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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Un regard d'amour

 

 

 

Extraits du livre intitulé L'Esprit de simplicité (2013)

 

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 - L'accueil du regard de l'autre.

 

 

   Lorsque le regard de l'autre est spontanément rencontré par un autre regard singulier, il ne révèle pas seulement la vérité fugitive de son expression objective (rieuse, soucieuse, interrogative, craintive…), car il est aussi la source de multiples significations complètement indifférentes à l'horizon matériel où se constitue la vision des distances. Plus précisément, lorsqu'il ne s'agit pas d'un regard qui exprime un état d'âme, qui témoigne d'une souffrance ou d'une joie en imposant un raccourci de son ego intime, le regard de l'autre est simplement distinct du mien, et pourtant rapporté au mien. Comment un regard peut-il alors créer cette relation et accueillir librement un autre regard ?

   Certes,  je ne pense pas la réalité du regard de l'autre dans l'épiphanique nudité (ou Unité) d'un visage abstrait qui serait, comme c'est le cas pour Levinas (1), au-delà de l'Être. Pourquoi ? Sans doute parce que je ne considère pas l'Infini comme un transcen­dant, comme un absolument Autre, mais comme une parfaite réalité créatrice inséparable du Réel. Mais j'entrevois dans le simple regard de l'autre une ardente ouverture sur l'Infini, notamment lorsqu'il veut exprimer un acte libre, pur, donc non historique et sans trace. Et j'entrevois bien cet Infini dans le regard de l'autre lorsque mon accueil me donne le commencement d'une possible ouverture qui nous dépasse, en tout cas la conscience d'une impossible réduction de son regard à un sens seulement matériel.   

    Certes, en elle-même, la simplicité du regard de l'autre ne me semble pure que dans l'instant qui exprime un acte libre. Ensuite, lorsqu'elle concentre les tensions d'un moment qu'elle donne à voir tout en faisant sentir un invisible, cette simplicité me paraît aussitôt composée. Il vaudrait donc mieux ne pas s'interroger sur ce qui éloigne de l'expression immédiate et simple d'une singula­rité qui veut ardemment rayonner dans son ouvert sur l'infini. Car cette composi­tion renvoie à plusieurs relations complexes : entre  le visible et l'invisible, entre celui qui regarde et ce qu'il regarde ; et ces relations risquent de réduire le regard à sa commune matérialité, à quelques couleurs, à l'intensité de ses yeux…

   Lorsque ce n'est pas le cas, notamment dans une perspective spiritualiste, le regard de l'autre peut être accueilli et interprété en fonction de quatre perspectives que je tiens provisoirement pour vraies. La première, en simplicité et non en grandeur, met au jour le don à l'autre de ce qu'il y a d'unique et d'ignoré en soi, c'est-à-dire la présence simple d'une singularité qui ne se regarde pas elle-même. Dans ce prolongement, afin que ce don puisse être vraiment accueilli, le regard exclut par sa pureté aussi bien toute dissimulation partielle dans ce qu'il vise, qu'une fuite oblique vers l'indifférence…

   La deuxième perspective possible dans l'interprétation d'un regard met au jour l'expression de son fondement, c'est-à-dire le caractère d'abord neutre du don qu'il fait à une autre singularité. Cela signifie que tous les soubassements psychologiques ont été neutrali­sés. Le don du regard de l'autre est en effet originellement neutre parce qu'il n'exprime pas encore la disjonction du singulier et de l'impersonnel, et parce que l'il y a originel de son don est d'abord réservé, incomplet, donc au bord de sa future actualisation…

   Le troisième sens possible du don du regard de l'autre implique que son expression mystérieuse ne soit pas réduite à sa représenta­tion. Le don du regard de l'autre déborde alors le champ de sa propre vision en exprimant l'élan invisible d'une âme vers l'infini, d'une âme qui se rend ainsi concrètement et synthétiquement présente, mais aussi ouverte vers l'autre, en attente de l'autre et peut-être à l'insu de la conscience de soi.

