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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Philosophie et non-violence (conclusion)

 

Claude Stéphane PERRIN

extraits de 

PHILOSOPHIE ET NON-VIOLENCE (Eris-Perrin, 2012)

 

 

 

philosophienonviolence-2

 

 

      

CONCLUSION

 

 

   Afin de répondre à une exigence philosophique légitime, parce que la philosophie ne devrait commencer et finir que dans et par la reconnaissance ex­plicite de la non-violence, de multiples étapes ont été franchies. Après celle de Leibniz (96) et de Nietz­sche, ma méthode perspecti­viste (rassemblant les multiples points de vue de mes propres interrogations) a permis de rapporter le fondement non-violent de la morale (le principe uni­versel d'égalité) à celui qui inspire des éthiques de la moindre violence (le principe de différence).

    Cependant, ma méthode perspectiviste m'empêche de conclure en totalisant ou en unifiant les chemins parcourus. Je suis en effet, comme tout lecteur, mû par la liberté de valoriser quelques-uns de mes divers points de vue. Car deux perspectives plus importantes traversent à mes yeux cet essai, l'une qui relève de la pensée (du sensible à l'intellect), l'autre de l'agir (allant de la Morale à la politique). J'ai mis pour cela au second plan les diverses perspecti­ves de ma propre singularité pour n'en retenir qu'une seule : mon refus catégorique de toute violence.

   Je ne me reconnais d'ailleurs pas tout à fait dans les autres facettes de ma personnalité puisque, à chaque nouveau moment de mon exis­tence, je décide librement de me donner la perspective qui convient le mieux à mes engagements culturels, sociaux ou po­litiques. Dès lors je ne me ré­duis pas à quelque comportement so­cial, ni aux seuls effets de ma puissance créatrice, ni à mes réserves ou inachèvements… car je cherche à toujours rester sur la même voie, celle de la non-violence.

   Plus précisément, la première perspective importante (la plus lumineuse) que j'ai retenue a ouvert le principe d'identité sur celui de l'égalité, puis sur la Morale elle-même : chaque homme vaut un homme. La seconde perspective importante (aux couleurs multiples) a considéré les différences entre chaque singularité et montré que c'est à partir d'elles que ma raison peut se détourner de l'universel abstrait afin de devenir raisonnable en prenant en charge la nature sensible des hommes.

   Être raisonnable n'implique pas seulement de chercher à maîtriser ses propres perspectives, mais surtout de vouloir rapporter les données de sa pensée à un principe de cohérence (la raison), par-delà la diversité de toutes les épreuves de la vie. Lorsqu'elle est ainsi affectée, la raison subit certes la violence du destin éphémère de chaque existant, mais elle peut aussi, et surtout, éclairer l'amour de l'autre, voire quelque compassion, en tout cas du respect.

  Ainsi les deux perspectives les plus importantes de mon essai ont-elles permis d'établir un pont entre la Morale (non-violente par essence) et diverses éthiques qui rendent possibles de moindres violences (hormis celle amorale du bonheur) ! Il s'agit d'abord des éthiques de la liberté et de l'obligation qui sont d'ailleurs directement constitutives de la Morale. La première, intime, accepte l'injonction de ne vouloir que le possible, la seconde, plus sensible, rend obligatoire chaque décision d'aider les autres…

   D'autres éthiques de la moindre violence sont également possibles (du neutre, de la pudeur, de la sagesse, de l'amour, de l'amitié et du politique). Ces éthiques ne sont pas morales en elles-mêmes mais elles peuvent ouvrir sur la Morale, car elles sont fondées sur le vouloir des possibles dont sont capables les libertés singulières qui privilégient des engagements fermes, des ac­tions dignes, généreuses et modérées. Et toutes ces libertés parviennent à donner de la force à chaque faiblesse en s'inspirant des concepts de la Morale que sont l'unicité, l'égalité et la réciprocité. Entre la non-violence et toutes les moindres violences brille en tout cas l'ouvert de l'humain sur l'universel le plus concret.

   Pourtant, une difficulté demeure. Comment trouver le chemin qui conduit du singulier vers l'universel eu égard au problème précis de la justice ? Il faudrait peut-être, tout d'abord, que l'idée de la justice contienne une possibilité universelle de non-violence. Pour cela, cette idée ne devrait pas être l'expression d'un droit, mais celle d'une exigence morale. Et cette exigence affaiblirait le pouvoir coercitif qui est inhérent à l'abstraction du droit. Elle adoucirait l'ensemble de règles contraignantes qui codifient les faits, qu'il s'agisse du droit naturel (faisant prévaloir la raison) ou du droit positif (rassemblant des faits historiques). Cette exigence de justice deviendra universelle et légitime dès lors qu'elle contien­dra une possible réduction de la tension qui se manifeste toujours entre les principes d'égalité (principe formel) et de liberté (principe de singularité sensible).

   En fait, la réponse à cette tension se trouve dans le refus raisonnable de faire prévaloir le droit (violent par nature) sur la Morale. Car cette dernière est une injonction universelle qui implique la non-violence. Elle prend sa source dans la raison qui agit ensuite librement dans le champ naturel et sensible des possibles. Ce qui doit être ne dépend plus alors du conflit violent entre ce qui est interdit et ce qui est permis. Ce qui doit être provient du vouloir raisonnable de chaque singularité qui pose le fondement universel qui est nécessaire à l'organisation du monde moral. La violence, contraire au rai­sonnable et à la li­berté, est ainsi déviée.

   La légitimité de la non-violence ne relève donc pas de quelque légalité conventionnelle instaurée par un peuple, car, universelle, elle est au cœur de la Morale, donc de la raison de tous les hommes. Cette Morale diffère par ailleurs de la Loi divine qui a été donnée à Moïse, car elle ne prescrit pas divers commandements. Elle ne requiert en effet qu'une seule injonction : il faut être moral, c'est-à-dire non-violent. Enfin, elle n'est pas davantage rapportée à une loi qui se diviserait pour affirmer, comme chez Montesquieu, des rapports nécessai­res dé­rivant de la nature des choses. Elle naît en définitive de la lumière de la raison qui peut (et doit) inspirer toutes les volontés libres, pour la plus douce di­gnité de chaque singularité.

 

 

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1. Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, nrf, Gallimard, 1969, p.40.

2. Nietzsche (Friedrich), Le Gai savoir, III, § 109.

3. Conche (Marcel), Analyse de l'amour et d'autres sujets, PUF, 1997, p. 85), et Quelle philosophie pour demain ? PUF, 2003,  p.13.

4. Weil (Éric), Logique de la Philosophie, Vrin, 1967, p.4.

5. Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 12, 8.

6. Sartre (Jean-Paul), Saint Genet, nrf, Gallimard, p.508.

7. Conche (Marcel), Analyse de l'amour et d'autres sujets, op.cit, p. 108.

8. Conche (Marcel), Montaigne et la philosophie, PUF, 1996, p. VII. 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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