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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Métaphysique entre le clair et l'obscur

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Claude Stéphane PERRIN

 

Une métaphysique entre le clair et l'obscur

 (texte modifié d'abord intitulé de l'obscur au clair)

 

   En réalité, aucune philosophie de la Nature n'est capable de connaître la totalité qu'elle cherche à englober, a fortiori lorsqu'elle pense cette totalité comme infinie, sans aucune limitation. Ainsi la Nature est-elle pertinemment désignée par Marcel Conche, dans son ouvrage intitulé Métaphysique, par la métaphore de l'Obscur ! Cette condensa­tion  imagée a le mérite de fixer le fait de l'inconnaissable en dehors de toute clarté, c'est-à-dire de bien distinguer le clair (la pensée singulière et raison­nable du philosophe) et l'obscurité qui caractérise la Nature (comme totalisation infinie de tous les mondes finis, comme "le Tout de la réalité" (1). Il y a ainsi une relation complémentaire entre  la clarté des concepts et l'intuition d'une métaphysique de l'Obscur qui sera surtout source d'images et de poésie.

   Cette relation entre le clair et l'obscur est-elle alors pertinente ? Assurément, car, pour commencer, Marcel Conche reste en deçà du confus, du complexe ou de l'obscur, c'est-à-dire de la matière. Il part d'un point de vue clair qui interroge le confus en montrant les limites des interprétations matérialistes. Il  souligne en effet  leur réductionnisme, même lorsqu'il est aussi émergentiste, production à partir de la matière : "On ne peut ex­pliquer le supé­rieur par l'inférieur (non expliqué), puisqu'on ne peut en former le concept : à partir de la matière, on ne pourra for­ger ni le con­cept de vie, ni le concept d'esprit."(2)     

   Le point de vue, simple et clair, de Marcel Conche est ainsi fondé à la fois sur la raison et sur son expérience singulière qui ne lui donne jamais "une notion claire de la matière". Cette dernière n'est alors qu'un "côté" (3) de la Nature qui renvoie à l'esprit. Dès lors, ce côté, cet aspect ou effet que constitue la matière ne permet d'expliquer que sa fin mortelle. On pourrait dire que le multiple n'explique que son retour au multiple, et que le destin de la matière n'explique pas la puissance créatrice de la Nature qui fait éternellement naître de nouvelles formes. Dès lors, la métaphysique non matérialiste, mais naturaliste, de Marcel Conche est ainsi à la fois une conséquence et un fondement de la pensée du simple, puisque le philosophe ne recherche pas le Tout de la réalité avant d'avoir conçu le sujet (se sachant menacé par la mort) qui s'interroge sur ce Tout éternel : "J'entends par Nature cette Nature qui se donne à moi sans autre référence qu'à elle-même, qui ne me rejette pas comme un sujet, n'étant alors elle-même que l'objet de la connaissance, qui, au contraire, m'enve­loppe, me contient - et me destine, comme toutes cho­ses, à la vieil­lesse et à la mort" (4).

   Dans cette perspective, la métaphysique n'est plus une science (comme chez Aristote), mais une claire interrogation sceptique sur leTout obscur in­connaissable et incompréhensible de la Nature. Marcel Conche en reste donc à des spéculations (p. 90) ou à des interprétations  (p. 174) sur une "totalité qui intègre tout le réel, qui donc intériorise tout l'extérieur et ne laisse rien hors d'elle." (p.167). Mais le philosophe sait pourtant que le Tout constitué par la Nature n'est pas un aveuglant pa­ra­digme (idéaliste et formel) mais la réalité même de la Nature qui crée pour chaque homme un horizon (en grec horizein si­gnifie borner). Et c'est alors sur cette bordure, entre le simple et le complexe, le clair et l'obscur, que chaque existence vieillissante et mortelle sait qu'elle est pourtant concernée par l'infini. Car cette idée du Tout est identique à celle de l'infini. Le philosophe se situe ainsi dans la continuité d'Anaximandre qui identi­fiait la Nature (omni-englobante, génératrice de vie) et l'infini(to apeiron).

