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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Pyrrhon, Marcel Conche et le neutre.

 

Quelques extraits de l'ouvrage intitulé : LE NEUTRE ET LA PENSÉE  (L'Harmattan, 2009).

 

 

   En deçà de toute analyse, et pour l'écrire d'une manière succincte et provisoire, la pensée négative exploite la tradition sceptique où une opposition se déplace vers d'autres oppositions, sans sortir du cercle qui rapporte chaque pensée au vide laissé (ou créé) par ses propres interrogations. La négation domine toutes les affirmations qu'elle peut contenir. Elle se répète selon un mode opératoire complet, celui d'un déni de la permanence de l'être, dans l'attente de sa fin qui est le triomphe du rien. Et elle n'espère pas forcément se retrouver en tant que pensée du néant. Son commencement (contraint) est moins fort que sa fin. Entre les deux subsiste la présence d'un rien qui se répète. Le mourir l'emporte sur le vivre, même s'il rend possible d'apprécier les variations multiples et fantasmées de son propre vécu éphémère. Ce point de vue tragique éprouve cruellement la supériorité du Néant sur l'Être, la suprématie de l'impossible sur le possible, et de la mort sur la vie. Ce point de vue détermine une explication totalisante et souterrainement nihiliste de la pensée qui rivalise avec le monde avant de s'y fondre ou de rencontrer des apparences inconsistantes tendues vers le vide (l'apparence du vide chez Pyrrhon et chez M. Marcel Conche). À quoi bon vivre ? Pour écrire, pour penser ! Pas seulement, car ce point de vue rend également possibles d'autres interprétations.(…)

   Le problème de l'opposition entre les paradigmes est-il vraiment clarifié lorsque ceux-ci sont anéantis, lorsqu'il n'y a plus ni sujet, ni objet, ni visible, ni invisible ?  Interprétant la pensée de Pyrrhon, M. Conche affirme : "À la lumière de cette nouvelle et extraordinaire expérience qui paraît avoir été celle de Pyrrhon (…) la pensée se dévoile comme le principe négatif dont le rôle n'est pas (…) de dépasser l'apparence vers ce qui est vraiment, mais au contraire de détruire l'illusion de l'être (liée au langage), et de nous faire découvrir sous la vanité des mots la continuité du silence, et, sous la prétendue substantialité des étants, l'apparence pure et universelle" (1). Cette dernière est ailleurs nommée : il s’agit du Rien. Il s'agit d'un néant qui n'est pas un pur néant.

   Pure, l'apparence (φαινόμενον) n’est plus un phénomène. Elle est le rien qui subsiste dans l'intuition d’une non-image après la mise entre parenthèses du dehors et du dedans des apparences (par une réduction sceptique qui n’est pas phénoménologique). Cette épreuve se situe, pour M. Conche, au-delà des phénomènes, au-delà des "apparences délimitées" (1) sans pour autant renvoyer à une apparence invisible qui flotterait à la surface des choses ou dans les profondeurs de la vie. Cette épreuve, qui met entre  parenthèses celui même qui la nomme est celle de "l'inconsistance des apparences (qui) est inconsistance des choses, inconsistance universelle" (1). L'intuition du rien surplombe ainsi toute possibilité du paraître et du disparaître… Pourquoi ? Sans doute parce que l'apparence pure participe provisoirement aux choses sans leur appartenir.

