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Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

PHILOSOPHER SIMPLEMENT

PHILOSOPHER SIMPLEMENT

Philosopher simplement.

 

 

   Philosopher ! Assurément, mais comment ? En méditant, en rapportant sa pensée à sa propre existence, à l'attitude exemplaire qui a peut-être été vécue par les sages ? Ne serait-il pas préférable de créer des œuvres pour échapper à l'ennui du quotidien, plutôt que de contempler le monde au risque de se laisser fasciner par lui ? Comment choisir entre toutes ces possibilités ? En fait, il importe surtout de philosopher pour approcher la Vérité universelle dès lors que cette dernière n'est pas une idée lointaine située dans un puits trop profond, dans la confusion totale des forces de la Nature, voire dans un Chaos ou un abîme, comme c'était le cas pour Démocrite[1].

   Dans cette ouverture sur une vérité simple donc un peu compréhensible, une réflexion de Rousseau ravive le problème : "Sommes-nous donc faits pour mourir attachés sur les bords d'un puits où la vérité s'est retirée ? " [2] Ensuite, cette question en inspire d'autres : sommes-nous vraiment attachés à ce puits ou bien ne serions-nous pas, plutôt, toujours librement situés au bord d'un abîme, raisonnablement ouverts sur la vérité de cet abîme, sans crainte et sans illusion, et avec la ferme intention de ne tomber ni dans quelques aveuglantes convictions dogma­tiques, ni dans la Nuit d'un scepticisme absolu ? En tout cas, la finitude de chacun semble encore buter sur l'énigme de la Vérité qui procure d'étranges sensations et interrogations.

   Aussi, sur le seuil de cette hypothétique Vérité universelle qui au pire semble toujours fuir derrière l'horizon, au mieux qui anime une bordure sensible où vibre un bref contact du fini avec l'infini (qui peut être représenté métaphoriquement par une splendide aurore), ne serait-il pas préférable de philoso­pher simplement, c'est-à-dire en voulant ouvrir sa propre réflexion sur tous les sujets qui concernent l'homme afin de rechercher l'éventuelle vérité d'une relation simple avec cette bordure ? Sans doute, mais comment ?

   Vladimir Jankélévitch a donné un fort pertinent exemple de la simplicité de l'acte de création du simple dans la vibrante relation qu'un homme instaure avec "la matinée d'un monde sans mémoire et sans préexistence."[3] Cet acte est en effet simple, voire pur, puisqu'il ne saurait durer, se prolonger ou recommencer de la même manière. Pour cela, il procure une joie qui peut être éprouvée par tous les hommes.

   Auparavant, Aristote avait clairement distingué l'Un et le simple, une chose mesurable et un état indivisible.[4] Cet état ou cet acte simple, non mesurable, est effectivement incomparable, voire indifférent au nombre et à l'espace, donc à toute connaissance scientifique. Par exemple, un couple d'amou­reux peut vivre la qualité de sa relation très simplement dans l'instant où s'effectue le don généreux de l'un pour l'autre, dans l'instant d'un acte oublieux de soi ; et les multiples questions qui gravitent autour de cet état leur paraissent aussi simples que leur relation. Car, si cette dernière était contradictoire (à la fois même et autre), nul n'en aurait une idée possible, comme celle que nous posons lorsque nous imaginons par exemple une bordure neutre (ni affirmative ni négative), ou bien lorsque la pensée suppose de nouvelles disjonctions à venir.

   Dans ce prolongement, philosopher simplement implique de créer son propre cheminement en commençant à chaque heure une autre approche du réel, une nouvelle ouverture, certes inséparable du concept opératoire de parcimonie : hier la créativité de la Nature m'inspirait, aujourd'hui c'est le désir de conclure, demain ce seront d'autres centres de réflexion…

    L'esprit de simplicité requiert ainsi de philosopher simple­ment, le plus simple­ment possible, c'est-à-dire de toujours vouloir créer de nouveaux actes libres ouverts sur l'infini, sans se laisser enfermer dans le devenir contraint de sa propre finitude existentielle, mais en ayant conscience de se trouver, à chaque nouvel instant, au bord de l'infini (de la Nature ou du vide), ou au contact de l'infini (dans un acte créatif, libre ou vertueux).