   La conséquence est ensuite humaine s'il est admis que le visible et le clair ne sont pas condamnés à se perdre dans une profondeur invisible et obscure (ou inversement). La raison du métaphysicien trouve alors ses limites, entre l'épreuve raisonnable du clair et du visible et l'épreuve de l'Obscur qui ne requiert pas de penser la mort dans la vie, mais d'interroger cette mort inéluctable à partir des forces éternelles de la Nature…

   Néanmoins, une autre manière, non tragique, serait possible. C'est celle de Wittgenstein qui, dans son Trac­tatus logico-philosophicus (5), borne son approche du simple aux seules données claires et logiques de la pensée. Le philosophe ignore ainsi la possibilité de dépasser les faits les plus évidents en cherchant à s'interroger sur leurs fondements parfois obscurs. De plus, il n'y a pas de faits objectifs sans la volonté de les poser comme faits. Car ces derniers ne sont, en eux-mêmes et par eux-mêmes, jamais totalement ni clairement fondés, a fortiori lorsqu'ils concernent la réalité infinie, complexe et inconnais­sable de la Nature. Il manque ainsi à cette philosophie la pensée du fondement qui précède nécessairement tout fait du clair ou de l'obscur. Un fondement est en effet ce qui rend possible, voire nécessaire, une chose ou une autre, précisément parce qu'il pourrait donner l'une ou l'autre. Le fait de pouvoir donner ou non précède donc ce qui a pu ou non être donné : l'obscur ou bien un peu de clarté. Et chaque fait, pour l'existence d'un homme, s'anticipe lui-même. Il est créé sans forcément prévoir sa propre création…

   En réalité, le monde conceptualisé par Wittgenstein est pensé à partir d'un ensemble fini, déterminé, objectif et complet, qui est nommé le monde des faits. Or ce point de vue logique de l'auteur du Trac­tatus logico-philosophicus oublie de penser aussi bien la réalité de la Nature (infinie) que le monde lui-même dans sa dimension sensible et changeante. Le monde n'est en effet pour lui qu'un fait supérieur qui rassemble "tout ce qui arrive" (1). Et le philosophe ne tient pas compte de celui (de chaque homme) qui pose cet événement dynamique par delà l'apparence de tous les faits, de tous "les états de choses" (2), y compris de ceux "qui n'arrivent pas" (1.12). Wittgenstein en reste ainsi à des "tableaux (Bilder) des faits" (2.1), à une statique des faits qui refuse de penser la dimension non concevable du monde, celle qui englobe tout le clarifiable, c'est-à-dire le fait mystique de l'Obscur, et notamment "le fait que le Monde soit" (6. 44).

   Il n'en est pas de même si l'on considère la réalité infinie de la Nature à partir de son devenir éternel. Dans ce cas, le fait de la présence des choses ne peut pas être rapporté symétriquement à sa propre disparition. Le deve­nir éternel de la Nature crée alors des relations com­plexes entre les faits qui donnent parfois plus qu'ils ne reti­rent. C'est la même chose pour chaque singularité qui peut volontairement donner plus qu'elle n'a reçu, donc créer. La Na­ture fait d'ailleurs parfois de même, comme le constate chaque jardinier, et pas seulement au printemps…

   De plus, le fait de la présence des choses (y compris dans leur imprévisible devenir) requiert aussi, notamment pour être re­connu, le fait de la pensée de cette présence, c'est-à-dire un rapport dyna­mique entre deux faits distincts mais insé­parables : l'un sensible (de l'appa­rence de quelque chose), l'autre intellectuel (de la conscience de sa dispari­tion). Or ce rapport dynamique inhérent à un fait et par rapport à d'autres faits a pour concept l'événement, c'est-à-dire un passage constant d'un fait à un autre fait (ou à plusieurs faits). Et cet événement est d'ailleurs la vie même du deve­nir de la Nature qui constitue sa réalité aussi bien naturante (créatrice) que naturée (uniquement donnée à chacun à partir des mondes multiples créés par elle).

