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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Les fondements du rire

Paulette Goddard et Charles Chaplin dans le film intitulé Le Dictateur (1938-40). Photo reproduite dans l'ouvrage consacré à Charles Chaplin par Pierre Leprohon (Les nouvelles éditions Debresse, 1957), p. 192.

Paulette Goddard et Charles Chaplin dans le film intitulé Le Dictateur (1938-40). Photo reproduite dans l'ouvrage consacré à Charles Chaplin par Pierre Leprohon (Les nouvelles éditions Debresse, 1957), p. 192.

 

   D'un point de vue global, donc forcément abstrait, le rire semble être l'expression étrange d'une réaction humaine à ce qui n'est plus humain ; par exemple à un comportement animal, mécanique, répétitif, froid, indifférent, bête, donc non libre. Cette réaction humaine peut ne concerner qu'une pensée sensible qui se trouve contrainte de se libérer un peu, certes d'une manière aléatoire, soit en extension (par une exagération ironique), soit en compréhension (par la légèreté de l'humour). Cette faible libération s'effectue alors d'une manière ludique et non réfléchie pour se moquer, pour créer une distance à l'égard d'un corps qui se s'appartient plus, qui peut être entraîné vers des situations de plus en plus graves ou qui obéit à quelque idée fixe et vide de sens. En tout cas, l'expression complexe et équivoque du rire d'un homme est inséparable d'un effet de surprise ; elle ne peut donc pas être réduite à une intuition claire, prévisible et cohérente. Pour tenter de clarifier cette complexité, distinguons d'abord le rire qu'effectue notre propre jugement sur une situation individuelle, et le rire collectif qui concerne un rapport particulier aux autres.

   Concernant une singularité, le rire rend dérisoire son propre comportement ou ses divers propos. Il engendre par sa moquerie un plaisir inconscient qui n'a pas de sens clair et simple ; son sens est en effet déterminé par l'interprétation d'une situation non conforme à des habitudes sociales. La singularité moquée paraît distraite, inadéquate, mue par la raideur mécanique d'une marionnette, puis réduite à cette épreuve désaccordée. Dans cet esprit, Bergson écrit que le rire est provoqué par une mécanique plaquée sur du vivant. Tout se passerait "comme si l'âme s'était laissé fasciner, hypnotiser, par la matérialité d'une action simple." (Le Rire, Puf, 1963, édition du centenaire, p.399). Pour le dire autrement, l'âme serait alors dominée par des gestes répétitifs et par des actions trop simplifiées, voire simplistes…

   Du point de vue collectif des rieurs, ces derniers sont enfermés dans le cercle rassurant de l'entre soi. La nature communicative du rire n'est en effet possible que parce que les éclats de rire sont conformes aux valeurs très relatives d'une communauté plus ou moins élargie. Ces éclats de rire expriment ainsi des réactions plaisantes et unanimes de complicité qui n'humanisent pas (bien au contraire !), puisqu'il s'agit pour un groupe de se moquer, par des grimaces ou par des imitations caricaturales, des qualités et des défauts de ceux qui n'ont pas les mêmes valeurs, les mêmes comportements sociaux.

    Dès lors, comment interpréter le plaisir inhérent au rire des rieurs ? Il faut d'abord distinguer ce qu'est un plaisir (un état de satisfaction homogène qui a une certaine durée) et une joie (qui est l'expression instantanée d'un accord avec un objet). Ou, pour le dire autrement, le sentiment d'un plaisir (toujours complexe et en grande partie inconscient), qu'il soit partagé ou non, est lié à la dépense brutale d'un surplus (devenu insupportable) de l'énergie psycho-somatique ; cette dépense étant différente pour chaque individu, les rires n'ont pas la même intensité. Par ailleurs, une joie peut être inséparable d'un acte bref, désintéressé, humain et simple qui met en contact avec une perfection (lorsqu'un acte libre ouvre sur la perfection de l'infini). Cependant, la joie, ce rayonnement bref d'un acte épanoui, peut aussi concerner une action  matérielle ; elle sombre alors dans la profondeur durable d'une jubilation intéressée, c'est-à-dire d'une joie expansive trop sensible pour traduire le surgissement d'un acte vraiment moral.

