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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Marcel Conche et la métaphysique

 

 

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Dessin à partir d'une photo de Marcel Conche.

 

 

   Considérée comme la source créatrice de la Totalité du réel, à l'exclusion du vide, la Nature naturante est infinie, donc simple, même si ses profondeurs restent invisibles. Mais il n'en est pas de même de la Nature naturée, c'est-à-dire de l'éphémère présence insaisissable des êtres qui étirent indéfiniment leur complexité vers un inconnaissa­ble et mystérieux ailleurs. En conséquence, eu égard à cette contradiction entre une source simple et infinie du réel (donc parfaite) et son devenir indéfini, donc inachevé, les secrets de la Nature interpellent vainement la pensée qui y perd ses primes intentions de recueillir l'universel à partir du simple, c'est-à-dire une vérité compréhen­sible par tous les hommes. La pensée métaphysique requiert donc de bien distinguer l'indéfini (la limite abstraite de l'horizon, la limite qui peut toujours être temporelle­ment et spatialement repoussée) et l'infini qui lui inspire l'idée d'une totalité vivante, échappant pourtant à toute compréhension.

   En fait, dans sa globalité ontologique, la Nature est incompréhen­sible car nul ne sait comment, s'articulent en elle les rapports entre sa créativité continue et sa fermeture mortelle, le simple et le complexe, la matière et l'esprit, le fini (ou l'indéfini) et l'infini, le vide et le plein. L'hypothèse d'un englobant, d'une idée qui contiendrait en même temps la Nature naturante et la Nature naturée, ne peuvent donc être exprimée que par quelques métaphores qui disent d'une manière allégorique sa réalité indéfiniment inaccessible, et même si elle est éprouvée par quelques sentiments naturels.

   Par exemple, pour M. Conche, "La Nature est un ensemble-multiplicité : elle est unique, mais non une, tout comme une tapisserie peut-être unique mais non une, si les motifs n'ont pas forcé­ment de rapport les uns avec les autres." (1) Cette immense tapisserie n'ayant pas de centre, sa représentation fait aussi penser à un "fourré inextricable" ou bien à un "labyrinthe sans issue". En conséquence, la vérité de la Nature, si vérité il y a, ne serait donc pas dans l'abîme (Démocrite), mais dans l'ouverture d'un infini-multiplicité (2) sur "le fond de l'In­fini." (3) Cette interprétation métaphysique  de Marcel Conche rejoint en fait celle d'Anaximandre. Le philosophe pré-socratique identi­fiait en effet la Nature (omni-englobante, génératrice de vie) et l'infini (to apeiron) : "Anaximandre a, le premier, introduit le mot infini- άπείρον - pour désigner l'άρχή, le principe, la source, l'origine radi­cale de tout ce qui est." (4)

   En tout cas, la Nature ne livre pas ses secrets… L'homme ignore en effet, faute d'expérience globale, si elle est génération ou mort, perfection rationnelle ou modifications aléatoires, cosmos ou chaos. Du reste, elle est peut-être ici ordonnée et ailleurs incohérente, parfois ceci et parfois cela (insaisissable), ceci et cela (confuse) ou enfin ni ceci ni cela (neutre) ? Dès lors, la Nature peut-elle inspirer autre chose qu'une très orgueilleuse fiction poétique du Tout, c'est-à-dire un imaginaire ?

   Quoi qu'il en soit, cet englobant de tous les mondes (ce processus dynamique et intemporel de toutes les diversités) maintient la pensée de chacun dans l'embarras. Comment trouver l'expression pertinente et compréhensible de ce qui n'est pas l'objet d'une possible totalisation homogène, ordonnée, objective et néces­saire, de ce qui n'est pas connaissable comme cercle de tous les cercles possibles ? Cela semble bien difficile. Néanmoins, en tant que mystérieuse Totalité, la Nature me destine clairement et sans nul doute "comme toutes cho­ses, à la vieil­lesse et à la mort" (5). Et cela est vrai même si je ne vis pas seulement pour cette vieillesse et pour cette mort, puisque je peux décider de vivre d'abord et surtout avec d'autres hommes afin de les aider, de les accueillir et de les aimer.