   Cela signifie qu'il y a pour moi une primauté du rap­port dynamique, la primauté d'un autre devenir possible entre les faits sur les faits eux-mêmes, et qu'il n'est pas souhaitable de séparer les faits de leur contexte hu­main et, en même temps naturel, comme le ferait une interprétation seulement fondée sur des faits positifs, statiques ou abstraits.

   Dès lors, comment penser les événements dans leur imprévisible devenir ? La pensée sensible, éloignée du silence supposé inhérent à toute pensée pure, s'étire dans l'incertitude. Et sans la conscience d'un décalage entre l'éternel et le temporel, il n'y aurait pas de pensée possible. En tant qu'événement éternellement créateur de nouvel­les formes, de nouveaux mondes ou d'ensembles cohé­rents, la Nature reste certes inconnaissable ; la méta­phore de l'Obscur est indispensable. Mais, comme pour toute méta­phore, cette image donne plus à penser qu'elle ne pense elle-même poéti­quement, et notamment une éventuelle sortie de l'Obscur, un dépassement de l'abîme vers quelque clarté.

   Cette virtualité d'un retour au simple peut sembler absurde, mais elle ne l'est pas si l'on admet que le Devenir indéfini de la Nature peut aussi se replier sur le point neutre (au sens d'un vide rela­tif et non d'un néant) qui précède toutes les créations. Ce point, ni clair ni obscur, rend possible le choix de l'obscur ou du clair. Ensuite, à partir de ce point, la pensée de la Nature peut s'in­térioriser en s'ouvrant sur l'infiniment petit, comme en un événement fondateur, puisque le prime événe­ment d'un retrait intellectuel dans un vide provisoire (le plus petit possible) peut fonder tous les événements, c'est-à-dire ouvrir aussi sur l'infiniment grand qui englobe tous les mondes matériels.

   Dès lors, la création possible d'un point de retrait neutre par celui qui veut interpréter métaphysiquement la Nature rend également pos­sible une asymétrique relation entre ce qui crée (la nature naturante, infinie et obscure eu égard à sa réserve de don), ce qui est créé (la nature naturée refer­mée sur des mondes opaques), et ce qui peut aussi créer (l'homme qui apporte librement quel­que clarté intérieure à l'obscur, non comme le rayonne­ment d'une violente beauté mais comme celui d'un joli apaisement).

   Ce retour, de l'obscur à la clarté (et inversement), ne peut certes s'effectuer qu'à partir du vouloir d'une ouverture sur l'infini, c'est-à-dire du vouloir par chacun de créer, donc de donner plus qu'il n'a reçu, et de vivre sa propre finitude en quittant les feux menaçants qui opposent violemment l'obscur et la clarté… C'est d'ailleurs ce que réalise la lumière dans les tableaux de Manet. Elle nie discrètement l'obscur. Pour cela, les faits colorés deviennent clarté rayonnante, source lumineuse. Certes, en créant cet ouvert, l'homme s'éloigne de toute éventuelle vérité stable et définitive. Les représentations idéalistes de la transcendance de la lumière sont par lui définitivement écartées. Plus d’héliotropisme possible, car la clarté intime du créateur se fait légère, vraiment très légère, donc seulement et discrètement ouverte sur l'infini… Et pas davantage !

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1. Conche (Marcel), Quelle philosophie pour demain ? puf, 2003, p. 119

2. Conche (Marcel), Philosopher à l'infini, puf, 2005, p. 76.

3. Conche (Marcel), Métaphysique, puf, 2012, p. 83.

4. Conche (Marcel), Quelle philosophie pour demain ? puf, 2003, p. 84.

5. Wittgenstein (Ludwig), Tractatus logico-philosophicus, idées/gallimard, n°264, 1961.

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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