   Dès lors, que penser des conséquences de ce scepticisme absolu de Pyrrhon qui conduit le sage à vivre une vie complètement silencieuse et sans relève spéculative ? Son ou mallon (ου μάλλον), son pas plus (ceci que cela), met sans le dire sur le chemin d'une interprétation nihiliste du neutre, de cette possibilité qui n'est pas nommée. Donc Pyrrhon ne l'explicite pas. Il ne le dit pas, parce qu'il pense que les mots et les jugements de la pensée sont sans rapport pertinent avec l'universalité du rien. Pour cela, il refuse aussi bien l'affirmation que la négation, le sujet que l'objet, le oui que le non, la parole que le silence, le pour que le contre, l'erreur que le vrai, le bien que le mal…  Il ne suspend donc pas ces paradigmes, il les ignore par son indifférence. Il a en effet une intuition qui nie toute forme de différence entre les deux pôles du ου μάλλον. Demeure une parfaite symétrie négative (0=0), c'est-à-dire un cadre vide et une alternative vide qui se dissipent en même temps pour sombrer dans l'apparence pure du rien. Pyrrhon ne désacralise pas les paradigmes, il n'y en a pas. Rien ne subsiste, hormis l'apparence pure (sans essence) et le fait de "complètement dépouiller un homme" (1), selon la traduction de Fénelon reprise par M. Conche. Au nom de quoi ? De la répétition du pas plus ainsi qu'ainsi et pas du ni l'un ni l'autre. Le rien, qui est pourtant paradoxalement nommé, est celui de l'apparence du rien qui rend toutes les différences insignifiantes, et qui impose un rien indifférent à la pensée, puisque ce rien supprime la coupure platonicienne du visible et de la vision, du sujet et de l’objet.

   Il devient alors impossible de donner un sens neutre à l'apparence pure ! Car le point de vue sceptique de Pyrrhon ne conduit pas à interroger ensuite l’apparence pure qui deviendrait alors Le paradigme du Néant. Il en dit, sans vouloir le dire, l'effondrement : pas plus le silence que la parole (ou bien le silence de la parole ! ). De plus, nommer le neutre impliquerait un jugement qui pourrait résister à l'anéantissement de l'apparence. Pyrrhon neutralise donc le neutre sans le dire et sans le juger. Le cercle nihiliste imposé par sa sagesse est bouclé, sans doute engendré par la violence tragique d'une négativité répétée par la nature et forcément acceptée par lui.

   Certes le moi du sage n'est pas indifférent aux différences non cohérentes, aux folies qui creusent les différences indéfiniment, mais il rapporte au Rien de l'apparence le problème de la différence entre toutes les différences. Il le fait, mais il ne s'interroge pas sur ses raisons de le faire. Pourquoi le pas plus ainsi qu'ainsi ? Pourquoi le sage sceptique nie-t-il la différence entre les paradigmes et pourquoi répète-t-il cette négation ? À partir de quel point (qui ne constitue ni un être, ni un néant) peut surgir une intuition qui nie les catégories bipolaires et qui affirme un jugement propre à celui qui en a l'intention ou qui le désire ? Pyrrhon garde le silence à ce sujet. Ou bien, il dit et il ne dit pas. Pour M. Conche, il s'arrête sans demeurer au plus près de sa pensée, en préférant se tourner vers les différentes apparences qui s'anéantissent : "Il renonce au jugement qui creuse l'apparence" (1). Il n'y a pas d'être, donc rien à rechercher et rien à connaître. L'agnosie est universelle ! En tout cas, la décision de Pyrrhon de nier les contradictions paraît arbitraire. Son attitude reste solitairement rivée à ses fascinations et à son indifférence (άδιάφορίας), indifférence amorale, sans valeur morale plutôt que coupable !

   Il me semble nécessaire d'approfondir ce point de vue de Pyrrhon (ce qu'il ne fait d'ailleurs pas). Intellectuellement, la symétrie (ou le parallélisme) entre le rien (d'apparent) et la pensée de ce rien est-elle fondée ? Uniquement si la participation de la pensée de l'apparence à rien implique également son appartenance. Uniquement si la pensée et le rien de l'apparence se découvrent ensemble pour disparaître ensemble ! Le monisme serait total. Or c'est le cas ! L'apparence et la pensée participent à ce rien, lui appartiennent et elles disparaissent ensemble, comme l'ajoute M. Conche :"L'intelligence est aussi bien sensorialité : il n'y a que la pensée comme pure disponibilité à l'apparence dans l'Ouvert" (1). Toutefois, si l'apparence pure est le rien d'une abolition, si son intuition n'est pas dépassée par une pensée élaborée, cette dernière est pourtant nécessaire pour répéter le principe négatif qui permet de dévoiler et de détruire les illusions de l'être et du langage. L'intuition ne peut donc pas en rester à la continuité du silence parlant de l'apparence universelle et de la pensée. S'il n'y a rien à connaître et à rechercher, s'il n'y a pas d'abîme, il n'y a rien à dire et à critiquer ! Pourquoi ce retour aux phénomènes ?

