Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Les démons et la philosophie

img044.jpg

 

William Blake, Songs of Innocence, Frontispice, 1789.

 

Claude Stéphane PERRIN

Les démons et la philosophie

 

   Il est possible de parler des démons sans être soi-même démoniste, c'est-à-dire guidé par une croyance aux démons. Cependant, ne serait-il pas préférable de se situer au-delà des images, donc dans la visée des concepts ? En réalité, sachant que les unes précèdent les autres, il n'est peut-être pas vain d'évoquer d'abord les images les plus étonnantes de la pensée. Car la représentation des démons, de ces êtres intermédiaires entre le ciel et la terre, est bien interprétable, notamment parce qu'elle est conforme à la spécificité des images, même s'il est impossible de produire une compréhension claire de ce qu'est la réalité intermédiaire d'une image, notamment par le fait qu'elle est fragmentaire, complexe, floue, secrète.

   L'image d'un démon est également intéressante d'un point de vue critique eu égard à la possibilité de dire sa réalité vaine et illusoire. Car la fiction démoniaque montre aisément ce qu'elle est : soit elle se présente comme l'illustration d'une détermination inéluctable (les démons de Laplace ou Maxwell), soit elle paraît, ce qui est plus important, comme une anticipation imagée qui empêche en fait l'homme de se situer sur le seuil raisonnable où pourraient naître les concepts. Dans ce second cas, la figure du démon masque le seuil (non imagé) d'une limite infranchissable qui n'est pensable qu'à partir du concept du neutre (sans doute le plus simple), c'est-à-dire à partir du concept qui dit et qui comprend la véritable réalité de l'homme situé entre sa propre finitude corporelle et l'ouvert de sa pensée sur l'infini. Dès lors, comment expliquer cette dérive irrationnelle ? 

   Certes, l'image hypothétique d'un démon ne renvoie pas nécessairement aux religions monothéistes pour lesquelles chaque homme possède un bon esprit (un ange), et un mauvais esprit (un démon) ; sachant que ce dernier est un ange déchu, un esprit infernal, malin, une sorte de diable habitant l'enfer, les ténèbres (Satan, Lucifer). Ce mauvais esprit, selon Jacob Boehme (1), cherche à prendre cruellement possession de l'homme en voulant se rendre ainsi semblable à Dieu lui-même. Comment échapper à cette étrange et funeste mythologie centrée sur des images de l'Absolu ?

   Afin de rester dans le champ de l'humain, du non séparé et du raisonnable, le mot démon devrait alors être pris dans son sens originel, celui de l'antiquité polythéiste grecque. Le démon (daimôn) était alors un esprit, inférieur à une divinité et supérieur à un homme, un génie (bon ou mauvais) qui inspirait ou dirigeait une destinée.

   Plus précisément, le démon de Socrate était son bon génie (agathos daimôn), son génie intime, familier ; celui qui lui conseillait judicieusement de ne pas croire savoir ce qu'il ne savait pas. Pour le philosophe du dialogue, ce guide mystérieux n'était pas surhumain mais simplement moral : il accompagnait, en quelque sorte, la lumière de sa conscience en lui permettant de refuser l'opacité des fausses vérités ainsi que les prouesses creuses de la rhétorique. En tout cas, ni humain ni divin, le démon de Socrate reste en retrait, même s'il se situe peut-être au cœur du réel.

   Cette lumière (ou plutôt cette voix intime, ce double intérieur qui n'est sans doute pas sans rapport avec la théorie de la réminiscence chez Platon) ne répondait pas directement. Cette lumière était aussi énigmatique que la Pythie de Delphes. Le philosophe cherchait pourtant des vérités raisonnables en soulignant leur absence dans les propos enthousiastes des sophistes et en rappelant l'exigence rationnelle de ne pas se contredire et de souvent s'abstenir. De plus, cette recherche de quelques concepts universels (par exemple, celui de la justice) permettait à Socrate de persévérer en tant que "questionneur insupporta­ble" (2). Chacun pourra ensuite, comme lui, douter, s'examiner, se scruter, se maîtriser, devenir le juge de ses propres pensées, chercher à se connaître, donc à réaliser une authentique vie philosophique…

   Par ailleurs, dans le sens ordinaire et négatif où un démon personnifie un manque ou un vice, il est possible d'évoquer les démons de certains philosophes, et notamment de ceux qui sont possédés par d'immenses ambitions. Ces philosophes suivent une mauvaise voie parce qu'ils refusent de laisser une place aux hasards et aux doutes dans leurs systèmes. Leur arrogance les conduit à vouloir savoir à n'importe quel prix. En tout cas, ils se prennent vraiment trop au sérieux. La perspective était un peu différente pour Nietzsche qui voulait, en quelque sorte, être le mauvais génie prophétique de la philosophie. En effet, il détruisit cruellement afin de créer un nouveau commencement, certes naturel, mais qui serait pourtant sans lumière et sans chaleur : "Écrire d'une manière absolument impersonnelle et froide (…) Je voudrais traiter la question de la valeur de la connaissance comme un ange glacial qui perce tout le fatras. Sans être méchant mais aussi sans aménité." (3) Tous les idéaux furent ainsi violemment congelés…

   Le mauvais génie, volontaire ou non, ne concerne d'ailleurs pas exclusivement la philosophie. Car l'ennui peut également être le fruit démoniaque de ceux qui refusent de philosopher. La lassitude d'un corps qui n'est pas intellectuellement inspiré produit en effet une manière douloureuse ou léthargique (nonchalante, molle) d'exister. L'individu erre sans but alors qu'il serait capable de se créer un chemin plus sérieux et plus digne. Sa conscience ne voulant pas s'ouvrir sur l'imprévisible, il reste indifférent à tout, et il se perd dans le vide d'un manque total de curiosité qui rend toute liberté impossible. 

   Or c'est précisément à partir de la libre décision de chacun de vouloir vraiment philosopher, surtout en se mettant au contact de toutes les contradictions du réel, que pourront peut-être un jour disparaître les démons du Néant ainsi que les prophéties absurdes, chaotiques ou absolues…

 

 

____________________________________________________________________________________________________________________________________

 

1. Boehme (Jacob), Mysterium Magnum, Éditions d'aujourd'hui,  Les introuvables, 1978, tome 1,  neuvième chapitre, p. 109.

2. Platon, Hippias Majeur, 290 e.

3. Nietzsche,  § 163 et 164 du Livre du philosophe.

___________________________________________________________________________________

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article