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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Les démons de la pensée

 

 

 

Claude Stéphane PERRIN

 

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L'ouvrage est en vente au prix de 12 euros (franco de port) sur le site eris-perrin.net.


 

 

   Les démons (daimônes) sont-ils des dieux, des figures du destin, de bons génies comme des anges célestes, de mauvais génies comme les anges déchus ; ou bien sont-ils le fruit imagé d'une simple hypothèse pour penser, voire une anticipa­tion pour rêver ? Inconnaissables, ces êtres mythiques nous influen­cent pourtant.

   Dès lors, comment échapper à leurs complexes actions fictives sur la pensée ? Ne faudrait-il pas aller au cœur de leurs images vers une idée simple qui libérerait de leurs influences ? Et ainsi, comment se débarrasser des démons sinistres du néant, de l'orgueil, de la duperie, de la violence, de la mort, de l'insensibilité ou de la folie ?

   Comment créer enfin les conditions nécessaires pour trouver la vérité moyenne et non ambiguë à partir de laquelle chaque homme pourra échapper à tout angélisme mystique ainsi qu'à tout paganisme bestial ?

 

 

A. Avant-propos

 

 

   Dans une approche conceptualisée qui veut tenir compte des distances entre la finitude complexe, voire ambiguë d'une représentation et l'ouvert de la pensée sensible qui imagine simplement ce qui la dépasse, ne vaudrait-il pas mieux rester sur le seuil de la différence insaisissable entre le sensible et l'insensi­ble ? Dans ce cas, il serait possible de parler des démons, de ces êtres mythiques, sans être soi-même démoniste, c'est-à-dire sans être guidé par quelque croyance aux démons. Cependant, ne serait-il pas préférable de se situer au-delà des images, donc dans une visée simple des concepts ?

   Sachant que le simple renvoie au complexe, et inversement, j'ai choisi de partir des images les plus énigmatiques pour aller vers quelques concepts. Car la représentation des démons qui surgissent dans notre imaginaire, en faisant comme si leurs fictions désignaient des réalités intermédiaires entre le ciel et la terre, est ambiguë, notamment parce qu'elle est conforme à la nature intermédiaire de toutes les images. Il est en effet impossible de produire une compréhension claire de ce qu'est vraiment une image, notamment parce qu'elle est toujours fragmentaire, floue, secrète, voire d'une "simplicité ambiguë" (1) selon Blanchot.

   L'image d'un démon est pourtant intéressante eu égard au fait qu'elle se montre sans dissimuler sa paradoxale présence. Car une fiction démoniaque révèle bien ce qu'elle est : soit elle illustre une détermination matérielle inéluctable (les démons de Laplace ou Maxwell), soit elle paraît comme une hypothèse pour penser, pour une anticipation imagée pour rêver,ou bien comme un phantasme. Dans ce dernier cas, la figure du démon se moque bien de tout seuil qui fixerait une limite infranchissable. Un vent de folie semble ainsi s'imposer…

   À l'opposé, une réflexion critique sur le démoniaque, sur l'influence des démons, devrait peut-être permettre de trouver la vérité moyenne et non ambiguë à partir de laquelle chaque homme pourra échapper à tout angélisme mystique ainsi qu'à tout paganisme bestial.

 

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 1.  Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, NRF, Gallimard, 1980, p.476.

 

 angelus-novelus-paul-klee

Angelus novelus de Paul Klee

 

condition humaine dessin recadré

 

Dessin de Daniel Diebold

 

 

Conclusion de l'ouvrage

 

   Dans une réflexion qui veut prendre ses distances à l'égard des images complexes, mythiques ou fabuleuses de l'humanité, un fond échappe à toute critique. Il s'agit du fond infini qui inspire différemment les cultures, y compris dans leurs multiples visées de l'universel. Car l'universalité peut être également pensée en fonction d'un monde déjà donné, comme dans le monothéisme chrétien ou musulman qui a voulu instaurer le pouvoir de l'éternel dans le champ clos du temporel, à partir d'une violente confrontation entre le fini et l'infini. La religiosité synthétique de Kierkegaard allait du reste dans ce sens en affirmant : "L'homme est une synthèse d'infini et de fini, de temporel et d'éternel, de liberté et de nécessité, bref une synthèse." (1) Cette synthèse met alors la transcendance dans l'immanence à partir d'une visée irrationnelle qui ne s'intègre que dans une mystique religieuse.