   Dans ces conditions, le rire devrait être étranger à la pure joie d'un acte volontaire, libre. Or le rire des rieurs est surtout l'expression plaisante d'une émotion éclatante qui, comme le précise Alain dans sa définition de l'émotion, accomplit un mouvement corporel qui s'établit "sans la permission de la volonté." (Définitions, dans Les Arts et les dieux, Pléiade, p. 1053). L'éclat de rire est en effet involontaire parce que la "joie déliée" du rire et la "joie étranglée" du fou rire naissent d'une surprise qui a pour effet "l'irradiation dans tout le corps d'une excitation soudaine et vive... " L'effet de la surprise est donc mécanique. Et l'émotion concerne l'homme dans sa nature d'automate spirituel (Descartes et Leibniz), avant qu'il ne soit plus, pour Deleuze notamment, qu'une machine désirante capable de s'émouvoir en riant et de rire en s'émouvant : "Chaplin a su choisir les gestes proches et les situations correspondantes éloignées, de manière à faire naître sous leur rapport une émotion particulièrement intense en même temps qu'un rire, et à redoubler le rire avec cette émotion." (Cinéma 1 - L'image-mouvement - , Minuit, 1983, p.233). Est-il alors possible de clarifier cette opposition entre une interprétation vitaliste (Bergson) et une conception mécaniste (Deleuze), cette dernière étant sans intériorité et sans lumière mais mue par la force d'un implacable et coupant dehors situé au-delà de tout monde extérieur : "C'est un circuit rire-émotion, où l'un renvoie à la petite différence, l'autre à la grande distance… On rit d'autant plus qu'on est ému " ? Assurément, il ne s'agit pas du même concept de l'émotion dans les deux cas. 

   Néanmoins cette différence, entre une joie pure (Bergson) et une joie mécaniquement étranglée (Alain) ou de l'ordre du circuit entre l'émotion et le comique pur (Deleuze), a des conséquences sur l'expression du rire. Dans le premier cas, la joie ignore le rire, dans le second elle est l'expression d'une émotion complexe qui est éprouvée dans le plaisir de son propre éclat de rire, mais qui refuse alors toute émotion possible (toute émotion humaine, donc non ridicule) à l'objet risible ; ce dernier n'est alors perçu que dans et par le recul de l'indifférence du rieur à son égard.

   C'est d'ailleurs dans l'esprit d'une humiliation de l'autre par le rire que Bergson écrit : "Le rire n'a pas de plus grand ennemi que l'émotion. " (Le Rire, Puf, 1963, édition du centenaire, p. 388) En effet, pour Bergson, l'émotion est considérée comme l'expression d'états d'âme humains qui doivent demeurer dignes d'intérêt et d'estime : "Il y a des états d'âme, disions-nous, dont on s'émeut dès qu'on les connaît, des joies et des tristesses avec lesquelles on sympathise, des passions et des vices qui provoquent l'étonnement douloureux, ou la terreur, ou la pitié chez ceux qui les contemplent, enfin des sentiments qui se prolongent d'âme à âme par des résonances sentimentales. Tout cela intéresse l'essentiel de la vie. Tout cela est sérieux, parfois même tragique. Où la personne d'autrui cesse de nous émouvoir, là seulement peut commencer la comédie. " (p.451)

   Dans ces conditions, l'émotion du rieur (déterminée et prolongée par son propre plaisir) ne serait-elle possible que dans et par le refus de l'émotion de l'autre, que dans et par le refus de toute cause singulière, incomparable et libre ? Cela n'est pas certain car le rire peut aussi être de l'ordre d'une émotion plutôt froide qu'indifférente (ce sentiment qui refuse tout sentiment). Et tous les rires ne seraient plus méprisants. Ils pourraient être l'expression involontaire, imprévisible et incontrôlable, d'un mécanisme naturel qui détournerait chacun des pires conflits. Et si le rire n'humanise pas, certes, il pourrait être aussi discret et humain qu'un sourire…

      Ni un éclat de rire, ni un éclat de tristesse, le sourire est aussi divers et insaisissable que le rire. Son extension épouse en effet toutes les humeurs possibles des hommes. Mais trois sortes de sourire peuvent cependant être distinguées. Le sourire narquois, malicieux, sous cape, hypocrite, qui ne s'adresse à personne, le sourire enjoué mais forcé qui peut chercher à séduire, et enfin le sourire qui ne veut rien dissimuler, mais au contraire affirmer une relation positive entre le sérieux de son apparition discrète et la volonté de ne pas prendre totalement au sérieux cette manifestation fugitive d'une humeur altruiste et généreuse.

