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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

PHILOSOPHER SIMPLEMENT

 

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Claude Stéphane PERRIN

 

 

PHILOSOPHER SIMPLEMENT

 

 

 

   Philosopher ! Assurément, mais comment ? En méditant, en rapportant sa pensée à sa propre vie, à l'attitude exemplaire qui est peut-être vécue par les sages ? Ne serait-il pas préférable de créer des œuvres pour échapper à l'ennui du quotidien, plutôt que de contempler le monde au risque de se laisser fasciner par lui ? Comment choisir entre toutes ces possibilités ? En fait, il importe surtout de philosopher pour approcher la Vérité universelle dès lors que cette dernière n'est pas une idée lointaine située dans un puits trop profond, dans la confusion totale des forces de la Nature, voire dans un Chaos ou un abîme (comme c'était le cas pour Démocrite (1).

   Dans cette ouverture vers une vérité simple donc compréhensible, une réflexion de Rousseau ravive le problème : "Sommes-nous donc faits pour mourir attachés sur les bords d'un puits où la vérité s'est retirée ? " (2) Ensuite, cette question en inspire d'autres : sommes-nous vraiment attachés à ce puits ou bien ne serions-nous pas, plutôt, toujours librement situés au bord d'un abîme, raisonnablement ouverts sur la vérité de cet abîme, donc sans crainte et sans illusion, et avec la ferme intention de ne tomber ni dans quelques aveuglantes convictions dogma­tiques, ni dans la Nuit d'un scepticisme absolu ? En tout cas, la finitude de chacun semble buter sur l'énigme de la Vérité qui lui procure d'étranges sensations et interrogations.

   Aussi, sur le seuil de cette hypothétique Vérité universelle qui fuit derrière l'horizon ou qui anime une bordure sensible où semble vibrer le contact du fini avec l'infini (représenté symboliquement par une splendide aurore), ne serait-il pas possible de philoso­pher simplement, c'est-à-dire en voulant ouvrir sa propre réflexion sur tous les sujets qui concernent l'homme afin de rechercher l'éventuelle vérité d'une relation avec cette bordure ? Sans doute, mais comment ?

   Aristote a clairement distingué l'Un et le simple, une chose mesurable et un état indivisible. (3) Cet état ou cet acte simple, non mesurable, est effectivement incomparable, voire indifférent au nombre et à l'espace, donc à la connaissance scientifique. Par exemple, un couple d'amoureux peut vivre la qualité de sa relation très simplement dans l'instant où s'effectue un don généreux de l'un pour l'autre, dans l'instant d'un acte amour oublieux de soi ; et les multiples questions qui gravitent autour de cet état paraîtront aussi simples que leur relation. Car, si cette dernière était contradictoire (à la fois même et autre), nous n'en aurions pas une idée possible, comme celle que nous posons lorsque nous supposons par exemple une bordure neutre (ni affirmative ni négative), lorsque nous nous imaginons précéder par la pensée de nouvelles disjonctions à venir.

   Ensuite, cet état simple rayonne ; il donne de l'énergie à la pensée. Il peut aussi inspirer des valeurs simples à chaque singularité soucieuse d'affirmer son ouverture sur les autres, car la valeur du simple (notamment celle de la modération) peut agir au cœur de tous ceux qui veulent librement dépasser leur propre complexité (leurs propres tensions sensibles et intellectuelles) en se concentrant sur l'instant simple (indivisible) où leur singularité décide d'agir librement à partir d'elle-même, d'une manière autonome, créative, raisonnable et surtout responsable… Cela signifie que philosopher simplement implique de créer son propre cheminement en commençant chaque matin une autre approche du réel, une nouvelle perspective accompagnée par le concept opératoire de parcimonie : hier  la créativité de la Nature m'inspirait, aujourd'hui c'est le désir de conclure, demain ce seront d'autres centres de réflexion…

   Vladimir Jankélévitch a du reste donné un fort pertinent exemple de la simplicité de l'acte de création du simple dans la vibrante relation qu'un homme instaure avec"la matinée d'un monde sans mémoire et sans préexistence."(4) Cet acte est en effet simple parce qu'il ne saurait durer, se prolonger ou recommencer de la même manière. Pour cela, il procure une joie qui peut être commune à tous les hommes. Et cette joie éblouissante, fulgurante, peut aussi naître, par exemple, d'un contact intemporel avec le regard d'un autre homme. Ce simple contact apparaît alors en un bref instant actif, sans passé et sans avenir ;  il est en effet librement créé.

   En conséquence, philosopher simplement, le plus simplement possible, consiste surtout à vouloir créer de toujours nouveaux actes responsables, sans se laisser enfermer dans le devenir contraint de sa propre finitude existentielle, mais en ayant conscience de se trouver, à chaque nouvel instant libre, au bord de l'infini (par exemple dans un don qui exprime un sentiment généreux) ou bien au contact de l'infini, c'est-à-dire dans l'acte instantané où une relation morale commence à naître pour rencontrer librement l'autre.

   Ma démarche s'inspire certes des attitudes diverses de Socrate, Diogène, Thoreau, ainsi que la "simplicité volontaire" de Gandhi. Car, dans mon dialogue avec Nietzsche, cet ange glacial et impitoyable, une perspective me manque, celle humaniste et simple de Socrate. Mais qui pourrait se satisfaire d'une âme morte ou éclatée ? En revanche, inspiré par les actes imprévisibles d'une volonté qui n'obscurcit pas la simplicité de ses commencements, l'acte de philosopher ne peut être que libre et responsable.