   Le doute aidant, comme chez Socrate, il est en fait  possible de s'écarter de ce monisme (aussi bien tragique que nihiliste) ainsi que de l'idée d'une éventuelle identité (ou symétrie mortelle et définitive) entre l'apparence pure et la pensée dans l'intuition du rien. Car s'il n'y a rien à dire sur l'apparence (pure, abstraite, universelle) du rien, il reste encore à penser que tout ce qui vit disparaît ou disparaîtra concrètement, mais aussi que, pour l'instant, la pensée ne subit pas le même destin que ces apparences. Hors de tout dualisme qui rendraient possibles de nouveaux paradigmes, il peut être affirmé que l'inconsistance des apparences n'est pas nécessairement la même que celle du devenir de la pensée, et notamment lorsque cette dernière refuse les illusions des phénomènes.

   De mon point de vue, une pensée sensible (dans le peu de chair des mots qu'elle utilise) peut se rapporter au rien de l'apparence pure, sans lui appartenir vraiment. Le rien est trop abstrait, fascinant, foudroyant. Le silence (le mutisme final de Pyrrhon) est logique… Mais il est trop tardif et pas assez humain, bien que grâce au travail philosophique, donc créateur de M. Conche, d'autres paroles approfondissent et dépassent ce mutisme.

   Or il est souhaitable que la pensée sensible ne puisse se reconnaître ni dans les phénomènes évanescents des apparences, ni dans l'idée fascinante et absorbante de l'apparence pure. Elle peut alors rester en retrait, en retard, se reprendre, se corriger. L'universalité de l'apparence pure et de l'insensibilité qui en découle peut être contestée par une détermination intellectuelle et sensible indépendante de tout ce qui peut la nier. La pensée du rien (comme chez Blanchot) aurait pu surmonter le rien de la pensée et de l'apparence, si l'indifférence (άδιάφορίας) de Pyrrhon n'avait pas créé une absence de pensée, mais un simple ouvert sur l'apparence du rien. M. Conche en souligne d'ailleurs la possibilité neutre, bien que penchant vers le néant : "Une forme du rien qui ne se pense pas par rapport à l'être" (1).

   En définitive, si le rien de l'apparence est bien pour Pyrrhon l'inconsistance universelle, cette instabilité ne peut pas être rapportée à une pensée qui l'interroge avec des concepts. Cette intuition pure d'un rien ne saurait être pensée. Elle surgit en un instant qui disparaît avec elle. Ce n'est même pas l'image d'un trou noir qui renverrait encore à des phénomènes ou à un schème. Cette intuition est donc aussi inconsistante que les jugements qui s'y rapportent, et aucun jugement ne saurait aller au-delà ou en deçà de cette inconsistance…

   Il est pourtant possible, afin d'être plus clair, de remplacer les termes d'apparence pure et de pensée par ceux de mort absolue et d'intuition d'un universel négatif désabrité, sans lieu. M. Conche ajoute d'ailleurs dans cet esprit : "Toute notre vie est commandée par l'intuition de l'apparence universelle, ou, si l'on préfère, de l'universalité de la mort" (1). Dans l'errance désabritée de cette vérité, une intuition est saisie par le rien sans être encore absorbée par le néant. Cela signifie que l'apparence pure est le synonyme de la mort matérielle, métaphore du néant, que cette mort (sans relève possible) est universelle, et qu'elle est saisie par une intuition aussi fugitive que l'apparence.