   Dans cette dernière possibilité qui donne à penser une authentique relation humaine, le sourire est un acte simple et libre, originel donc, qui ouvre sa fragile présence sur le regard possible, bienveillant ou non, de l'autre. C'est dans cet esprit que le sourire gracieux et léger de la Joconde intériorise l'image qu'elle donne à voir d'elle-même pour la libérer peut-être de sa propre sacralisation possible, donc pour se moquer tendrement aussi bien des iconoclastes que des iconodules. Le sourire de la Joconde est alors l'expression d'un pur don, c'est-à-dire d'une donation qui ignore ce qu'elle donne. Et à qui donne-t-elle cet acte pur du don ? Nul ne peut le savoir.

   En réalité, le don libre d'un sourire n'est pas seulement formel : il s'offre dans la simplicité et la pureté d'une ligne ondulante qui fait penser à celle que les peintres ont nommée serpentine, et, en même temps il évoque une discrète vibration des lèvres qui n'est pas seulement accueillante mais qui semble surtout préparer un murmure ou un balbutiement.

   Le sourire est-il alors énigmatique ?  Sans doute lorsqu'il est interprété par la paradoxale disjonction du pur et du sensible, mais il paraît plutôt simple lorsqu'il est pensé comme un acte qui s'affirme en se retenant dans le même instant, et qui se donne librement en ignorant l'horizon de cette ouverture. Le charme d'un sourire est alors l'expression discrète et gracieuse de forces naturelles qui ne se reconnaissent dans aucune forme préétablie.

 

 img285.jpg

 

Charles Chaplin dans Les Temps modernes (1934-35). Photographie reproduite dans Charlot de Philippe Soupault, Plon, 1957,  p. 166.

 

 

   Cependant, lorsqu'un sourire reflète passivement une situation, il en prend les couleurs amères ou tragiques. Il semble alors uniquement se moquer de ce destin cruel. Lorsque ce n'est pas le cas, le sourire est l'expression libre et discrète de l'humour, d'une bonne humeur très sereine. Et cette dernière humanise puis­qu'elle atténue le pathos des plus fortes émotions en vivifiant le lo­gos abstrait qui pourrait enfermer le réel dans ses étroits filets.

   En rendant l'existence de chacun plus libre, la légèreté d'un sourire fait triompher l'esprit sur la matière. Sa délicatesse et sa simplicité créent alors les conditions d'un plaisir plus facile­ment partageable avec les autres.

   D'un point de vue global, donc forcément abstrait, le rire semble être l'expression étrange d'une réaction humaine à ce qui n'est plus humain ; par exemple à un comportement animal, mécanique, répétitif, froid, indifférent, bête, donc non libre. Cette réaction humaine peut ne concerner qu'une pensée sensible qui se trouve contrainte de se libérer un peu, certes d'une manière aléatoire, soit en extension (par une exagération ironique), soit en compréhension (par la légèreté de l'humour). Cette faible libération s'effectue alors d'une manière ludique et non réfléchie pour se moquer, pour créer une distance à l'égard d'un corps qui se s'appartient plus, qui peut être entraîné vers des situations de plus en plus graves ou qui obéit à quelque idée fixe et vide de sens. En tout cas, l'expression complexe et équivoque du rire d'un homme est inséparable d'un effet de surprise ; elle ne peut donc pas être réduite à une intuition claire, prévisible et cohérente. Pour tenter de clarifier cette complexité, distinguons d'abord le rire qu'effectue notre propre jugement sur une situation individuelle, et le rire collectif qui concerne un rapport particulier aux autres.

   Concernant une singularité, le rire rend dérisoire son propre comportement ou ses divers propos. Il engendre par sa moquerie un plaisir inconscient qui n'a pas de sens clair et simple ; son sens est en effet déterminé par l'interprétation d'une situation non conforme à des habitudes sociales. La singularité moquée paraît distraite, inadéquate, mue par la raideur mécanique d'une marionnette, puis réduite à cette épreuve désaccordée. Dans cet esprit, Bergson écrit que le rire est provoqué par une mécanique plaquée sur du vivant. Tout se passerait "comme si l'âme s'était laissé fasciner, hypnotiser, par la matérialité d'une action simple." (Le Rire, Puf, 1963, édition du centenaire, p.399). Pour le dire autrement, l'âme serait alors dominée par des gestes répétitifs et par des actions trop simplifiées, voire simplistes…

