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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Levinas et le neutre.

 

 

Extrait de LE NEUTRE ET LA PENSEE (L'Harmattan, Collection Ouverture philosophique, 2009)

 

 

 

 

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Levinas et le neutre

 

3a. Le refus de la perfection brutale de l' il y a. Selon l'idéal de la philosophie occidentale, et notamment de la philosophie de l'être, les choses sont parce que l'être est, sans transcendance. Pour Levinas, l’ontologisme est source de barbarie : "La vérité élémentaire qu'il y a de l'être - de l'être qui vaut et qui pèse - se révèle dans une profondeur qui mesure sa brutalité et son sérieux" (14). De plus, Levinas rattache l'il y a (es gibt) de Heidegger à un "matérialisme honteux" (15). Il y voit en effet (et refuse) la dissolution de l'humain dans un jeu de différences matérielles, indifférentes et anonymes : "La dernière philosophie de Heidegger… pose la révélation de l'être dans l'habitation humaine entre Ciel et Terre, dans l'attente de dieux et en compagnie des hommes et érige le paysage ou la nature morte en origine de l'humain. L'être de l'étant est un Logos qui n'est verbe de personne" (15). La critique est pertinente. Dès lors, comment échapper au fascinant, anonyme et impersonnel il y a de Heidegger, sans lui opposer une autre forme de l'il y a ? Pour y parvenir, Lévinas pense qu’il faut rompre avec la philosophie du neutre après l'avoir radicalisée, car il reproche à cette dernière de ne traduire que le bruissement chaotique et impersonnel d'existences (sans véritables existants) seulement déterminées par des besoins et obéissant donc à chaque situation. L'il y a doit en fait être refusé parce que l'ontologie du neutre s'impose à la manière d'une inhumaine et insignifiante obsession, celle d'un dehors corporel privé de sens, voire contradictoire.

   Demeure une autre raison de refuser cette ontologie : elle est une source d'images, non de concepts. Lévinas le prouve par un exemple. Il évoque "quelque chose qui ressemble à ce que l'on entend quand on approche un coquillage vide de son oreille, comme si le vide était plein, comme si le silence était un bruit" (16). Cette épreuve n'a pas plus de sens que l'assertion insistante et monotone : il pleut. Toutefois, au-delà de cet exemple, la pensée de Lévinas s'élargit… jusqu'à refuser la brutalité de cette dérive de l’il y a vers l’indifférence : "Toute civilisation qui accepte l'être, le désespoir tragique qu'il comporte et les crimes qu'il justifie, mérite le nom de barbarie" (17). Il faut donc sortir de l'Être, quitter ce paradigme fondateur de La Vérité, ce modèle de perfection étranger à  chacun…

 

3b. L'oppression du trop-plein d'être. Levinas accentue ensuite la vérité élémentaire (plutôt banale) du fait qu'il y a de l'être en la rapportant à son socle le plus matériel, le plus déterminé et le plus impersonnel qui soit, celui des besoins. De ce point de vue global, la situation existentielle paraît extrême et insupportable pour toute conscience. Elle contient trop d'être et l'épreuve de cet excès se révèle insoutenable. La présence fatale d'un corps dominé par ses besoins, l'il y a de ce corps pour un moi, même si le corps est également la source de la constitution de chaque moi, est un poids qui rompt l'identité. Cette pesanteur détermine en effet la dramatique dualité de chaque moi entre "le sentiment aigu d'être rivé" (18) et le besoin d'échapper à cette souffrance.

   Cette dualité surdéterminée crée forcément ensuite un besoin d'évasion hors de soi, non à l'égard de sa propre finitude pour viser un infini essentiel, mais contre l'enchaînement le plus radical (du moi à soi), contre le fait brut que le moi est déterminé, qu'il y a. La scène neutre où se déroule cet anonyme il y a est intensément vécue comme un enfermement et comme une obsession, même si la peur de la mort est alors ignorée. Cette scène est en effet la prison mystérieuse d'où l'étant ne parvient pas à sortir. Le remue-ménage de l'existence se déploie ainsi dans le silence non tranquille de son excès d'être : "La négation et même l'anéantissement ne laissent-ils pas toujours subsister la scène même où se jouent négations et anéantissements. Le dehors n'est-il pas en quelque façon dedans ? N'est-on pas toujours enfermé dans l'exister ? Point d'évasion (…) impossibilité de rompre…" (18). Le malaise, dû à la passivité de l'existant à l'égard de ce trop-plein, remplace le manque angoissant, la privation d'être propre à l'étant chez Heidegger. En définitive, le neutre serait pour Lévinas l'épreuve imagée "d'une espèce de poids mort au fond de notre être" (19).

 

3c. Le neutre pesant et la conscience du sans issue. Dans cette épreuve corporelle de la pesanteur de son trop-plein d'être, il est impossible de sortir de soi, d'aller quelque part, d'échapper à l'inamovibilité de sa propre présence, de s'évader de son emprisonnement ou de créer quoi que ce soit. L' il y a manifeste en effet une étrange et inhabitable (unheimlich) oppression. Dès lors, l'évasion qui est désirée ensuite se fonde sur une "excendance" du besoin qui, en lui-même, ne manque de rien, n'aspire à aucune fin précise, est ce qu'il est. Et le plaisir qu'il pourrait rechercher (trompeuse et décevante évasion) ne serait qu'une fin impossible. L’enfermement est total. Lorsqu'il est impérieux, lorsque l'excès devient le plus pesant, il y a souffrance ou, plus précisément, un dynamique malaise qui est dû à l'effort de sortir de l'intenable. C'est comme dans "le désespoir d'une mort qui ne vient pas" (19). Il n'y a pas de but, pas de terme, car la mort n'est pas l'issue ou la solution.