   Néanmoins, du point de vue d'une pensée rapportée au neutre, l'intuition du rien ne suffit pas. Car cette intuition brutalise la dynamique créatrice du réel ; elle n'en saisit que la dimension vaine et tragique. Il manque à cette intuition une ouverture vers un refus des paradigmes du Tout (absolu) et du Néant. Certes, ce qui ne demeure pas longtemps sur terre (nos amours, nos espérances, nos engagements, notre existence…) ne relève que de dérisoires apparences particulières condamnées à très vite disparaître ! Mais cela n'empêche pas la pensée, aujourd'hui encore, de suspendre le rien programmé de sa disparition. Cette dernière n'est pas encore là, elle peut encore être différée… De plus, l'évanescence et les contradictions des phénomènes ne sont pas moins importantes, dans la vie de chacun, que l'intuition qu'il y a l'apparence, qu'il n'y a que l'apparence. Rien de plus, rien de moins… mais ce n'est pas vrai pour celui qui pose un rapport neutre au Néant et au Tout de l'apparence en trouvant une profondeur aux Surfaces, des lumières possibles dans l'Obscur. Car tout rapport neutre implique une intuition négative et asymétrique, mais aussi un point de suspension instantané (sans passé et sans avenir) qui invite la pensée, à partir de ses propres virtualités, à s'interroger sur ce qui la déploie et sur ce qui la menace de disparaître. Ce rapport neutre prouve que l'Être et le Néant ne sont pas des catégories suffisantes pour celui qui veut interpréter les apparences, puis l'apparence pure du rien. La pensée peut en effet poursuivre son errance en restant capable de s'intéresser à autre chose, en suspendant sa propre fin et en se tournant vers l'infini…

   Chaque vision des choses doit certes reconnaître sa très banale passivité. Cependant, cette intuition intéressante du rien universel de l'apparence pure, selon Pyrrhon, n'est à coup sûr pas suffisante pour fonder une éthique. Elle reste bloquée par son indifférence. La pensée du neutre doit donc nier cette dernière pour vivre, pour agir et pour humaniser chaque rapport avec les autres. L'apparence pure de la mort ne doit pas prévaloir, pour la pensée, sur l'apparence complexe et actuelle du malheur des existants, et notamment des plus faibles. Une pensée sensible du neutre ne saurait en effet rester indifférente face au caractère insoutenable des épreuves qui déshumanisent chacun, sachant que l'apparence pure, ni objective (apparence de quelque chose), ni subjective (apparence pour quelqu'un) n'est pas vraiment neutre. Elle est un universel négatif qui ne tient pas compte d'un réel déséquilibre entre la pensée et les apparences… objection qui laisserait Pyrrhon, sans nul doute, complètement indifférent.

   Pourtant, selon mon point de vue sceptique et très relatif, le rien de l'apparence n'absorbe pas encore totalement le paraître et le connaître. Il n'empêche pas une vision instable, éphémère, celle d'un jeu entre les apparences, sans sujet et sans objet, qui peut être dite neutre au sens où le négatif absolu n'est pas encore là. Cette vision se situe au bord de l'abîme, au bord de la disparition. Elle touche presque l'invisible où elle pourrait se brûler. Elle pressent la catastrophe, le désastre. Elle penche dans ce sens, vers ce sens final qui presque là, donc jamais encore là. Elle peut alors mimer ce qui se répète ou créer le rite silencieux d'une répétition du même, du rien de l'apparence, pour une pensée qui ne s'y reconnaît pas vraiment.

   Le refus des contradictions du réel s'accompagne certes d'une certaine amertume. Car s'il permet d'affaiblir la violence des oppositions, il ne la supprime pas. Pousser le refus plus loin serait folie. Ou bien l'indifférence rapproche du neutre le plus inhumain qui soit. Elle éloigne des différences conflictuelles en les ignorant. Ou bien elle crée un hystérique désir de possession de la complexité du réel, un impossible désir de fusion avec l'absence de différences, voire avec quelque transcendance vide, ou avec le temps vide de l'ennui.