   Du point de vue collectif des rieurs, ces derniers sont enfermés dans le cercle rassurant de l'entre soi. La nature communicative du rire n'est en effet possible que parce que les éclats de rire sont conformes aux valeurs très relatives d'une communauté plus ou moins élargie. Ces éclats de rire expriment ainsi des réactions plaisantes et unanimes de complicité qui n'humanisent pas (bien au contraire !), puisqu'il s'agit pour un groupe de se moquer, par des grimaces ou par des imitations caricaturales, des qualités et des défauts de ceux qui n'ont pas les mêmes valeurs, les mêmes comportements sociaux.

    Dès lors, comment interpréter le plaisir inhérent au rire des rieurs ? Il faut d'abord distinguer ce qu'est un plaisir (un état de satisfaction homogène qui a une certaine durée) et une joie (qui est l'expression instantanée d'un accord avec un objet). Ou, pour le dire autrement, le sentiment d'un plaisir (toujours complexe et en grande partie inconscient), qu'il soit partagé ou non, est lié à la dépense brutale d'un surplus (devenu insupportable) de l'énergie psycho-somatique ; cette dépense étant différente pour chaque individu, les rires n'ont pas la même intensité. Par ailleurs, une joie peut être inséparable d'un acte bref, désintéressé, humain et simple qui met en contact avec une perfection (lorsqu'un acte libre ouvre sur la perfection de l'infini). Cependant, la joie, ce rayonnement bref d'un acte épanoui, peut aussi concerner une action  matérielle ; elle sombre alors dans la profondeur durable d'une jubilation intéressée, c'est-à-dire d'une joie expansive trop sensible pour traduire le surgissement d'un acte vraiment moral.

   Dans ces conditions, le rire devrait être étranger à la pure joie d'un acte volontaire, libre. Or le rire des rieurs est surtout l'expression plaisante d'une émotion éclatante qui, comme le précise Alain dans sa définition de l'émotion, accomplit un mouvement corporel qui s'établit "sans la permission de la volonté." (Définitions, dans Les Arts et les dieux, Pléiade, p. 1053). L'éclat de rire est en effet involontaire parce que la "joie déliée" du rire et la "joie étranglée" du fou rire naissent d'une surprise qui a pour effet "l'irradiation dans tout le corps d'une excitation soudaine et vive... " L'effet de la surprise est donc mécanique. Et l'émotion concerne l'homme dans sa nature d'automate spirituel (Descartes et Leibniz), avant qu'il ne soit plus, pour Deleuze notamment, qu'une machine désirante capable de s'émouvoir en riant et de rire en s'émouvant : "Chaplin a su choisir les gestes proches et les situations correspondantes éloignées, de manière à faire naître sous leur rapport une émotion particulièrement intense en même temps qu'un rire, et à redoubler le rire avec cette émotion." (Cinéma 1 - L'image-mouvement - , Minuit, 1983, p.233). Est-il alors possible de clarifier cette opposition entre une interprétation vitaliste (Bergson) et une conception mécaniste (Deleuze), cette dernière étant sans intériorité et sans lumière mais mue par la force d'un implacable et coupant dehors situé au-delà de tout monde extérieur : "C'est un circuit rire-émotion, où l'un renvoie à la petite différence, l'autre à la grande distance… On rit d'autant plus qu'on est ému " ? Assurément, il ne s'agit pas du même concept de l'émotion dans les deux cas. 

   Néanmoins cette différence, entre une joie pure (Bergson) et une joie mécaniquement étranglée (Alain) ou de l'ordre du circuit entre l'émotion et le comique pur (Deleuze), a des conséquences sur l'expression du rire. Dans le premier cas, la joie ignore le rire, dans le second elle est l'expression d'une émotion complexe qui est éprouvée dans le plaisir de son propre éclat de rire, mais qui refuse alors toute émotion possible (toute émotion humaine, donc non ridicule) à l'objet risible ; ce dernier n'est alors perçu que dans et par le recul de l'indifférence du rieur à son égard.

