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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Nietzsche : l'aigle et le serpent de Zarathoustra

Nietzsche : l'aigle et le serpent de Zarathoustra

Prologue

 

 

   L’imaginaire de Nietzsche aime la chaleur brûlante et claire de midi. Elle nourrit davantage son corps. Mais le soleil solitaire a besoin de la nuit profonde et amicale. Au moment de l’accomplissement du monde, minuit ressemble alors à midi. La même puissance infinie convertit l’abîme en altitude. Cependant, pour l’homme, la tragédie continue et nul ne saurait maî­triser ce qui va advenir. Le destin de la Nature commande afin que surgis­sent de toujours nouvelles métamorphoses. Puis, d'un chaos naissent des étoiles dansantes, sachant que l’innocence de ce devenir libère l’homme des repères rigides du bien et du mal.

   Néanmoins, l’amour du divin hasard qui dirige ce destin modifie un peu la tragédie. Le jeu est alors surmonté par un gai savoir qui chante et danse sur les ruines du devenir. Dans Ainsi parlait Zara­thoustra (1884), le phénix de la musique ravive en effet la Volonté de puissance de la Nature ; et la fête du grand midi saisit l’homme au milieu de sa route, entre la bête et le sur­homme, entre l’amour immédiat des apparences de la vie et celui de son devenir mortel. D’autres dés sont ensuite jetés et une nou­velle prophétie sur­git. Le manichéen Zoroastre, transformé par Nietzsche en Zara­thoustra, renaît et parle encore, même si c'est pour se contre­dire.

   En réalité, surtout, Zarathoustra n'est pas tout à fait seul. Des bêtes non féroces vivent amicalement autour de lui, nourrissant des moments d’une étonnante gé­nérosité. Nietzsche reste certes masqué derrière ces images qui anima­lisent sa pensée la plus mystérieuse, celle de l’éternel re­tour. Pour cela il multiplie toutes les relations pos­sibles entre lui, son héros mythique Zarathoustra, la nature, des animaux et des humains. Et la flèche éclairante de sa visée du surhumain rassemble, dans une incomparable folie créatrice, toutes les vertus, y compris celles des ani­maux : « À toutes les bêtes, l’homme a déjà pris leurs ver­tus ; c’est pourquoi, de tous les animaux, l’homme a eu la vie la plus dure. Seuls les oiseaux sont encore au-dessus de lui. Et si l’homme apprenait encore à voler, hélas ! À quelle hauteur sa rapacité ne volerait-elle pas ! » (Des vieilles et des nouvelles tables).

   Ni anthropomorphes, ni fictifs, les animaux de Zara­thoustra sont surtout des symboles. Ils traduisent la vision mythique de Nietzsche qui décentre toutes les significations pour créer de nouvelles valeurs. Car le philosophe ani­malise sa pensée et humanise les bêtes grâce à des métaphores étonnantes qui condensent ses expériences sensibles et in­tellectuelles en exprimant le devenir vivant de ses interprétations. Les mots pèsent alors très peu, ils respirent, se colorent, se rythment et dansent…

   Au reste, cet attachement sensible aux contradictions de la vie se veut lucide, même s'il doit pour cela être délirant. Les mots et leurs multi­ples constellations de sens dansent alors sur un monde, rond et mûr, en l’effleurant à peine. Avec son estomac d’aigle, Nietzsche a une âme d’ermite. Sa solitude se nourrit davan­tage des images qu’elle crée que de celles, trop lourdes, des primes apparences perçues. Premier délire ? L’éclat de ses métaphores ne remplace pas toujours le sillon continu de ses liens quotidiens avec les hommes. Les violences ordinaires terrasseront d'ailleurs le philosophe indifférent à la banale, plate et morne succession des jours et des nuits. Car nul ne peut se satisfaire du seul dialogue avec quelques animaux mythiques ou avec les lecteurs d’un au­tre siècle !

   L’aigle et le serpent de Zarathoustra, ses animaux préférés, sont pourtant les chanteurs d’un nouvel opéra qui ravive les forces vitales sans les parasiter comme une sang­sue. Aucune bête domestique ne saurait d'ailleurs inciser et nourrir, recevoir et donner. Laissons-nous donc entraîner par cette musique à la fois céleste et terrestre, même si nous souhaiterions un devenir moins violent dans l'accomplissement des métamorphoses du réel.