   C'est le cœur du problème de l'ouvert de la pensée du neutre sur une éthique qui ne devrait être ni indifférente, ni seulement soucieuse des différences. Il faudrait pour cela qu'elle découvre d’abord des distances pour ensuite créer des différences, y compris en elle-même entre le fini et l'indéfini. Cependant, bien qu'une pensée totalement neutre soit véritablement impossible (sauf s'il s'agit d'une rêverie complètement passive), son ouvert sur l'infini (en extension ou en intériorisation) rend possibles soit des différences qui nourrissent son indécision, soit son indiffé­rence à l'égard de la violence des contradictions culturelles ou naturelles. Dans le premier cas le neutre est visé par la pensée en tant que possibilité ou virtualité d'ouvrir sur de multiples distances et différences, dans le second il est vécu comme une limite impossible à dépasser, comme l'épreuve du fait de souffrir ou de mourir en acceptant les chaos du réel, puis l'indifférence nécessaire pour les supporter.

   Pour chacun, le problème de l'indifférence est ainsi fondé soit par un refus soit par une acceptation. L'indifférence laisse la violence croître, son refus peut librement créer l'amour de certaines différences. Vouloir les deux, comme Nietzsche, conduit à vivre dans la confusion créatrice d'une sagesse et d'une folie (Prologue de Zarathoustra). Ne vouloir que l'indifférence du sage condamne au silence et à une séparation avec les autres. Que le sage soit indifférent à la richesse ou aux honneurs, cela est légitime dès lors qu'il désire vivre pour penser et pour fonder l'idée d'une maîtrise de soi-même ou d'une ferme modération. Mais que le sage puisse viser des valeurs ou des réalités neutres et indistinctes, neutres parce qu'elles sont vides, telles que ce qui ne serait ni bon, ni mauvais, ni à souhaiter, ni à éviter (autre sens du mot latin indifferens), fait véritablement fi des conditions mêmes de la pensée, puisque le doute permet de distinguer le bien et le mal, mais aussi de faire prévaloir les doutes les plus fructueux et le moindre mal.

   En réalité, n'y aurait-il pas dans l'idée de Pyrrhon du ni bon ni mauvais une indifférence au sens du mot grec άδιάφορος ? Sans doute, mais cette idée n'est pas liée à la liberté d'indifférence qui nie toute détermination et tout jugement antérieur. C'est plutôt l'inverse : l'idée répond à des déterminations bien précisées par la langue grecque. Il y a d'abord deux sens plutôt négatifs de l'indifférence : άμέλεια (négligence) et όλιγωρία qui signifie aussi bien insouciance que dédain. Ces deux sens se distinguent d'un troisième qui se rapproche davantage de l'indifférence : άπάθεία (insensibilité).

   Le sage serait-il alors encore sage dans ces conditions ? Rien n'est moins sûr s'il faut, afin de bien penser, répondre également à des exigences éthiques (de rigueur, de cohérence, de probité, de profondeur...). De Platon-Socrate à Montaigne, le sage s'apprête à la mort. Il apprend à ne point la craindre. Si le lieu et l'heure de la mort sont incertains, attendons-là librement en tout lieu et à tout moment pensait Montaigne. Mais combien de temps le sage résiste-t-il devant la crainte de sa fin ?

   Insensible, le sage se situerait-il hors du champ de l'humanisa­tion dont de multiples animaux sont même capables à partir de leur épreuve de la souffrance, le sage ne serait-il pas comme une pierre ou comme une divinité dotée d'insensibilité (άναισθησία) ? En tout cas, il faudrait que le sage sache se protéger personnellement, par sa pratique, de tout dommage éventuel. Ce qui est réellement impossible. De plus, chaque manière de se mettre à l'abri, de ne plus se préoccuper des dehors, de fuir la répétition des malheurs, devient vite scandaleuse pour autrui. Le désir de maîtrise de soi-même (αύτoκρaτής), comme celui de l'acrobate suspendu sur une corde au-dessus d'un abîme, devrait supprimer le conflit des différences. Mais, en fait, ce désir crée un nouveau paradigme : celui d'un fascinant modèle d'indiffé­rence. Pour cela, l'impassibilité du sage n'est pas neutre, elle ne fait que supprimer les différences. Grâce à sa modération (sôphrosynè), le sage ne peut que vouloir être simplement raisonnable, c’est-à-dire discerner le possible et l'impossible, en se sachant vulnérable (les colères de Socrate sont légendaires). Et jamais la modération ne devrait conduire le sage à l'apathie (apatheia), à l'insensibilité ou à la fadeur.

