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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Silence et philosophie

Paul Klee, Architektur, 1923, Öl auf Harfaserplatte, 58 X 39 cm. huile et aquarelle. Musée de Bâle. Œuvre reproduite p. 295 dans Moderne Zeiten (Die Nationalgalerie der Staatlichen Museum zu Berlin zu Gast in der Kunsthalle Würth in Scwäbisch Hall, Ed : Swiridoff.)

Paul Klee, Architektur, 1923, Öl auf Harfaserplatte, 58 X 39 cm. huile et aquarelle. Musée de Bâle. Œuvre reproduite p. 295 dans Moderne Zeiten (Die Nationalgalerie der Staatlichen Museum zu Berlin zu Gast in der Kunsthalle Würth in Scwäbisch Hall, Ed : Swiridoff.)

1. Le silence de l'image de la pensée.

 

   Le silence est une absence qui ne signifie rien en elle-même. Et si cet insignifiant était un néant, son rapport au vide ne nous concernerait en rien puisqu'il ne serait pas porté par une pensée. Il enfermerait dans le mutisme de l'ignorance ou dans l'impensable totalité d'un abîme indifférent ou dominé par la mort. Le silence qui accompagne toute pensée du vide (cette dernière étant ce qui peut également accueillir un retrait vers le neutre : ni passif ni actif) est en réalité plus près de la pensée que du vide. Pourquoi ? Assurément parce que pour l'homme la pensée advient à une conscience dans l'instant où elle se donne une image d'elle-même comme chez Platon, par exemple, dans l'image d'un retour de la pensée (réminiscence).

   L'image d'une pensée advient en réalité dans le silence de la Nature (considérée comme l'image d'un englobant infini, sans limites) lorsqu'un homme vit silencieusement sa pensée en la rendant sensible, c'est-à-dire en se mettant au bord de ce qui la dépasse : l'infini tout aussi silencieux de ladite Nature que Deleuze et Guattari ont nommé plan d'immanence[1] en précisant que ce plan n'est pas "un concept pensé ni pensable". Car l'image silencieuse de la pensée échappe bien à toute méthode et à toute connaissance : elle est en effet originelle, voire singulière (différente pour chaque homme), et elle fait surtout advenir chaque pensée comme un acte simple (indivisible) d'ouverture sur l'infini, avant tout dire concernant cet acte créateur, poétique, et avant toute fermeture sur sa propre passivité. En réalité, cet acte d'ouverture appartient à la fois à ce qui inspire l'homme activement (la Nature) et à ce qu'il reçoit momentanément lorsque sa pensée sensible est menacée par l'oubli d'elle-même (par bêtise, aphasie, amnésie ou délire) et de l'infinité de son désir. L'image de la pensée est donc à la fois constituée par "le mouvement infini ou le mouvement de l'infini"[2] (qui requiert un aller et retour, donc une image de la réversibilité) et par le simple mouvement de retrait, de chute ou d'oubli qui l'anime aussi dans sa manière et dans sa matière d'être sensible, tout en se situant sur un plan d'immanence pré-philosophique qui demeure impensable.

   C'est du reste à partir de ces deux versants de l'image de la pensée, dans le silence de la joie de créer inconsciemment ou bien dans un effroi lucide face à la menace d'oublier, que pourra volontairement se constituer ensuite une image sensible de l'infini comme celle que Paul Klee a par exemple mise au jour dans son tableau intitulé Architektur, 1923. Dans cette œuvre, en effet, la Nature et la pensée semblent avoir réussi à faire advenir un monde vivant qui ne contredit certes pas le jeu silencieux, antérieur à toutes les significations, du réversible et de l'irréversible… C'est ainsi, dans le silence de son langage pictural, qu'un peintre peut créer un rapport dynamique et vivant entre son image de la pensée (l'ouvert, l'infini) et son épreuve passive et matérielle du chaos illimité et vertigineux de la Nature. L'ouvert sur l'infini s'équilibre alors en un bref instant avec le  retrait des images...

 

2.  Un silence mortel.


   Comment interpréter le silence d'une indifférence continue… sans ombres, sans étoiles, sans aucune présence humaine ? Sans doute pour se perdre ou pour se trouver dans le champ fictif de l'impossible comme l'affectionnent les philosophes de la postmodernité. Mais, faire parler le silence de l'abîme, montrer l'invisible derrière les béances du réel, n'est-ce pas croire naïvement à la vision d'une chute du ciel dans l'abîme, puis à la fermeture de cet abîme ? Le vide triompherait de toutes les étoiles… Il vaudrait mieux, comme Wittgenstein, faire prévaloir le mystère de l'infini : " La mort n'est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue. Si l'on entend par éternité, non pas une durée temporelle infinie, mais l'intemporalité, alors celui-là vit éternellement qui vit dans le présent. Notre vie est tout autant sans fin que notre champ de vision est sans limites." [3] En effet, pourquoi faire parler ce qui relève seulement du silence d'une indifférence continue… sans ombres, sans étoiles, sans aucune présence humaine ?