   En tout cas, qui ne serait pas émerveillé par les montagnes silencieu­ses où habite Zarathoustra ainsi que par ses altitudes qui savent faire chanter les profondeurs ? Tout prolifère à chaque instant. Chacun peut se laisser entraîner par des rythmes multiples et par d'hasardeuses harmonies. En rêvant près de Zarathoustra, Nietzsche parvient à se per­cevoir comme un oiseau, un ver de terre ou une plante, car il sait se donner des ailes pour vivre l’extase d’une pensée enivrée de soleil. Ses désirs s’unissent alors à ce qui vole, voltige, rampe, saute, en in­terrogeant ainsi conjointement la sagesse et la folie de Zarathoustra.

   Puis, tout paraît peut-être se hiérarchiser un peu et chaque corps prendre sa place. Des crapauds venimeux ou ivres côtoient des crocodi­les. La fiction de l’allégorie dit alors, d’une manière très sensible, avec des formes organiques, vibrantes, avec des poux ram­pants ou de petits insectes ailés, ce que les concepts penseront faiblement sur le tard.

 

 

L’animal le plus fier

 

 

   L’aigle, altier, sait ainsi se maintenir à sa propre hauteur. L’inférieur, l’esprit de lourdeur est dominé par ses vols rapides et précis. À l'opposé, en sapant tous les fondements incertains, la taupe s’enferme dans ses propres labyrinthes. Ailleurs,  le poisson qui veut approfondir l’océan bute contre l’insondable. Le chameau courageux assume de pesants fardeaux, mais s’agenouille en transformant la vie en stérile dé­sert. Et, au-dessus des éléphants et des dignes hérons qui détournent avec mépris leur regard des plats étangs, seul l’oiseau, comme l'aigle, peut rendre les choses légères : « Que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau ! » (Les Sept sceaux).

   Cette injonction est l’alpha et l’oméga de Zarathoustra. Une trans­mutation  ne peut en effet s'effectuer qu'en se tournant vers des cieux tranquilles et purs. Aussi, en l’absence d’un Dieu architecte, sans la moindre toile d’araignée de la raison pour le structurer en l'enfermant, le ciel appelle le chant de l’ubiquité. La Volonté de puissance, présente dans les forces éphémères de chaque être vivant, s’étire sur tous les axes possibles du monde fini qu’elle anime éternellement. Elle va bien au-delà du jardin de l’avenir, de ses fruits et de ses belles pommes rouges. Avec la sagesse de l’oiseau, elle vole de ses propres ailes dans son propre ciel et bien au-delà. Et sa liberté domine toutes les pesanteurs : « Voici, il n’y a pas d’en haut, il n’y a pas d’en bas ! Jette-toi de côté et d’autre, en avant, en arrière, toi qui es léger ! Chante ! Ne parle plus ! Toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? Toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger ? Chante ! Ne parle plus ! » (Les Sept sceaux, 7).

   Midi, le grand midi, cime de la roue symbolique de l’éternité, surgit ensuite lorsque l’ombre des choses est la plus courte. Ce moment de silence est heureux, couronné par le cri perçant de l’aigle ! Dans cet instant de liberté, la fière énergie de la terre vit à son zénith pour ré­pandre « l’or de sa richesse inépuisable »(Des vieilles et des nouvelles tables). Tout ce qui est profond devra monter à cette hauteur, rejoindre ce fier jaillissement in­nocent et pourtant trop riche. Voisin du soleil, confondu avec lui par les Hindous, l’aigle l'honore par son ardeur et semble pourtant se nourrir de sa propre force. Il saisit fermement de ses serres la jeune lumière matinale et crée, lui aussi, un premier mouvement rythmé, une nouvelle roue qui « force les étoiles à graviter autour de lui » (Le Chemin du créateur).