   En revanche, une pensée philosophique sou­cieuse de l'humain préfère conserver une nette distinction entre le fini et l'infini, les mythes et les réalités concrète­ment vécues par chacun… Ensuite, cette distinction n'empêche pas de s'interroger sur ce qui la fonde. Est-ce la conscience des apparences (donc des images) ou bien est-ce la raison qui pose des valeurs universelles ? Concernant les démons, le problème porte sur la tension qui s'instaure toujours entre leur apparition (énigmatique) et la révélation de leur message. Comment une apparence ambiguë, démoniaque donc, pourrait-elle délivrer un message clair et vrai ? Ou bien ne serait-ce pas, plutôt la valeur universelle de la liberté, et non son contenu, qui serait transmise comme la seule révélation possible par le schème qui anime librement la figure des anges ? Cette tension énigmatique entre une représenta­tion démoniaque et la valeur universelle de la vérité de toute liberté serait la conclusion de cette recherche.

   En attendant, le démoniaque se déploie dans de multiples perspectives : l'une relève des phantasmes ; l'autre d'une croyance superstitieuse, complexe et naïve en d'insaisis­sables images de démons, bons ou mauvais ; l'autre est une anticipation imagée qui permet d'interroger le complexe pour viser une valeur ou pour penser simplement, notamment à partir du démon de Socrate ou de l'ange glacial de Nietzsche. La fiction de ces démons, de ces forces intermé­diaires entre les hommes et les divinités, crée donc soit une apparence ambiguë, contrainte et violente, soit une relation positive qui exprime la valeur de la liberté que le schème des images des anges contient en lui.

   D'un côté le prince Satan confond une chose et son contraire, la faute et l’innocence, savoir et non-savoir. Et il n'est pas seulement l'image d'une image sans schème clair, il crée aussi la tentation ambiguë de l'ombre tout en faisant croire qu'il est un ange… D'un autre côté, l'ange de la raison ou de la lumière est une métaphore qui rapporte l'apparition d'une image, complexe comme toute image, à la possible révélation de la valeur simple de l'Universel : dans la justice, dans l'amour, dans la liberté, a fortiori dans la Vérité.

   Ainsi, nul ne choisit-il son daimôn : une apparence  ou l'image sensée d'une liberté ! Car il faut d'abord être libre pour pouvoir choisir. Dès lors, il importe peu de savoir si les démons (daimônes), si ces êtres mythiques qui nous influen­cent secrètement, sont des dieux, des figures du destin, de bons génies comme des anges, ou de mauvais génies comme des anges déchus, ou bien s'ils ne sont que le fruit imagé d'une simple hypothèse pour penser, voire une vaine anticipa­tion pour rêver. Car il importe d'abord de se débarrasser des démons sinistres du néant, de l'orgueil (être Dieu), de la duperie, de la violence, de la mort, de l'insensibi­lité ou de la folie.

   Ensuite, chacun réalise peut-être que sa propre vérité dépend d'abord d'une lutte contre soi-même, notamment lorsqu'il se trouve confronté à l'idéal de la Raison, à l'Ange de la Raison qui devrait, sans le rendre ni rationnel ni nihiliste, lui inspirer une ascèse capable de le libérer de tout enracinement individualiste, particulariste, anonyme ou imperson­nel. Levinas le dit autrement : "Ce combat avec l'Ange est donc étrange et ambigu. L'adversaire n'est-il pas un double ? Cet enlacement n'est-il pas torsion sur soi ? Est-ce une lutte ou une étreinte ? " (2) Et cette ascèse humaniste, respectueuse de l'autre, peut faire naître enfin l'esprit de générosité, de modération et de douceur…

   En tout cas, la réflexion philosophique doit faire fi des images du sacré ainsi que de toute fusion religieuse du fini avec l'infini. Car il n'est pas nécessaire d'avoir recours aux images intermédiaires des démons, entre l'immanence et la transcendance, pour avoir un contact créatif avec l'intempo­rel, comme c'est le cas lorsque deux regards se rencontrent avec douceur, peut-être d'âme à âme, puisque dans cette relation il n'y a plus de distance ni de séparation entre le ciel et la terre.  

 

 

 

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1.  Kierkegaard, Traité du désespoir, Idées, Nrf,  n° 25, 1949, p.57.

2.  Levinas (Emmanuel), Difficile liberté, op.cit.,  p. 315.

 

 


 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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