   L'indifférence du sage serait-elle alors mieux exprimée par son ataraxie (άταραξία) ? Ni plaisir, ni souffrance, ni froideur, ni ardeur… cette neutralité absolue est cependant impossible à réaliser. Elle ignore la complexité des sentiments. Elle enferme dans la fiction d'un moi invulnérable, souverain, sacré… donc contraire au neutre. Et le moi, à portée de la main, reste inaccessible. C'est le supplice du désir pour tout et pour rien. C'est le pont inachevé du désir qui défait toujours ce qu'il fait. Le retrait dans l'indifférence (d'abord non violent ou qui peut être aussi créé par la haine de sa propre haine) devient aussitôt violent, inhumain (…).

   Afin d'échapper à l'illusion d'une complète application (et réduction) de la pensée, il est important de ne pas se laisser séduire par les paysages du monde qui ne sont que des ombres éphémères masquant d'autres absences. Car le cheminement d’une réflexion sur le neutre n'est pas fondé par l'analyse du simple jeu des apparences, de ses failles, interruptions, oublis, résurgences ou continuités…

   Pour celui qui le veut importe d'abord la répétition d’un rapport au neutre (inséparable du refus des excès du positif et du négatif). Ensuite importe une action de la pensée, et non les sensations diverses et disséminées, prétendues neutres, qui échappent à la pensée et qui la fascinent. En fait, la pensée du neutre naît à partir du refus de la contradiction des jours et des nuits sans vraiment oublier ces cassures symboliques. Elle crée la conscience de l’intervalle indéfini de l'extériorité, la surface du déploiement indéfini de l'apparence, c'est-à-dire le désert inhabitable qu'elle devra traverser.

   Ou bien la pensée se laisse transporter et dominer par le vide fascinant du Dehors de la mort qui fait dépendre le neutre de la négativité, car le Dehors est un non-lieu sacré, sans sujet et sans objet, c'est-à-dire un vide intarissable. Lorsque l'apparence est, dans ce cadre de la négativité, vue comme une surface vide, neutre parce que sans présence et sans absence, rien ne se passe, le rien empêche tout passage. Il est toujours déjà passé. Le vide rend présente la visibilité du rien le plus complet en glaçant chaque pensée. Plus rien ne se passe puisque l'immédiateté du vide se confond avec la persistance du rien.

   Cette perspective, dite neutre, pourrait toutefois être niée ou bien récupérée et relevée par une subjectivité volontaire qui déciderait que tout se joue au seul niveau des apparences. Le dionysiaque, revendiqué par Nietzsche, permet d'évoquer, mystérieusement et confusément, loin du neutre, soit des surfaces sans profondeur, soit des profondeurs et des surfaces (Le Gai savoir, Préface). Sans doute la profondeur de la surface réside-t-elle, pour Nietzsche, dans la surface elle-même, lorsque tout n'est plus que surfaces à parcourir, mais, privée de lumière, lorsque la surface erre dans le vide laissé par la disparition de la transcendance, dans le vide qui engendre la tragédie et non le neutre ! L'apparence fait supposer, voire deviner la catastrophe du réel, par quelque Œdipe plus clairvoyant. Si tout est dans la surface, dans l'apparence, l'effondrement des dieux et des paradigmes est patent. Ne subsistent que les effets de la matière et du vide que chacun doit tragiquement supporter. Ni ascension, ni déclin, c'est l'heure de Midi ou de Minuit qui revient éternellement avec pesanteur en entraînant toutes les différences. Il n'y a pas de fin. Tout revient dans les moindres détails. Ce retour serait une pointe du neutre si les différences entre Midi et Minuit ne restaient pas dissimulées par un abîme indifférent ! La pensée alors réagit ou s'affaiblit, mais ses négations renforcent surtout sa passivité, en rencontrant un vide absolu.