   Lorsqu'il deviendra un être désincarné, déplumé pour n'être qu'une force symbolique, il pourra servir d’attribut à Zeus, à César ou à Napoléon. Emblème, il signifiera souvent le cou­rage. Sa force mâle domine en effet les chaos et les abîmes. Son vol est rapide comme l’éclair, ses ailes déployées savent prendre la forme de la flèche. Et toujours il peut triompher de ses peurs et de ses inquiétudes. Toutefois, sans avoir l’impatience du faucon, ni les doigts crochus des vautours, Nietzsche lui confère surtout un regard et un estomac. Pour cela il participe à la mélancolie de Zarathoustra et préfère par ailleurs les nourritures saines, comme la chair de l’agneau, plutôt que les charognes affectionnées par les vautours. Moins humanisé que le sage lion, tendre et rieur qui côtoie Zarathoustra, il n’a pas besoin de conquérir sa propre liberté. Car comme le phé­nix, il est le symbole de toute régénération.

   Du reste, c’est ce qui l’associera au serpent. Dans le jardin de l’existence animale on peut certes lui préférer la douceur des colombes qui voltigent amicalement sur le nez surpris du lion. Ce dernier, vigoureux, jaune, bouclé d’or, toujours cou­rageux, sait étonnamment dominer sa violence. Pareil à un chien qui re­trouve son maître, il lèche même quelques larmes qui tombent sur les mains de Zarathoustra. Et souvent il rugit et gronde timidement. Sa volonté audacieuse et solitaire commande l’intelligence de la bonne distance. Son rugissement reste alors tendre ou rieur. Une étrange conscience de soi fonde sans doute sa mystérieuse légèreté. Et cette farouche sagesse manque certainement à l’aigle.

   Comme Zarathoustra, l’oiseau du zénith, droit comme un i, habite les plus hautes montagnes. Pourquoi ne porterait-il pas alors le feu dans les vallées et dans les pro­fondeurs ? Il n'a nul autre centre que sa propre fierté, car il vit auprès du soleil sans se brûler les yeux. Sa connaissance est immédiate et synthétique, il saisit toute la terre. Clairvoyant, Nietzsche n’est pas censé ignorer sa vertu majeure. Son acuité visuelle, selon les Grecs, lui a d'ailleurs permis de situer l’axe du monde sur la verticale de l’omphalos. Car c’est bien là, à Delphes, sur le nombril du monde, qu’Apollon (son frère symbolique) tuera le serpent Py­thon. Déjà, le plus solaire des olympiens témoignait d’un esprit sublimé capable de s’élever hors de la matière. Car ses flammes spirituelles ne vénèrent pas le dieu ventru du feu, comme le font les douillets.

   Défiant les entrailles tremblantes de la terre, l’aigle fait ainsi descendre une lumière et une volonté. Cependant, tout reste­rait muet sans la réponse du serpent, puisque nul ne sait sans lui si l’aigle du Christ ou de l'apôtre Jean préfigure le salut ou l’apocalypse. Pour Nietzsche, Python est mort. Mais il sait renaître dans les transes prophétiques et dionysiaques de la Pythie dès lors que, près du temple d’Apollon, un écho ténébreux parvient à se faire entendre. Au reste, qui pourrait séparer les divinités et leurs messagers ? L’opposition du ciel et de la terre, de l’aigle et du serpent dans les Vedas, devient ainsi pour Nietzsche l’objet d’une curieuse transmutation consacrée dans et par l'amour du grand midi : « Un aigle planait dans les airs en larges cercles, et un serpent était suspendu à lui, non pareil à une proie, mais comme un ami : car il se tenait enroulé autour de son cou ». (Le Prologue de Zarathoustra).

 

 

L’animal le plus rusé

 

 

   Proche du lézard lascif, le serpent possède un  sens plus vif de la hauteur et de la profondeur. Sa force croît comme un arbre dont les branches dominatrices s’élèvent vers de claires hauteurs, pendant que ses racines solitaires explorent des profondeurs ténébreuses et rocail­leuses. Ennemi du soleil, le serpent le défie, car il veut enfermer dans ses mouvements circulaires l’innocence créatrice de celui qui l’attire et le réchauffe. Son amitié pour l’aigle est d'ailleurs combative. Son courage agressif prend en effet la forme du fouet ou du nœud qui enserre. Toutes ses forces n’expriment, en fait, que la démesure de sa propre liberté ; elle se tord comme un ver.