   Le quatrième sens possible du don du regard de l'autre exprime, enfin, très simplement une volonté d'être libre qui semble reconnaître en même temps la liberté de tout autre regard. Cette simple volonté semble faire émerger la valeur de l'autre, sa valeur infinie, donc inaliénable. Dans ce cas, le regard de l'autre exprime bien une singularité qui s'ouvre ardemment sur un invisible infini.

   De ces quatre perspectives il découle que l'expression du regard de l'autre semble faire rayonner une bordure corporelle, apparemment infranchissable et irréductible, qui devrait imposer à chacun respect et tolérance, en excluant toute représentation de l'Infini ou de ses valeurs. Regarder le regard de l'autre permet en effet à chacun de s'extérioriser par son accueil et de se créer lui-même en dépassant sa présence corporelle comme chose, c'est-à-dire comme réalité passive, fermée et brutale. 

    Dans cette perspective éthique, chaque regard devrait se maintenir dans la simplicité de son expression purement créatrice, ouverte sur l'infini, tout en restant dans l'optique d'un accord du sensible avec le raisonnable, d'un corps avec une âme. Le regard désignerait alors surtout ce qu'il vise, une réalité moins matérielle et une valeur infinie qui pourront mettre chaque singularité sur le seuil d'une véritable amitié, voire dans la possibilité d'accueillir celui qui, comme soi, est enfermé dans la même solitude corporelle sans vouloir s'y laisser réduire.

   Aussi, dans la rencontre de l'autre, la simplicité de chaque regard n'est pas celle d'une vide expression de soi-même, ni d'une vision complexe de sa personnalité… Car la limitation physique de chacun est dépassée par tout regard qui veut échapper à l'idolâtrie d'une forme, que ce soit celle d'un visage ou d'un corps ; notamment parce que l'expression originale, trop originale d'un visage, pourrait provoquer la violence d'un désir ou d'un refus. À sa manière, cette violence prétendrait faire éclater la finitude matérielle d'un corps, comme l'a écrit Levinas : "Ces yeux absolument sans protection, partie la plus nue du corps humain, offrent cependant une résistance absolue à la possession, résistance absolue où s'inscrit la tentation du meurtre." (2)

   Il vaudrait donc mieux viser paisiblement les valeurs qui se situent au-delà et en deçà de toutes les apparences, et porter pour cela son propre regard sur le seuil du secret de l'Infini. Car, lorsqu'un regard se laisse absorber par un visage, lorsqu'un regard n'est plus seulement l'expression d'une simple et brève intention créatrice, il devient tout à fait vain, comme le suggère peut-être le poète Joë Bousquet, de chercher un autre visage dans la présence intense et fulgurante d'un regard : "Dans ton regard le visage qui est le secret de ton visage." (3) En devenant vision objective, le regard se perd en effet dans la violence de quelques apparences fascinantes, sans doute parce que le regardant a auparavant accepté que le secret de l'Infini de­meure pour toujours écarté et remplacé par des représentations.

   Dans une perspective matérialiste qui enferme chacun dans sa propre finitude, l'amour d'un visage fait en réalité oublier l'action d'un regard en repoussant indéfi­niment le secret de l'Infini. Certes, l'amour des formes établies déplace un peu les bordu­res ou fait vibrer quelques contours, mais il ne les supprime jamais. Et ce déplacement finit, notamment pour Rilke, par créer l'oubli du visage aimé, voire l'oubli de la singularité de l'autre : "Parce que l'espace qui était dans votre visage, dès lors que je l'aimais, se muait en univers infini où vous n'étiez plus…" (4) L'Infini d'un monde vide alors triomphe sans l'homme qui ne vit plus qu'en fonction des sou­bresauts de l'indéfini. Comment s'en satisfaire ?

   Dans chaque représentation, le jeu du visible avec l'invi­sible tourne autour de lui-même. Il lui manque un sens : une direction et une signification. Or, la relation asymétrique du regard d'autrui avec le sien pourrait être la source d'un sens. Car ce décalage peut être source d'amour, notamment lorsque la simplicité d'une expression et le mouvement d'un regard offert à l'autre rendent l'indifférence impossible ; et même si l'autre est parfois, pour quelques instants seulement, n'importe qui, presque comme une chose.