   Quoi qu'il en soit, les images des apparences éloignent de la pensée et, a fortiori de toute possible épreuve libre du neutre. Elles fascinent ou font naître des jeux métaphoriques entre les différences. Les deux versants sont contradictoires. Soit, sur le versant de la pensée poétique, chaque image exprimée va du non pensé vers l'impensable en créant une sorte de langage sensible de l'Impossible. Soit les mots sont ressaisis par la pensée et ils permettent à chacun d'être plus clair, même s'il faut, en même temps, découvrir les limites de l'intelligence en compréhension et en extension (vers soi-même et vers l'extériorité).

   Cela signifie que l'apparence, dans sa capacité d'apparaître ou de disparaître, garde une double polarité, entre l'écho éphémère du silence lointain d'un désert illimité d'une part, et une trace mnésique qui persiste d'autre part. Dans les deux cas, l'apparence est secondaire pour la pensée du neutre, car ce qu'elle révèle ne fait pas disparaître celui qui se rapporte à elle : une plus ou moins grande proximité avec le dedans ou le dehors.

   Soit les diverses formes de l'apparence sont rapportées au vide, et ce qui les rassemble sous le mode du rien d'apparent n'est pas l'équivalent imagé de l’apparence du rien… Soit le rapport indiscernable entre le visible et l'invisible renvoie à un point virtuel, ni apparaissant, ni disparaissant, qui rend possible la pensée du neutre. Ce point, ni obscur, ni lumineux, fait surgir l'indéfinie puissance de la pensée inséparable de son enracinement terrestre.

   Grâce à la contradiction entre les deux formes, active ou passive de la pensée, le neutre est différemment approché. D'un côté la pensée subit passivement le Dehors, le champ de l'impossible ; de l'autre, la pensée active fait naître la virtualité de l'autre du possible… Cette double relation au neutre, passive ou active, impossible ou possible, noue bien la problématique. D'un côté la pensée est passivement rapportée au Dehors qui n'est pas l'apparence de quelque chose ou de quelqu'un, qui n'est que l'apparence du rien, comme chez Pyrrhon. D'un autre côté, le Dehors est, pour la pensée active, une image invisible et surtout impensable. En tout cas, c'est à partir de l'action de la pensée active que le Dehors est contesté, mais c'est aussi à partir du neutre, qui n'est ni dedans ni dehors, que la pensée devrait s'interroger.

   Lorsqu'elle le fait, d'un côté le rien d'apparent est interrogé à partir de la disjonction entre ce qui n'est pas encore et ce qui n'est déjà plus apparent. D'un autre côté, il ne peut pas y avoir de point d'émergence de l'apparence à venir sans que quelque chose puisse apparaître pour quelqu'un… La pensée du neutre découvre le point virtuel qui précède la disjonction du visible et de l'invisible, sans dedans, ni dehors, et cette épreuve intellectuelle crée la stimmung, la tonalité affective de la distance inhérente à chaque sujet conscient par rapport à chacune de ses pensées.

   Dès lors, comment la convergence du pas encore et du déjà plus serait-elle possible à partir du point d'émergence de la disjonction ? Et y a-t-il vraiment une convergence rapportée à un point ? Nul ne saurait la voir ou la penser. Elle ne peut être que supposée. Ou bien, la relation au neutre n'ouvrirait-elle pas plutôt sur l'instant limite d'un Dehors silencieux qui ne fait plus apparaître les différences ? Il n'y aurait plus rien d'apparent, comme s'il s'agissait des lueurs éteintes d'une étoile déchue. Il n'y aurait plus de pensées cohérentes, seulement les traces de quelques intuitions éparses. Ou bien ce ne serait pas vraiment le triomphe du rien et du Dehors, car quelque chose d'invisible montrerait encore la trace de sa disparition. Mais ce seul rapport à des différences (disparues ou non saisies) ne suffit pas. Il ouvre certes la pensée sur des images, mais elles s'épuisent vite dans la nuit des sensations, de l'imagination, de l'angoisse et de la fascination…

 

_le neutre et la pensée__________________________________________________

 

1. Conche (Marcel), Pyrrhon ou l'apparence, PUF, 1994, pp. 119, 156, 284, 52, 181, 282, 81, 203.

 

 

 

 

Pyrrhon, Marcel Conche et le neutre.Pyrrhon, Marcel Conche et le neutre.
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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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