   Le serpent nargue ainsi le soleil qui, malgré le rayonnement de sa volonté inexorable, ne sait pas se tourner en lui-même ! Et son action circulaire, du zénith au nadir, ne renvoie pas sa propre lumière vers quelques profondeurs. En revanche, semblable à la lune fraîche et humide, l’animal à sang froid, prince des métamorphoses, change de peau et de formes. Comme Ouroboros, le serpent qui se mord la queue, il crée la durée, son devenir vital, en lui-même. Ne voudrait-il pas, d’ailleurs s’enrouler également autour du soleil ?

   Dans ce cas ses anneaux pourraient sans doute annuler sa déme­sure créatrice ! En enveloppant la chaleur qui lui fait dé­faut, il harmoniserait le rayonnement débordant du soleil. La flèche de l’instant, nourrie par le fier soleil, s’avancerait dans le devenir, tout comme le bâton de Zarathoustra "dont la poignée en or est un serpent s’enroulant autour du soleil". (De la vertu qui donne) Cette métaphore de Nietz­sche est grandiose puisque l’amour de la source y trouve le chemin de la mer. Feu et eau s’associent alors peu à peu, comme lorsque la mer est "baisée et aspirée par le soleil altéré" (De l’immaculée connaissance).

   La vitalité lunaire du serpent, tournant autour de l’or et de la terre, lui permet également d’explorer les labyrinthes in­testinaux du ventre de la terre. Gardien du nadir et des valeurs nocturnes, maître des ténèbres et de la vie, il valorise en effet les naissances et les accouplements. Du reste, sa morsure ne serait-elle pas à l’origine des menstruations ? Étrange fécondité que la sienne ! Perpétuellement il tue et fait renaître. À la fois pénis et matrice, il se régénère lui-même. Symbole phallique, il jaillit comme une cascade ar­gentée et pénètre les fentes de la terre. Puis ses lunatiques chan­gements recouvrent la mer comme un monstre à cent têtes caressant.

   Toutefois, il préfère l’ombre et la ruse. Et lorsqu’il voudrait dominer le soleil, Nietzsche le nomme « serpent de la connaissance » (De la vertu qui donne). Sa descente dans les ombres de quelque caverne ignorée fait de lui, sans doute, le symbole de l’initiation. La médecine s’en souviendra. Cer­tes, son savoir incise la vie pour mieux guérir les souffran­ces, mais le remède réside plutôt dans la patience de la ruse. En s’insérant dans les choses qu’il noue, le serpent de Zara­thoustra en épouse les contradictions. Il reste pourtant masqué et distant, car il ne veut pas être possédé. Et il sait que le mal sera nécessairement transmuté par l’accomplissement de toutes les métamorphoses contradic­toires de l’innocent devenir de la Nature. Il connaît d'ailleurs le destin du vivant, et il ne se laisse donc pas prendre au jeu de l’intelligence abstraite qui ne rencontre que des cadavres. À l’inverse de l’âne, dont la ruse en­durante, trop systématique et répétitive, ne supprime pas ses fardeaux, il affirme l’inéluctable retour de l'instant où surgissent toutes choses.

   Certes, en entourant le soleil, il veut sans doute en limiter l’innocence créatrice. La lumière ne doit-elle pas parler également aux ténèbres ? La vie n’exige-t-elle pas quelque froideur provisoire ? Le gar­dien du nadir ne s’identifie pourtant pas au mal. Pour Nietzsche, les valeurs morales vont et viennent comme des apparences fugitives et précaires. Hors de toute symbolique religieuse, le philosophe veut réhabiliter la maudite sorcière qui glisse sur les choses et qui fut trop facilement réduite à ses apparences séductrices. Marie, mère de Jésus, a d’ailleurs écrasé la tête de l’animal ram­pant dont les yeux envieux brillaient comme des pierres pré­cieuses. La pudeur d’Ève ne sera plus ravie par quelque démon rampant.

   Sans être diabolique, le serpent de Zarathoustra, aussi terrestre que les porcs, ne se vautre pourtant pas dans la jouis­sance. Athéna en avait d'ailleurs fait l’attribut de sa sagesse guer­rière. Avec le lion, l’animal le plus rusé est donc le plus humain des amis de Zarathoustra.