   En tout cas, l'autre cesse vraiment d'être une chose, une réalité indifférenciée et dénudée, lorsque se constitue la rencontre instantanée de son regard singulier : ouvert, soucieux d'être sincère et libre. Et, par cette rencontre, chacun peut se reconnaître porteur de quelques différences susceptibles de s'accorder avec d'autres différences, sans risquer de tomber dans l'indifférence d'une désincarnation, ni dans un vain dessaisissement total de soi, ni dans l'exposition de ses plus cruelles faiblesses, ni dans quelque fusion hystérique…

   Ainsi la relation asymétrique qui se constitue entre deux regards singuliers ne saurait-elle former une réalité com­mune, y compris par rapport à un infini dont nous ignorons tout parce que notre propre finitude n'y a pas accès ! Dès lors, l'immanence des phénomènes ne suffisant pas pour rassembler les hommes, le regard (et non un organe comme l'œil) permet tout de même d'accueillir l'autre, et même si ce dernier échappe à tous les concepts.

   En définitive, le regard de l'autre crée surtout un imprévisible et bref débordement de sa propre singularité qui ne réduit pas cette dernière à l'horizon très vague où la pousse l'élan vital qui est commun à tous les hommes. Le débordement de soi peut d'ailleurs créer aussi la valeur d'un amour, mais il faudra pour cela qu'il soit l'expression d'un élan libre et inconditionnel, notamment pour donner un sens spirituel aux nécessités impérieuses de la vie.

 

Oeuvre anonyme

Oeuvre anonyme

- Un regard d'amour pur et simple.

 

   L'amour, en tant qu'élan vital vers la perfection de l'infini est pur et innocent lorsqu'il exprime la transparence d'un acte qui, non instinctif, veut faire sans se voir en train de faire, et sans chercher le plaisir de faire. De plus, l'amour est pur lorsqu'il s'effectue entre des singularités qui veulent reconnaître leur possible unicité incarnée, donc incompa­rable et différente.

   Cependant, l'unicité de chacun n'est ni un fait établi, ni une réalité pensable. Elle est une hypothèse, ou bien, comme le pensait Silesius, le fruit mystérieux d'une impérative injonction : "Tu n'as qu'à rentrer en toi-même."(5) Or, dans cette perspective mystique, une intériorisation permet-elle vraiment de fusionner avec l'infini ? C'est ce que voulait Silesius. Car dans l'intime vibrent pour lui des forces qui peuvent se rassembler, s'unifier. Une unicité en vise une autre : "Tout vient de l'Un, doit revenir en l'Un."(…) "La simplicité est si précieuse que si elle manque à Dieu Il n'est plus ni Dieu ni sagesse ni lumière." Pourtant, l'esprit de simplicité étant requis, lorsqu'un regard va à la rencontre d'une autre singularité, cet acte simple le conduit-il vraiment à un amour purifié, vertueux, digne et humble ?

   Cela n'est pas certain puisque cette intériorisation échappe alors à la raison. Néanmoins, dans une perspective seule­ment éthique, un moi peut aisément découvrir que la valeur infinie de l'Unicité ne lui appartient pas. Il la cherche dans la lumière infinie de sa raison, dans sa volonté brûlante de liberté, dans le feu invisible qui anime un regard ouvert sur un autre regard, mais il ne la saisit jamais. Entre des singularités qui se veulent uniques (même si elles ne le sont pas tout à fait), un mouvement simple du cœur est seulement possible. Et cet élan devient vertueux lorsqu'il est éclairé par une volonté qui accomplit avec calme un don gratuit, désintéressé, donc sans aucun repli narcissique sur soi, sans amour-propre, sans complai­sance et sans désir de s'identifier à l'autre.