 

 

3. Les failles de l'ontologie.

 

   Une consonance entre la conscience attentive (et ouverte) de l'homme et l'idée de la Nature est-elle possible ? Le silence de la présence éphémère des choses l'empêche. L'unité du réel, si unité il y a, nous échappe. Il faudrait pouvoir atteindre le cœur vibrant du réel en des intuitions indubitables. Il faudrait sans doute parvenir à découvrir une essence du devenir du monde qui ne détruise ni la liberté du sujet, ni l'opacité des choses. Il faudrait pouvoir trouver un pont entre l'Esprit du monde et celui de la pensée. Or l'Esprit de la Nature ne fonde pas une possible relation transparente entre la conscience et le réel qui est considéré comme un ensemble de choses souvent contradictoires et dispersées dans des vides multiples.

   Une intuition pure de l'éternité s'impose, mais comment la penser ? Elle ne peut être que supposée comme une sorte de lumière silencieuse qui donnerait vie au langage sans requérir la bruyante vitalité des métaphores, ni les paroles violentes constitutives des rhétoriques de la guerre, des bavardages ou des rumeurs… En tout cas, le langage silencieux de cette intuition du silence de l'éternité est vite recouvert par le rapport complexe entre le voyant et ce qui est vu, ici ou là, bien loin du véritable et dynamique silence de la Nature.

   Pour refuser cet échec de la pensée, faudrait-il idéaliser le réel, c'est-à-dire identifier le réel à la pensée, le connaissant et le connu ; comme dans le néo-platonisme qui contemple ainsi l'Être en silence ? Mais après avoir épuré le réel, après avoir oublié ses vides, seul un contact extrasensible pourrait mystérieusement être affirmé entre l'Être dans sa lumière (qui se voit elle-même en transcendant les choses qu'elle éclaire) et dans son immobile et mystique présence éternelle : "L'âme, parce qu'elle est raison, ne peut rien recevoir qu'une raison sans paroles et d'autant plus silencieuse qu'elle est davantage raison. User du langage est pour l'âme une faiblesse, car dans le monde intelligible elle n'en a pas besoin. L'âme qui connaît ne fait plus qu'un avec l'objet connu, sa contemplation reste en elle-même, et elle-même devient parfaitement silencieuse. Tout discours suppose la dualité du sujet et de l'objet, la contemplation est silencieuse parce qu'elle est suppression de cette dualité." [4] Il y aurait alors une réelle consonance entre le silence de l'âme et le silence de la pure et belle présence des choses.

   Serait-il ainsi possible de répondre au mystère de la plénitude de l'Être par le silence (la pensée ne trou­vant pas les mots pour expliquer ce mystère qui unit silencieuse­ment la lumière cachée du réel à celle de l'esprit) ? En réalité, ce serait le silence, constitutif de la plénitude de la pensée, qui fonderait la profondeur des choses, le recueillement de l'esprit puis, comme chez Platon, un dialogue silencieux de l'âme avec elle-même : " C'est dans le silence que se réalise la présence de l'esprit  à lui-même par son adhésion à l'être qui le constitue et l'éclaire. Référés à ce silence les mots prennent alors le poids des choses qu'ils désignent." [5]

   Ainsi, dans cette perspective ontologique positive, le langage n'aurait de sens que par un au-delà de la langue qui accueillerait la vérité à partir d'une distance entre penser et dire, même si la parole fait alors résonner un certain silence lorsque l'intellect se recueille pour recevoir le sens de la présence des choses, de l'Être toujours présent, car l'Être absolu n'a pas de contraire. En conséquence, l'écoute du silence de l'Être pourrait définir le mystère de l'homme qui ne peut passer seul du silence à la parole. Il faut qu'une lumière lointaine, fidèle et profonde empêche sa parole de se perdre dans le bavardage... Ou bien l'homme rencontre un silence profond, comme c'est le cas lorsque le démon de Socrate crée quelque lumière intérieure pour le guider. La plénitude alors réalisée par et dans un silence ne requiert plus qu'un acte d'humilité spirituelle.

   Dans une pensée qui puise d'abord à la source des philosophes présocratiques (notamment vers Anaximandre), il est impossible d'accepter ces certitudes rassurantes de l'ontologie. Une réelle consonance entre le silence de l’âme et le silence de la présence des choses serait vraie si le réel et la pensée jaillissaient en s'accordant à une source cohérente, pensable, voire connaissable… Or nul ne saurait prouver cette concomitance qui est aussi inconnaissable et fascinante qu'une éventuelle vision de l'Un hors de lui-même.