   Cependant, l’habitant de la solitaire caverne du prophète de l’éternel retour ne cache pas sa face honteuse, peu dis­cernable d'ailleurs, derrière quelques recoins profonds et moisis comme d'autres animaux. Dans des crevasses vieilles et mortuaires vivent en effet les tarentules, mensongères et venimeuses, qui veulent anéan­tir le sang de l’avenir. L’araignée y aime le définitif, les ruines ancestrales, et elle guette patiemment pour punir le moindre souffle de vie. Elle s’aime donc elle-même exclusivement, comme une sangsue, en épiant tout ce qui modifie l’ordre de son monde désertique. Le fil continu et monotone de son at­tente opiniâtre mérite-t-il ce sang volé aux métamorphoses du devenir ?

   Par ailleurs, la caverne de Zarathoustra n’a pas le caractère énigmatique d’une noix trop dure qui enfermerait les forces excentrées de l’existence. Tout se passe à côté des ombres froides et vastes de minuit qui se reposent dans leurs abîmes. Le grand midi a en effet libéré les prisonniers de quelques ventres platoniciens. Le serpent lui-même s’est humanisé ou trans­formé. Et, s’il préfère la nuit mortelle, il est aussitôt absorbé : « Je vis un jeune berger, qui se tordait, râlant et convulsé, le visage décomposé, et un lourd serpent noir pendait hors de sa bouche » (De la vision et de l’énigme).

   On sait que, selon certaines fables, le serpent féconde les femmes pendant leur sommeil en s’introduisant dans leur bouche. Ici, le pacte d’amour est rompu, il y a présage de mort. La volonté du destin veut se figer sur minuit. Elle n’a plus la rouerie du serpent qui se retourne sur lui-même avant de se dépasser, avant de s'étirer ailleurs. Elle réagit, nie, et s'enferme dans quelque esprit de vengeance. Elle se méprise donc elle-même. Mais ce grand dégoût doit être surmonté ! En mordant la tête du serpent le berger se trouve alors transformé, auréolé. Les distances sont rétablies par un rire léger et doux. La roue du destin retrouve alors sa force afin de réconcilier les contraires et afin de défaire la mémoire des morts.

   Le grand midi triomphe ensuite en oubliant les sombres nuages de l’humanité qui éclatent dans des averses de grêle. Dès lors, la sagesse du philosophe se laisse aveugler par quelque folie créatrice. Et Zarathoustra fuit les longues jambes de son ombre passive, ce double encombrant et faible, mai­gre et fatigué. Car il rêve déjà à une ombre fière et tenace du futur qui s'étirerait au-delà du puits de l’éternité, au-delà de l'abîme de midi.

 

 

Le prophète de l’éternel retour

 

   Zarathoustra parle, Nietzsche aurait voulu le faire chanter et danser. Seule la musique exprime en effet les profondeurs de la vie, ses forces créatrices et destructrices. Mais les métaphores de Nietzsche possèdent suffisamment de légèreté pour évoquer l’éternel retour de l’instant créateur dans un monde régi par le divin hasard. Ce qui est, d’un point de vue uniquement philosophique, une hypothèse imparfaite et provisoire, faute de preuves, est ainsi réalisé par la force évo­catrice des symboles qui ont ainsi un contact avec l'éternité.

   Qui pourrait contester que le monde de Zarathoustra est délimité, défini, mû par un nombre restreint de centres de forces naturelles, animales ou humaines ? Tout se correspond pourtant dans ce grand jeu de dés qu’est l’existence. Chaque force, comme celle du soleil, de l’aigle ou du ser­pent, reste limitée dans l’espace mais transportée vers l'intemporel. Il n’y a pour l'admettre qu’à imaginer une inépuisable fatalité capable de créer le retour éternel de chaque instant dans un monde sans origine et sans but, puisque aucune fin n’a jamais été atteinte.

   L’hypothèse du néant étant exclue par Nietzsche, la Nature étant la puissance infinie d'une Volonté éternelle, un nombre prévi­sible de combinaisons s’effectue alors dans le monde fini habité par les êtres vivants. Le même coup de dés ré­pète donc la rencontre amicale de l’aigle et du serpent pendant que la puissance de la Nature s'affirme éternellement. Et le fier soleil s’impose à chaque instant malgré ses maladies qui obscurcissent l’âme inondée de Nietzsche. Cependant, en un instant rapide comme l’éclair, le soleil touche l’intemporel qui lui transmet sa puissance. D'une manière aussi symbolique, l’aigle et le serpent révèlent com­ment le destin de la Nature réalise sa puissance éternelle en permettant l'affirmation d'un amour mystérieux entre les animaux les plus opposés, voire ennemis.