   Dans mon dialogue avec certains philosophes, notamment avec Nietzsche, avec cet ange glacial et impitoyable, une perspective me manquait, celle raisonnable et chaleureuse de Socrate. Qui pourrait en effet se satisfaire d'une âme mou­rante ou éclatée ? Or, inspiré par une ardente volonté qui n'obscurcit pas la simplicité de ses commencements, l'acte de philosopher se veut libre, modéré et responsable. Ma recherche a pour cela rejoint la "simplicité volontaire" de Gandhi et quelques philo­sophes qui ont pensé le simple, par exemple Silesius (dans l'amour), Bergson (comme un plus), Jankélévitch (dans sa pureté), ou M. Conche (comme infini).

   Chaque pensée singulière se réalise alors dans l'acte instantané où elle commence vraiment à naître pour soi, à partir de soi, afin de rencontrer l'autre et de créer de nouvelles libertés. Car, entre la simplicité du vide et celle d'une perfection (comme celle de la Nature naturante), il n'y a que les broutilles complexes et évanescentes du réel matériel. Et ces choses dérisoires ne devraient pas obscurcir la probable simplicité de chaque commencement.    

   En tout cas, aucune complexité ne devrait obscurcir la simplicité de chaque commence­ment qui se donne la qualité d'un état indivisible et mesuré, et qui évite de fusionner avec l'absolu, l'Inaccessible, l'Illimité ou l'Infini. Dès lors, la simplicité volontaire est philosophique ; elle rapproche d'Aristote[5] qui critiquait la prétention des théologiens à expliquer toutes les choses à partir de la Nuit.

   Dans ces conditions, pour chercher à vivre et à penser simplement, il vaudrait mieux rester au bord du sentiment de l'infini, du sans forme, du sentiment océanique ou du sentiment du néant, et ne jamais désirer le feu dévorant de l'absolu ou de l'impossible qui nous absorbe parce que notre imagination nous a imposé ces extravagances. En revanche, dans le bref instant d'une intuition de l'infini, l'homme qui crée sa propre décision de s'accorder avec les forces de la Nature naturante réalise aisément un contact libre et non équivoque entre sa propre durée et l'intemporel. Ce contact infime et non violent avec une réalité qui le précède et qui l'inspire, ici et maintenant, empêche toute illusoire fusion avec l'infini du lointain (en fait indéfini), dès lors que ce contact est étranger au cercle mythique du savoir absolu, à une poésie de l'Obscur ou au triomphe de l'ignorance. En conséquence, philosopher simplement n'implique pas de rêver sur l'hypothèse d'une grandiose philosophie éternelle, à venir, pure et transparente, mais d'aller vers les autres hommes dans l'instant où leur rencontre imprévisible peut devenir une authentique source de création.

    En somme, l'esprit de simplicité est nécessaire pour philosopher, pour éclairer ce qui est complexe, pour s'interroger sur sa propre possibilité d'être simple, puis pour faire rayonner le simple au-delà de ses multiples tensions intimes. Cette orientation n'est paradoxale que pour ceux qui font prévaloir les réalités matérielles sur les virtualités de leur liberté créatrice. Or une singularité n'est pas une simple partie, certes agissante, de la totalité complexe de la réalité, elle n'est pas davantage un état complexe qui n'a pas encore été divisé, car elle peut se créer à chaque instant elle-même, inspirée par les forces de la Nature naturante, en décidant pourtant d'être responsable de ce destin mortel qu'elle n'a pas elle-même voulu.  

