamais. Entre des singularités qui se veulent uniques (même si elles ne le sont pas tout à fait), un mouvement simple du cœur est seulement possible. Et cet élan devient vertueux lorsqu'il est éclairé par une volonté qui accomplit avec calme un don gratuit, désintéressé, donc sans aucun repli narcissique sur soi, sans amour-propre, sans complai­sance et sans désir de s'identifier à l'autre.

  Librement et innocemment voulu, un élan modéré vers l'autre devient ainsi créatif et différent pour chacun, même si son fond intellectuel peut être celui d'une universalité impersonnelle, comme chez Spinoza pour qui l'Amour réalise d'une manière parfaite l'ordre complet de la Nature, c'est-à-dire de Dieu : "L'Amour intellectuel de l'Âme envers Dieu est l'amour même duquel Dieu s'aime lui-même, non en tant qu'il est infini, mais en tant qu'il peut s'expliquer par l'essence de l'Âme humaine considérée comme ayant une sorte d'éternité ; c'est-à-dire l'Amour intellectuel de L'Âme envers Dieu est une partie de l'Amour infini duquel Dieu s'aime lui-même." (2) Cet amour intellectualisé de la Nature est certes universel, mais, les structures de la raison de Spinoza créent une nécessité qui ignore la valeur propre de chaque singularité, notamment celle qui décide d'aimer quelqu'un d'une manière impensable, intemporelle et désintéressée, mais surtout en aimant seulement pour l'aimé.

   Dès lors, la dilection, l'amour sincère et innocent de la singularité d'autrui, de l'autre ici présent (alterihuic), notamment dans et par l'accueil de son regard, dans et par l'accueil créatif de l'acte simple et toujours nouveau de chacun de ses regards, devient une véritable réponse éthique à un impossible face à face avec lui. Et, dans cette relation asymétrique, chaque singularité reste bien distincte, toujours rivée à l'intention univoque et simple qui s'inscrit brièvement dans l'expression d'un regard, y compris lorsque l'autre se sait emporté par le dénuement de son propre destin mortel.

 En conséquence, le destin de chaque singularité demeure toujours incomparable, notamment parce qu'il contient des seuils différents pour chacun : soit en attente d'une révélation dans et par la Voix immatérielle et non thématisable d'un Dieu invisible (Levinas), soit dans un balancement entre l'infini et le fini (Leibniz), soit dans l'éclair fulgurant d'une pensée qui se veut aussi profonde que l'obscur (Marcel Conche), soit dans une généreuse aura spectrale qui déconstruit l'ontologie (Derrida), soit aussi dans une glissade du fini, vers, autour, ou dans l'équivocité de l'infini (Jankélévitch)…

  Néanmoins, mon point de vue éthique se veut un peu différent. Il refuse d'abord de franchir le seuil qui ouvrirait sur une réalité séparée, absolue ; et il cherche pourtant à vivre selon des valeurs infinies (de création, de liberté et de justice). Il distingue pour cela la Nature et la Culture, car il a l'intention de regarder l'autre, non dans sa seule finitude physique, mais à partir de valeurs universelles, et sans prétendre clarifier tout l'obscur, ni rendre visible l'invisible, ni tenter de connaître l'infini.

 Dès lors, chaque point de vue variable sur l'autre ou chaque nouvelle rencontre concrète avec lui refuse l'idée d'une séparation, sachant que de nouvelles valeurs com­munes pourront toujours être créées par chacun, pour soi-même et pour l'autre. Le Je reste ainsi au bord du mystère du Tu… et aime ce mystère sans se laisser enfermer dans cette situation. Le regard du Je permet en effet à la fois de s'intérioriser et de s'ouvrir sur le Tu, notam­ment pour donner mais aussi pour accueillir. L'un ne va pas sans l'autre. Car, lorsqu'un regard se retire en lui-même, son abnégation lui permet de purifier ses dons et de se simplifier, sans oublier de se préparer pour de futurs accueils.

 

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1.  Silesius (Angelus), Le voyageur chérubinique, Payot & Rivages poche, 2004, III. 118, V.1.

2.  Spinoza, Éthique, V, prop.36.

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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