   Deux ordres se réconcilient alors dans la métaphore où le serpent dionysiaque s'enlace autour du cou de l’aigle apollinien. Et l’instant de midi, fier comme l’aigle, dit d'une autre manière, la plénitude de la puissance intemporelle de son amour de minuit. Le serpent a en effet besoin de l'étonnante fulgurance de l'aigle. Il ne peut en rester à ses enlacements multiples et rusés. Il ne peut créer seul la plénitude d'un devenir terrestre. Ici et maintenant, en quelque lieu que ce soit, ce qui est rassemblé se dispersera, la lourdeur redeviendra légère, et cela, éternellement : « Le centre est partout, tortueux est le sentier de l’éternité » (Le convalescent).

   En fait, le retour de l’instant créé par la Volonté de puis­sance de la Nature s’effectue, ici ou là, dès lors qu’une apparition s’achève. Pour effectuer ce retour, il faut que la fierté de l’aigle entraîne la ruse du serpent ainsi que toutes les forces réticentes et réactives du devenir dans le nuptial anneau des anneaux, dans l’anneau du devenir qui accomplit le re­tour. Il faut que l’aigle devienne vraiment soleil et le serpent Ouro­boros. Alors, dans le midi de l’éternité, l'ombre que prophétise Zarathoustra, l'ombre affirmative et créatrice du surhumain pourra vouloir son déclin. Elle rassemblera, d’une ma­nière certes tragique, le commencement et la fin, la sagesse et la folie, la joie et la douleur : « La joie se mord elle-même, la volonté de l’anneau lutte en elle » (Le chant d’ivresse).

   Joie ! La suprême puissance veut alors son déclin, les fai­blesses de la connaissance, les douleurs de l’individuation et l’épuisement de l’activité créatrice. Car il n’existe pas un seul chemin vers l’éternité puisque la Volonté de puissance bouillonne diversement en chaque être vivant. Mais, à l’heure voulue par le destin, chacun peut vouloir le sublime et éternel retour de l'instant le plus accompli et créer la circonférence des circonférences, le nombril du temps, la cloche d’azur : « Un jour reviendra l’enchevêtrement des causes où je suis enserré, – il me recréera ! Je fais moi-même partie des causes de l’éternel retour. Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce ser­pent – non pas pour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou semblable : je reviendrai éternellement pour cette même vie, identiquement pareille, en grand et aussi en petit, afin d’enseigner de nouveau l’éternel retour de toutes choses, – afin de proclamer à nouveau la parole du grand midi de la terre, et des hommes, afin d’enseigner de nouveau aux hommes la venue du Surhomme » (Le Conva­lescent).

   Pour celui qui refuse de penser au cœur des images symboliques qui expriment mystérieusement le devenir éternel du réel, cette fiction de l'éternel retour est possible mais peu certaine. En revanche, pour celui qui se met au bord de l'abîme de sa propre finitude, un contact est possible avec l'infini, comme le prouve symboliquement le cercle amoureux de l'aigle avec le serpent. La loi de l’entropie, qui consacre la dégradation de tout l’univers physique, ne concerne pas la pensée métaphorique qui toujours se crée de nouveaux horizons.

   Dès lors, l'objection scientiste importe peu, car la philosophie de Nietzsche ignore les profondeurs métaphysiques du nihilisme. Elle préfère danser et chanter comme dans un opéra. Et, en l’absence d’un chef d’orchestre, hormis celui du divin hasard, n'est-il pas parfois possible, tout en restant humain, d'empêcher que la fierté d'une sagesse ne devienne folie, c’est-à-dire abîme de silence ou cacophonie ? 

 

 

Cet article est extrait d'un essai intitulé NIETZSCHE ET L'AMOUR, en vente chez Amazon.

Nietzsche : l'aigle et le serpent de Zarathoustra
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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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SARR Benjamin 25/01/2015 15:31

Excellent commentaire