   Toute ontologie est donc illusoire, y compris dans la perspective phénoménologique de Levinas qui voit bien ce que masque tout discours sur l'Être : "Toute civilisation qui accepte l'être, le désespoir tragique qu'il comporte et les crimes qu'il justifie, mérite le nom de barbarie"[6]. Il faut donc sortir de l'Être, quitter ce paradigme fondateur de La Vérité, ce modèle de perfection étranger à l'existence éphémère de chacun… Le remue-ménage de l'existence se déploie en effet pour Levinas dans le silence non tranquille de son excès d'être : "La négation et même l'anéantissement ne laissent-ils pas toujours subsister la scène même où se jouent négations et anéantissements. Le dehors n'est-il pas en quelque façon dedans ? N'est-on pas toujours enfermé dans l'exister ? Point d'évasion (…) impossibilité de rompre…" [7]

 

4. Des paroles pour masquer le silence de l'infini.

 

   De manière expressionniste, il est néanmoins possible d'identifier le langage et le néant. C'est la base du nominalisme : "L'expressionnisme attribue à l'univers du discours l'objectivité qu'il refuse au monde concret." [8] On peut objecter, comme le fait Sartre, que si le langage est le fondement de l'objectivité, rien ne fondera l'objectivité du langage. En fait, il y a deux sortes de nominalisme, l'un positif et expressionniste - comme chez Hegel qui identifie le discours métaphysique et la réalité en posant le primat de la pensée sur l'être - l'autre négatif et scientifique, comme dans l'empirisme logique qui nie la possibilité d'un discours métaphysique sur le réel, car ce dernier est considéré comme un ensemble d'apparences immédiates, changeantes et étrangères à la pensée. C'est ainsi que la parole remplace l'être. Le fondement de cette identification réside dans le caractère formel d'une logique qui établit une équivalence entre la négation et l'affirmation : "Le néant est, en tant que cet immédiat, pareil à lui-même, inversement, ce qu'est l'être. La vérité de l'être comme celle du néant, c'est donc leur unité; laquelle est le devenir.[9] Le raisonnement réduit ainsi l'être à un concept parce que la réalité objective est idéalisée, considérée comme une négation de l'Esprit, lequel est par sa liberté (cela en dehors de quoi il n'y a rien) la négation de toute détermination objective, de toute extériorité, de toute passivité, de tout ce qui résiste. C'est dans ce prolongement que se situent  Heidegger puis Sartre. Pour le premier, le Logos, devenu la demeure de l'Être, crée l'angoisse puisque l'étant n'est pas l'Être : "C'est dans la claire nuit du néant de l'angoisse que l'étant se manifeste tel qu'il est : à savoir comme étant et non pas rien... Le Néant est la condition qui rend possible la révélation de l'étant comme tel pour la réalité humaine. C'est le néant qui dans sa néantisation nous renvoie justement vers l'étant... La réalité humaine ne peut soutenir de rapport avec l'étant que si elle se maintient à l'intérieur du Néant." [10] Pour Sartre, ensuite, la nausée est le sentiment que l'existence est de trop ; l'intériorité spirituelle n'est qu'un néant intérieur, elle est "le projet  originel de son propre néant (...) cet être par quoi le néant  vient aux choses." [11] Un silence éloquent est alors possible. Il traduit un manque, une faille. C'est un silence par défaut (la réserve de l'ignorant par rapport au savoir, le refus dans la solitude, la violence de la haine retenue, l'effroi devant la mort, la peur devant l'inconnu, devant l'immensité, le vide...) Ces diverses formes  de silence relèvent d'un sentiment d'une profondeur intransmissible. Le silence, extérieur à la parole, est la preuve d'un échec ou d'une dissimulation qui interdit à l'homme l'accès à la vérité comme dévoilement du réel : "En nous mettant en présence du Néant, l'angoisse nous coupe la parole et nous réduit au silence. Mais c'est un silence tellement vide et opprimant que nous nous efforçons aussitôt de le masquer par notre bavardage." [12]

 

[1] Deleuze (Gilles) et Guattari (Félix), Qu'est-ce que la philosophie ? Minuit, Reprise, 2005, p. 39.

[2] Ibidem, p.40.

[3] Wittgenstein, TLP, 6.4211

[4] J. Rassam, Le silence comme introduction à la métaphysique, Université de Toulouse, 1980, p.65.

[5] J. Rassam, Ibidem,  p. 34.

[6] Levinas (Emmanuel), De l'évasion, pp. 127,95.  

[7] Levinas (Emmanuel), Altérité et transcendance, p. 160.

[8] J. Rassam, p.23

[9] Hegel, La Science de la logique, § 88.

[10] Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique ?  pp.33-42.

[11] Sartre, L'Être et le néant, pp.121, 58.

[12] J. Rassam, op.cit, p.86.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Clovis Simard 26/07/2012 13:32

Blog(fermaton.over-blog.com),No-19.- THÉORÈME VERITAS. - La vérit c'est quoi ?