   En attendant, jamais complètement satisfait, le besoin reste ce qu'il est, même lorsque la chute abyssale d'un plaisir dénoue le malaise en créant une dispersion provisoire. Vite le mal au cœur reparaît ; il reste intime, entre soi et soi, dans et par l'enfermement de soi. Lorsqu'il est le plus pur le malaise se transforme en nausée : "Dans la nausée, qui est une impossibilité d'être ce que l'on est, on est en même temps rivé à soi-même, enserré dans un cercle étroit qui étouffe" (19). Cette situation-limite de la nausée affirme l'être, prouve l'impossibilité de s'évader, la preuve désespérante et angoissante d'un moi rivé à l'être, "le dégoût de soi, la lassitude de soi" (20). Et la nausée prouve le caractère imparfait de chaque moi, rivé à sa constante pesanteur :"Elle ne se réfère qu'à soi-même, est fermée sur tout le reste, sans fenêtre sur autre chose. Elle porte en elle-même son centre d'attraction" (21). Une autre épreuve du neutre, différente de celle de la nausée, est évoquée par Lévinas, celle du moment où la veille devient l'horrible entonnoir de l'insomnie : "Horreur d'un sans-cesse, d'une monotonie dépourvue de sens. Horrible insomnie" ()"il y a un processus anonyme de l'être. Sans porteur, sans sujet, comme dans l'insomnie, ça n'arrête pas d'être – il y a" (22).

   Peu à peu un ouvert se laisse pourtant deviner, celui de l'éthique, celui du sens qui interroge le sens, celui de la valeur du besoin et de la fascination de l'il y a. Pour une pensée sensible et libre du neutre, cette fascination serait de trop, voire insensée.  Mais  elle  est  fondamentale  pour Lévinas qui pose à partir d'elle son refus du neutre et son désir métaphysique, sans déception, sans satisfaction… de l'absolument Autre. Son désir, répondant à l'appel d'un Dieu non contaminé par l'il y a, est inséparable d'une éthique sans doute inspirée par la Thora (le Pentateuque). Comme Adam et Ève, l'existant commet la faute impardonnable d’une perte intime de lui-même, d’une mise à nu globale. Ses plaisirs sont décevants, coupables ; et ils paraissent vite honteux.  Il faut donc rompre avec soi-même..: "La honte nous oblige à revendiquer la responsabilité de nous-même" (23). Le moi se découvre en fait coupable du trop-plein de son être qui l'écrase, de "son irrémissible présence" (23), d'être là comme un usurpateur et, en même temps de constater l'impuissance de son corps à sortir de sa présence, d'être fatalement lié à sa place au soleil et en même temps à son inéluctable nudité. En conséquence, il est nécessaire, pour Lévinas, d’aller au-delà de l'être, au-delà du paganisme, au-delà de l'immanente et brute affirmation neutre qu'il y a de l'être, au-delà de son bourdonnement sans répit et écœurant ou de son remue-ménage horrifiant et encombrant.

   Cette autre voie, source de délivrance et d'ouvert sur l'Autre, n'est pas suivie par Blanchot qui lui préfère celle d'une pensée qui s’excède en se tournant vers l'impossible, en subissant alors ce qui la dépasse et qu'elle ne perçoit pas, même lorsqu'elle trouve le mot pour le dire : rien. La voie est originale, nihiliste, sans issue, comme l'a mis en évidence Marlène Zarader (24) mais elle prouve surtout l'impossibilité de penser le neutre en fonction d'une interprétation phénoménologique et ontologique. L'aporie est totale. Cette voie fait basculer le neutre dans une épreuve sans épreuve, dominée par une Autre nuit qui exprime un Dehors absolu… Mais comment le nihilisme de l'artisan du désastre (le nihilisme masqué de Blanchot selon l'interprétation de M. Zarader) peut-il penser "veiller sur le sens absent" (24) de l'il y a ? Cette distance et cette énigme doivent être interrogées, avant d'être niées et dépassées.

 

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14. Levinas, De l'évasion, Le Livre de poche n° 4261, 1998, p.94.

15. Levinas, Totalité et infini, Le Livre de poche n° 4120, 1998, p. 333.

16. Levinas, Éthique et infini, Le Livre de poche n° 4018, 2007, p.38.

17. Levinas, De l'évasion, op.cit, pp. 127, 95.

18. Levinas, Altérité et transcendance, op. cit, p.160.

19. Levinas, De l'évasion, op.cit, pp. 106, 105, 116.

20. Poirié (F) –Lévinas (E), Essai et entretiens, Actes Sud, Babel n°213, 2006, p.103.

21. Levinas, De l'évasion, op.cit, p. 118.

22. Poirié (F) –Lévinas (E), Essai et entretiens,op.cit, p. 101.

23. Levinas, De l'évasion, op.cit, p. 111, 117.

24. Zarader (Marlène), L'Être et le neutre- À partir de Maurice Blanchot. Verdier -philia, 2000, p.263.

 

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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