   Librement et innocemment voulu, un élan modéré vers l'autre devient ainsi créatif et différent pour chacun, même si son fond intellectuel peut être celui d'une universalité impersonnelle, comme chez Spinoza pour qui l'Amour réalise d'une manière parfaite l'ordre complet de la Nature, c'est-à-dire de Dieu : "L'Amour intellectuel de l'Âme envers Dieu est l'amour même duquel Dieu s'aime lui-même, non en tant qu'il est infini, mais en tant qu'il peut s'expliquer par l'essence de l'Âme humaine considérée comme ayant une sorte d'éternité ; c'est-à-dire l'Amour intellectuel de L'Âme envers Dieu est une partie de l'Amour infini duquel Dieu s'aime lui-même." (6) Cet amour intellectualisé de la Nature est certes universel, mais, les structures de la raison de Spinoza créent une nécessité qui ignore la valeur propre de chaque singularité, notamment celle qui décide d'aimer quelqu'un d'une manière impensable, intemporelle et désintéressée, mais surtout en aimant seulement pour l'aimé.

   Dès lors, la dilection, l'amour sincère et innocent de la singularité d'autrui, de l'autre ici présent (alterihuic), notamment dans et par l'accueil de son regard, dans et par l'accueil créatif de l'acte simple et toujours nouveau de chacun de ses regards, devient une véritable réponse éthique à un impossible face à face avec lui. Et, dans cette relation asymétrique, chaque singularité reste bien distincte, toujours rivée à l'intention univoque et simple qui s'inscrit brièvement dans l'expression d'un regard, y compris lorsque l'autre se sait emporté par le dénuement de son propre destin mortel.

   En conséquence, le destin de chaque singularité demeure toujours incomparable, notamment parce qu'il contient des seuils différents pour chacun : soit en attente d'une révélation dans et par la Voix immatérielle et non thématisable d'un Dieu invisible (Levinas), soit dans un balancement entre l'infini et le fini (Leibniz), soit dans l'éclair fulgurant d'une pensée qui se veut aussi profonde que l'obscur (Marcel Conche), soit dans une généreuse aura spectrale qui déconstruit l'ontologie (Derrida), soit aussi dans une glissade du fini, vers, autour, ou dans l'équivocité de l'infini (Jankélévitch)…

   Néanmoins, mon point de vue éthique se veut un peu différent. Il refuse d'abord de franchir le seuil qui ouvrirait sur une réalité séparée, absolue ; et il cherche pourtant à vivre selon des valeurs infinies (de création, de liberté et de justice). Il distingue pour cela la Nature et la Culture, car il a l'intention de regarder l'autre, non dans sa seule finitude physique, mais à partir de valeurs universelles, et sans prétendre clarifier tout l'obscur, ni rendre visible l'invisible, ni tenter de connaître l'infini.

   Dès lors, chaque point de vue variable sur l'autre ou chaque nouvelle rencontre concrète avec lui refuse l'idée d'une séparation, sachant que de nouvelles valeurs com­munes pourront toujours être créées par chacun, pour soi-même et pour l'autre. Le Je reste ainsi au bord du mystère du Tu… et aime ce mystère sans se laisser enfermer dans cette situation. Le regard du Je permet en effet à la fois de s'intérioriser et de s'ouvrir sur le Tu, notam­ment pour donner mais aussi pour accueillir. L'un ne va pas sans l'autre. Car, lorsqu'un regard se retire en lui-même, son abnégation lui permet de purifier ses dons et de se simplifier, sans oublier de se préparer pour de futurs accueils.

 

 

1. Levinas (Emmanuel), Humanisme de l'autre homme, LDP n°4058, 2012, p.60. 

2.   Levinas (Emmanuel), Difficile liberté,  LDP, biblio /essais n° 4019, 1976, p. 23.

3.  Bousquet (Joë), Connaissance du Soir,  L'Autre, Nrf, Poésie / Gallimard, p. 32.

4.  Rilke (R.M),  La quatrième Élégie de Duino, v. 50, Trad. J-P.  Lefebvre et M. Re­gnaut, Weil mir der Raum  in eurem Angesicht, da ich ihn liebte, überging  in Welt­raum, in dem ihr nicht mehr wart...nrf, Poésie /      Galli­mard.

5. Silesius (Angelus), Le voyageur chérubinique, op.cit, III. 118, V.1 , I. 219,  V. 286, et V. 287.

6.  Spinoza, Éthique, V, prop.36.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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