   Philosopher simplement, le plus simplement possible, consiste alors à penser en voulant créer (ou entrevoir) de nouvelles réflexions, sans se laisser enfermer dans sa propre finitude existentielle, mais en ayant conscience de se trouver soit au bord de l'infini (de la Nature ou du vide), soit au contact de l'infini (dans un acte libre). Ainsi chaque pensée se réalise-t-elle dans l'acte instantané où elle commence vraiment à naître pour soi, à partir de soi, pour rencontrer l'autre ou bien pour créer de nouvelles libertés. Et aucune complexité ne devrait obscurcir la probable simplicité de tout commencement qui a la qualité d'un état indivisible et mesuré, et qui évite de fusionner avec l'absolu, l'Inaccessible, l'Illimité ou l'Infini. En tout cas, la simplicité volontaire rapproche d'Aristote qui critiquait la prétention des théologiens à expliquer toutes les choses à partir de la Nuit. (5)  

   Plus précisément, pour chercher à vivre et à penser simplement, il vaut sans doutemieux rester au bord du sentiment de l'infini, du sans forme, du sentiment océanique ou du sentiment du néant, et ne jamais désirer le feu dévorant de l'absolu ou de l'impossible qui nous absorbe parce que notre imagination nous l'a imposé. En revanche, dans le bref instant d'une intuition de l'infini, celui qui crée sa propre décision de s'accorder avec les forces créatrices de la Nature réalise aisément un contact libre et non équivoque entre sa propre finitude et l'intemporel. Ce contact infime et non violent avec une réalité qui le précède et qui l'inspire, ici et maintenant, empêche toute illusoire fusion avec l'infini du lointain (en fait indéfini), dès lors que ce contact est étranger au cercle mythique du savoir absolu, à une poésie de l'Obscur ou au triomphe de l'ignorance. En conséquence, philosopher simplement n'implique pas de rêver sur une impossible philosophie éternelle, à venir, pure et transparente, mais d'aller vers les autres hommes dans l'instant où leur rencontre imprévisible peut devenir une authentique source de création.

    En conséquence, la simplicité est nécessaire pour philosopher, pour éclairer ce qui est complexe, pour s'interroger sur sa propre possibilité d'être simple puis de faire rayonner le simple au-delà de ses multiples tensions intimes. Cette orientation n'est paradoxale que pour ceux qui font prévaloir le complexe sur le simple, les réalités matérielles sur celles de la liberté. Or une singularité n'est pas une simple partie, certes agissante, de la totalité complexe de la réalité, elle n'est pas davantage un état complexe qui n'a pas encore été divisé, car elle peut se créer à chaque instant elle-même, inspirée par les forces de la Nature naturante, en se voulant responsable du destin mortel qu'elle n'a pas elle-même voulu.  

   Dans cette perspective, l'idée du simple est posée comme un acte pur et originel qui rayonne avant toute explication ou appropriation singulière. Cette idée est fondatrice, en quelque sorte presque a priori. Elle apparaît dans le surgissement imprévisible de tout acte libre, avant toutes les épreuves simples que chacun pourra ensuite effectuer en se situant par exemple dans la perspective modérée du raisonnable. Afin de philosopher simplement il est donc préférable d'aller du simple au complexe, c'est-à-dire de partir d'un acte simple et libre, avant de s'ouvrir ensuite sur les perspectives multiples où apparaî­tront de multiples complexités du réel. Dans ce projet qui relève d'une philosophie première, philosopher simplement n'est certes pas une action toujours simple, car elle est plutôt un cheminement fondé par l'intuition du simple, sachant qu'il faut bien, ensuite, s'interroger sur ses propres pensées en les divisant, puis en espérant rapporter chaque nouvelle épreuve complexe du réel à cette idée simple.

   En tout cas, philosopher simplement demeure une exigence intellectuelle fondamen­tale, voire éthique, qui empêche de sombrer dans la violence du multiple ; cette exigence étant d'ailleurs une injonction inconditionnelle qui vise l'absolu sans l'atteindre autrement que dans sa propre décision. Cependant, à chaque nouvel instant où surgit la volonté d'être simple, chaque homme se sent plus léger, plus libre. D'autres peuvent bien sûr chercher à construire leur propre philosophie en tenant compte de toutes les complexités du réel, ils peuvent aussi vouloir enfanter comme Nietzsche des étoiles dansantes ; mais le souvenir lumineux d'un commencement simple rendrait une œuvre philosophique, même inachevée, plus rayonnante, c'est-à-dire vraiment accessible à tous les hommes. Car, en deçà des étoiles qui rivalisent avec l'éternité, chacun peut simplement décider de créer son propre cheminement en philosophant librement dans la perspective d'une vérité universelle fort probable : dans l'espace fini que chacun cherche à habiter, toute vie reçue doit un jour être rendue afin que le Don pur de la Vie puisse éternellement animer de nouvelles vies. 

 

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1. Diogène Laërce, IX, 72.

2. Rousseau (Jean-Jacques), Discours sur les sciences et les arts, 1750, seconde partie.

3.  Aristote, La Métaphysique, Livre Λ , 7, 1072 a, 30-35.

4. Jankélévitch (Vladimir), Le Pur et l'impur, Champs Flammarion, 1960, p.28.

5.  Aristote, La Métaphysique, Livre Λ , 6, 1071 b, 25-30.

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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