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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Quelques propos sur L'ART ET LE NEUTRE

bien-être huile 2010 73x60 13x15

 

 

(Un tableau de Daniel Diebold intitulé Bien-être, 2010)

 

 

 

 

 

   L'idée du neutre peut être figurée par un point, par le point qui précède toute expansion, voire tout engagement dans la vie, dans la société, dans l'art…

   Ce point précède dans la création artistique l’émergence de formes nouvelles et imprévisibles…

   Le vouloir du neutre permet à l'artiste de suspendre ses désirs et de modérer ses émotions, c'est-à-dire de vouloir la non-violence de ses formes lorsqu'il refuse les images sidérantes, laides, séduisantes, fascinantes ou sublimes des apparences. Il déplace alors le pathos du désir de l'Impossible (saisir l'insaisissable) vers le vouloir d'une imprévisible mais possible valorisation de l'intellect sur le sensible…

   Le vouloir d'un peintre peut aussi interroger, avec une grande retenue (donc dans une attente très intimiste) son propre acte créatif : avant toutes les contradictions entre l'étrange et le familier, le distinct et l'indistinct, le visible et l'invisible…

   De plus, toute création renvoie à deux registres possibles d’inspiration, soit à celui de la sensibilité éprouvant les chaos de la matière, soit à celui de la pensée distante de ces chaos. Et chaque artiste fait prévaloir un registre ou l’autre. Il peut privilégier les modalités de la distance créée par un vouloir ou bien celles d'un amour sensible des différences.

   Aucune forme ne saurait affirmer ses qualités sensibles (signifiantes) et intellectuelles (signifiées) sans se distinguer de l'idée inconnaissable mais pensable du neutre (cette virtualité, ni visible ni invisible, qui précède tous les contrastes).

   Y a-t-il cependant un existant capable de penser et de vivre dans l'apaisement du neutre ? Parfois, sans doute, lorsqu'il ne vise pas quelque universalité abstraite et figée. Comment ? En échappant aux excès qui créent cette violence : l'animalité brute et la pure rationalité. Ni ange, ni bête… nul n'est un pur esprit ni un corps réduit à ne satisfaire que des besoins. Sans misère et sans plénitude, chacun peut se découvrir, dans un rapport asymétrique aux extrêmes, plus proche de la pensée lucide et responsable que de la folie ou de l'animalité… Pour cela, aucune pensée ne devrait être dominée par des représenta­tions absolues, refermées sur elles-mêmes, fussent-elles de l'Animal ou de l'Homme !

   Certes, lorsqu'un existant découvre qu'il n'est pas totalement déterminé, lorsqu'il refuse de s'animaliser ou de suivre les impulsions de la nature, il dépasse la pensée animale qui lui paraît trop répétitive et trop lente pour s'adapter aux changements. Mais rien n'est prouvé à ce sujet et chacun se sait aussi porteur d'animalité, capable de réagir spontanément comme n'importe quel animal…      

   L'existant, écartelé par sa double réalité (sensible et intellectuelle), ainsi que par les perspectives multiples de son devenir, ne pourrait-il pas cependant créer de paisibles cohérences provisoires ?

     Pour cela il devrait sans doute mettre en œuvre une valeur éthique, source de liberté pour l'esprit, celle de la pudeur. Du reste, cette vertu est proche du neutre : elle requiert un retrait à l'égard du corps, un distancement intellectuel, une retenue et un sobre refus de toute réduction à des situations extrêmes (angéliques ou bestiales). Et surtout elle refuse toute totalisa­tion refermée sur elle-même. Car ce qui est vu du corps nu et vulnérable d'un modèle n'est pas seulement un fait brut et fascinant dont l'apparition serait aussi humiliante que la mort qui met chaque existant totalement à nu.

   Aucun artiste de la non-violence ne devrait alors accepter quelque impudique fascination. Pour cela, il interpréterait d'abord un corps dénudé à partir de la distance inhérente à son langage et à la liberté de son style. Il refuserait ensuite tout autant d'idéaliser un corps (comme dans les mièvreries de l'académisme) que de chercher à se complaire dans quelque gloutonne, instinctive et fusionnelle animalité.

   Dans ma propre perspective proche du neutre, celle d'une création toujours répétée et pourtant nouvelle d'un instant d'humanisa­tion, le peintre ne sacralise pas les apparences brutes, impudi­ques, voire animales, de son modèle. L'exhibition d'un corps dénudé est détournée vers ce qui échappe à toute réduction, c'est-à-dire vers l'expression vibrante et féconde d'un regard ouvert sur l'infini.

   Du reste, la pudeur est ce qui rend possible le repli d'une médiation neutre, entre une exposition brutale et un retrait complet. Elle conduit vers la bordure virtuelle, très probable, qui fait rayonner un visage et qui anime un regard. Elle met ainsi chacun au bord d'une médiation, au bord d'un ouvert sur l'esprit d'un corps. Elle nourrit un amour des distances et des différences puisqu'elle permet de distinguer des nuances entre la finitude des apparences et ce qui n'est pas encore l'infini. Cet amour est en deçà de tous les détails et de toutes les idéalisations : il exprime le balbutiement d'une rencontre paisible qui cherche à se prolonger en ignorant toute séparation.

   Dès lors, chaque corps dénudé, ni offert ni absent, ne se réduit plus à ses apparences. Il rend possible un amour des différences entre toutes les expressions qui peuvent humaniser chacun. Cet amour modéré reconnaît la très complexe singularité de chaque existant en étant source d'accueil et de respect… Car, plus fort que la mort, un amour pudique de l'autre, amplifié par un vouloir paisible de l'art, par une attention bienveillante et poétique, permet d'instaurer et de sauvegarder la mystérieuse dignité de chacun au-delà de ses seules apparences.

   Ainsi, une éthique inspirée par l'idée du neutre devrait-elle concevoir le vouloir de l'art en fonction de finalités seulement humaines : un amour des formes qui expriment un engagement authentique et raisonnable pour la non-violence ! Dans cet esprit, l'artiste, eu égard à l'idée du neutre, préférerait plus de vouloir et moins de sensations, en tout cas plus de virtualités que de déterminations, plus de délicatesse que de violence, moins d'exaltation et plus de proximité avec l'ataraxie. Il rendrait ainsi possible la création d'une humanisation de chacun à partir d'un art qui, soucieux de préserver le style authentique et digne de chaque singularité, se constituerait en tant qu'abri provisoire capable de sublimer les souffrances des existants. Cet art s’ouvrirait sur le caractère infini de tout engage­ment éthique et politique en donnant un sens et une valeur à chaque liberté.

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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