   Dans cette perspective créatrice, l'idée du simple apparaît alors dans un acte pur et originel qui rayonne avant toute explication ou appropriation singulière. Cette idée est fondatrice, en quelque sorte presque a priori. Elle naît d'ailleurs dans le surgisse­ment imprévisible de chaque acte libre, avant toutes les épreuves simples que chacun pourra ensuite effectuer en se situant par exemple dans la perspective modérée du raisonnable. Pourtant, dans ce projet qui relève d'une philosophie première, philosopher simplement n'est pas une action toujours simple ; car il faut bien, aussi, interroger ses propres pensées, les diviser, puis espérer rapporter chaque nouvelle épreuve complexe du réel à cette idée simple.    

   Et souvent cet état simple rayonne ; il donne des lueurs à la pensée. Il inspire aussi des valeurs simples à chaque singularité qui est soucieuse d'affirmer son ouverture sur celle des autres. Car la vertu du simple (notamment celle de la modération) agit au cœur de celui qui veut librement dépasser sa propre complexité singulière en se concentrant sur l'instant simple (indivisible) où il décide d'agir librement à partir de lui-même, d'une manière autonome, créative, raisonnable et en se voulant respon­sable.

   Une joie éblouissante, ardente, peut alors naître, par exemple dans un contact intemporel avec le regard d'un autre lorsque ce dernier semble ouvert sur le secret de l'infini. Ce simple contact apparaît certes en un bref instant actif, sans passé et sans avenir ; mais il est librement et positivement créé, tout comme dans un don qui exprime un sentiment généreux, tout comme dans un rapport avec la puissance infinie de la Nature naturante, tout comme dans l'acte instantané où une relation morale commence à naître afin de rencontrer librement l'autre !  

   En tout cas, philosopher simplement est pour moi une exigence intellectuelle fondamen­tale, surtout éthique, et qui m'empêche de sombrer dans la violence du multiple ; cette exigence étant d'ailleurs une injonction inconditionnelle qui vise l'absolu sans l'atteindre. De la même façon, à chaque nouvel instant où surgit la volonté d'être simple, chacun peut se purifier et se sentir plus léger, plus libre. D'autres peuvent bien sûr chercher à construire leur propre philosophie en tenant compte des plus pesantes complexités du réel, ils peuvent par exemple désirer enfanter comme Nietzsche des étoiles dansantes ; mais le souvenir lumineux d'un commencement simple devrait rendre une œuvre philosophique, même inachevée, plus rayonnante, plus intelligible, c'est-à-dire vraiment accessible à tous les hommes.

   En définitive, en deçà des étoiles qui rivalisent vainement avec l'éternité, chacun pourrait simplement décider de créer son propre cheminement en philosophant librement dans la perspective d'une vérité universelle, simple et fort probable qui serait la suivante : dans l'espace fini que chacun cherche péniblement à habiter, toute vie reçue doit donner à son tour afin que le Don pur de la Vie puisse éternellement animer de nouvelles vies. Et, dans ce projet, la métaphore de Silesius paraît vraiment  pertinente : "Le soleil ne brille pas pour soi ; toi aussi tu es créé pour d'autres, non pour toi-même." [6] Mais, plus précisément, l'amour de l'autre, exprimé par un don ardent, mesuré, clairement conscient et désintéressé de soi, ne serait-il pas l'effort même du simple qui vise la perfection ?

 

 

 

 

[1]  Diogène Laërce, IX, 72.

[2]  Rousseau (Jean-Jacques), Discours sur les sciences et les arts, 1750, seconde

      partie.

[3]  Jankélévitch (Vladimir), Le Pur et l'impur, Champs Flammarion, 1960, p.28.

[4]  Aristote, La Métaphysique, Livre Λ , 7, 1072 a, 30-35.

[5] Aristote, La Métaphysique, Livre Λ, 6, 1071 b, 25-30.

[6] Silesius (Angelus), Le voyageur chérubinique, op.cit, IV. 186.

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À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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