   Dans cette optique, aucune métaphysique naturaliste ne devrait alors être séparée de sa dimension spirituelle (réalisée par et dans la Morale universelle des Droits de l'homme). Pour cela, comme l'a écrit Marcel Conche, la Nature peut être spiritualisée par l'homme, et le naturel peut être dénaturé : "Dans l'homme, la Nature devient esprit, car la Nature s'ignore, mais l'homme se sait. Mais, puisque la Nature est autocréatrice, l'homme est le plus naturel des êtres, du moins le plus conforme à l'essence de la Nature, pour au­tant qu'il se fait autocréateur, c'est-à-dire commençant à partir de lui-même." (6) L'interprétation de cette dénaturation passe alors par une intériorisation,  par "une totalité qui intègre tout le réel, qui donc intériorise tout l'extérieur et ne laisse rien hors d'elle." (7)  

   Face à l'immensité suggérée par une image rêvée du Tout, rêvée par une image finie qui suggère des lointains (l'infinie totalité de la Nature n'étant ni connaissable, ni représentable) n'apparaît pour chaque homme qu'une image limi­tée, provisoire et incompréhensible de l'immensité de quelques mondes chan­geants. Chaque monde reste pourtant incompréhensi­ble, car chacun dépend de la connaissance impossible de son englobant. Par exemple, l'homme possède en lui-même un monde imaginaire lorsqu'il rassemble ses expériences personnelles pour consti­tuer son moi (une représentation narcissique, mythique ou éclatée de lui-même). Ensuite, il peut aussi créer d'autres mondes, notamment des prolongements intellectuels et sensibles en tant qu'œuvres (de philosophie ou d'art). Et chacun est inclus dans d'autres mondes (social, politique, économique…). Mais ce n'est pas tout car la liberté demeure, pour Marcel Conche comme pour moi, "l'essence de l'homme" (8). Et cette liberté n'est pas une épreuve négative, déterminée, mais la capacité de toujours pouvoir s'orienter selon son propre vouloir, de pouvoir choisir et (en même temps) de vouloir pouvoir. Il est alors de notre essence (nature) de créer notre rapport au réel sans rester tout à fait ce que nous étions, en nous ouvrant donc sur l'imprévisible. 

   Un ouvert sur l'Infini s'effectue alors à partir des hom­mes eux-mêmes, éléments de la Nature, qui décident d'imaginer leur actes raisonnables, y compris en philoso­phant et en créant leur propre philosophie première, parce que cette dernière est fondée par la liberté de chacun en dépit de tous les aléas d'une existence. En conséquence, pour l'homme, l'ouverture de sa propre finitude intellectuelle et sensible sur l'immensité de la Nature ne le conduit pas uniquement à interpréter des images ou à créer des concepts. Car, si nul ne mérite les hasards heureux ou malheureux qui créent une grande part de nos destinées naturelles, cha­cun peut néanmoins se vouloir libre en donnant un sens personnel à l'aléatoire, à ce jeu absurde, y compris lorsqu'il apporte de grands malheurs.

  

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1. Conche (Marcel), Métaphysique, Puf, 2012,  pp. 86, 87, 213,.

2. Conche (Marcel),  Philosopher à l'infini, Puf, 2005, , p. 17

3. Conche (Marcel), Métaphysique, op.cit., p. 33.

4.  Conche (Marcel), Frag­ments et Témoignages, Épiméthée, PUF, 1991, p. 55.

5.  Conche (Marcel), Quelle philosophie pour demain ? puf, 2003, p. 84.

6.   Conche (Marcel), Métaphysique, op.cit., p. 97.

7.   Conche (Marcel), Métaphysique, op.cit., p. 167.

8.  Conche (Marcel), Métaphysique, op.cit., p. 37.

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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