   C'est d'ailleurs dans l'esprit d'une humiliation de l'autre par le rire que Bergson écrit : "Le rire n'a pas de plus grand ennemi que l'émotion. " (Le Rire, Puf, 1963, édition du centenaire, p. 388) En effet, pour Bergson, l'émotion est considérée comme l'expression d'états d'âme humains qui doivent demeurer dignes d'intérêt et d'estime : "Il y a des états d'âme, disions-nous, dont on s'émeut dès qu'on les connaît, des joies et des tristesses avec lesquelles on sympathise, des passions et des vices qui provoquent l'étonnement douloureux, ou la terreur, ou la pitié chez ceux qui les contemplent, enfin des sentiments qui se prolongent d'âme à âme par des résonances sentimentales. Tout cela intéresse l'essentiel de la vie. Tout cela est sérieux, parfois même tragique. Où la personne d'autrui cesse de nous émouvoir, là seulement peut commencer la comédie. " (p.451)

   Dans ces conditions, l'émotion du rieur (déterminée et prolongée par son propre plaisir) ne serait-elle possible que dans et par le refus de l'émotion de l'autre, que dans et par le refus de toute cause singulière, incomparable et libre ? Cela n'est pas certain car le rire peut aussi être de l'ordre d'une émotion plutôt froide qu'indifférente (ce sentiment qui refuse tout sentiment). Et tous les rires ne seraient plus méprisants. Ils pourraient être l'expression involontaire, imprévisible et incontrôlable, d'un mécanisme naturel qui détournerait chacun des pires conflits. Et si le rire n'humanise pas, certes, il pourrait être aussi discret et humain qu'un sourire…

      Ni un éclat de rire, ni un éclat de tristesse, le sourire est aussi divers et insaisissable que le rire. Son extension épouse en effet toutes les humeurs possibles des hommes. Mais trois sortes de sourire peuvent cependant être distinguées. Le sourire narquois, malicieux, sous cape, hypocrite, qui ne s'adresse à personne, le sourire enjoué mais forcé qui peut chercher à séduire, et enfin le sourire qui ne veut rien dissimuler, mais au contraire affirmer une relation positive entre le sérieux de son apparition discrète et la volonté de ne pas prendre totalement au sérieux cette manifestation fugitive d'une humeur altruiste et généreuse.

   Dans cette dernière possibilité qui donne à penser une authentique relation humaine, le sourire est un acte simple et libre, originel donc, qui ouvre sa fragile présence sur le regard possible, bienveillant ou non, de l'autre. C'est dans cet esprit que le sourire gracieux et léger de la Joconde intériorise l'image qu'elle donne à voir d'elle-même pour la libérer peut-être de sa propre sacralisation possible, donc pour se moquer tendrement aussi bien des iconoclastes que des iconodules. Le sourire de la Joconde est alors l'expression d'un pur don, c'est-à-dire d'une donation qui ignore ce qu'elle donne. Et à qui donne-t-elle cet acte pur du don ? Nul ne peut le savoir.

   En réalité, le don libre d'un sourire n'est pas seulement formel : il s'offre dans la simplicité et la pureté d'une ligne ondulante qui fait penser à celle que les peintres ont nommée serpentine, et, en même temps il évoque une discrète vibration des lèvres qui n'est pas seulement accueillante mais qui semble surtout préparer un murmure ou un balbutiement.

   Le sourire est-il alors énigmatique ?  Sans doute lorsqu'il est interprété par la paradoxale disjonction du pur et du sensible, mais il paraît plutôt simple lorsqu'il est pensé comme un acte qui s'affirme en se retenant dans le même instant, et qui se donne librement en ignorant l'horizon de cette ouverture. Le charme d'un sourire est alors l'expression discrète et gracieuse de forces naturelles qui ne se reconnaissent dans aucune forme préétablie.

 

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Charles Chaplin dans Les Temps modernes (1934-35). Photographie reproduite dans Charlot de Philippe Soupault, Plon, 1957,  p. 166.

 

 

   Cependant, lorsqu'un sourire reflète passivement une situation, il en prend les couleurs amères ou tragiques. Il semble alors uniquement se moquer de ce destin cruel. Lorsque ce n'est pas le cas, le sourire est l'expression libre et discrète de l'humour, d'une bonne humeur très sereine. Et cette dernière humanise puis­qu'elle atténue le pathos des plus fortes émotions et vivifie le lo­gos abstrait qui pourrait enfermer le réel dans ses étroits filets.

   En rendant l'existence de chacun plus libre, la légèreté d'un sourire fait ainsi triompher l'esprit sur la matière. Sa délicatesse et sa simplicité créent alors les conditions d'un plaisir plus facile­ment partageable avec les autres.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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