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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Les concepts du neutre et le virtuel

le neutre et la pensée

 

Un extrait de mon ouvrage intitulé LE NEUTRE ET LA PENSEE, L'Harmattan, (2009), p. 10-12.

 

Claude Stéphane PERRIN

 

Les concepts du neutre et le virtuel

 

 

    Le cadre général de la pensée (affirmatif ou négatif) pouvant faire apparaître un retrait neutre de la pensée, ce retrait n'est pas pour autant idéaliste au sens où il pourrait fonder des connaissances. Au contraire, il suspend la décision de fonder, car il ouvre sur des virtualités, aussi bien connaissables qu'inconnaissables, qui ne séparent pas ce qui est déjà donné et ce qui le sera peut-être ensuite. Dans ce projet ouvert sur une éthique, l'idéalisme (parce que la pensée prévaut sur l'expérience) est teinté de scepticisme. La démarche peut en fait être dite quasi transcendantale : une pensée sans aucun concept a priori s'interroge en dépassant les concepts empiriques… Interrogative, elle va ainsi au bord de l'impossibilité d'une pensée neutre afin d'approcher des virtualités insoupçonnées au cœur de chaque expérience-limite rapportée au neutre. 

   En conséquence, une pensée interrogative du neutre ne considère pas ce dernier comme une idée universelle ou absolue (le néant par exemple), mais comme un point virtuel (un repère dépendant de l'intention de chacun), le point à partir duquel un bouquet de concepts multiples bien compris pourrait se constituer de manière cohérente. Ce point virtuel du neutre est celui que pose la pensée (pas seulement consciente) à chaque instant où elle interroge l'épreuve répétée de son vécu singulier : ni survivre vainement, ni mourir volontairement.

   Les concepts qui éclairent l'épreuve du vécu propre à chacun sont alors multiples : l'hésitation, le doute, l'embarrassant, la suspension du jugement, le retrait provisoire, le paradoxal, l'oscillation, la fragmentation, le rejet des universaux et des modèles linguistiques, l'ironie, le va-et-vient, l'indifférence, la différence moyenne (le tiers inclus), la différence extrême (le tiers exclu), la non-séparation, le manque, le vide, le virtuel, l'incorporel…

   Plus précisément, rapportée à l'histoire de la pensée philosophique (y compris dans son ouvert sur le littéraire), la problématique du neutre s'étire sur un très large éventail. L'idée du neutre peut ainsi être considérée comme inhérente à une pensée nominaliste, par et dans la séparation des mots et des choses (Blanchot) ; la pensée est alors fascinée par le caractère (ni saisissable, ni dessaisissable) des mots qui accompagnent l'expiration de tout sens possible ainsi que celle du sujet. Le neutre est dans cet abîme. Ou bien, dans le même esprit que le précédent, une pensée des phénomènes parcourt l'espace indécis des Parages qui sont, pour Derrida, porteurs d'un espacement et d'un mouvement de va-et-vient, d'approche et d'éloignement, dans une différence qui ne tient pas ensemble les différents, dans une distance indéfinie, dans une errance sans destination et dans une pensée qui se définit par "le droit à l'expérience du désastre" (Points de suspension, Galilée, 1992, p. 205). Ou bien le neutre désigne l'attribut impersonnel d'un manque d'être (Heidegger), un état provisoire de la matière (Hegel), l'indifférencedu sage face au vide de l'apparence (Pyrrhon). Ou bien le neutre montre deux faces existentielles, celle de l'oscillation amorale d'une différence entre le vouloir-saisir et le vouloir-vivre, et celle d'une distance inscrite dans un Non irréductible à la mort, donc à Dieu (Barthes). Ou bien le neutre est la qualité insistante, indifférente à tous les opposés, de l'épreuve matérielle des différents effets de surface du devenir(Deleuze)…

   Mon hypothèse est autre. Elle pense que les différentes propositions précédentes sont déterminées par l'idée fondamentale de la souveraineté du caractère neutre de l'indifférence, de l'abîme ou de la mort. Cependant, cette souveraineté du neutre, exprimée par une pensée nominaliste, empirique, phénoménologique ou matérialiste, crée un vide intarissable (comme celui du Rien de Blanchot) qui condamne la pensée à une étrange fascination. Cette dernière empêche ensuite chacun de s'interroger sur ce qui pourrait être autrement, et notamment par et dans un rapport libre et peu violent au réel. Puis le neutre de l'indifférence ou du rien crée un déficit de la pensée qui privilégie des jeux du langage au détriment de la parole singulière de chacun. À l'opposé, une pensée ouverte sur une éthique se rapporte au neutre sans être fascinée par lui.

   Pour cela, l'hypothèse du virtuel (quasi transcendantale) va au-delà des déterminations naturelles ou matérielles de ce qui n'est pas pensé, pas assez pensé ou impensable, ainsi qu'au-delà des différents effets matériels qui peuvent être saisis empiriquement. Elle crée de nouvelles pensées plus fortes que le mourir (le différent dépérissement de chacun) en suspendant provisoirement tout rapport avec ce qui lui échappe.  

   Dans ce prolongement, que se passe-t-il lorsqu'un existant décide de penser en fonction du neutre, en fonction d'un sens qui ne se réduit pas au sens étymologique (en latin neuter) qui signifie ni l'un ni l'autre ? Car cet adjectif substantivé, non prédicable et non fondé par l'idée d'une totalité universelle préétablie, est d'abord posé par une idée virtuelle de la pensée qui ne se laisse pas réduire par la catégorie formelle du Tout, par cette catégorie logique qui pourrait la conduire vers un Dehors fascinant. Cependant, dans son retrait (ou dans son ouvert) vers une troisième possibilité, la pensée se trouve face à de nouveaux concepts qui peuvent l'égarer, la détourner d'elle-même, l'empêcher de voir ses écarts et de se reconnaître dans ses propres pensées. Dès lors, ne faudrait-il pas échapper à deux excès, ceux de l'empirisme et du dogmatisme ?

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Marie- Pierre 26/10/2012 11:21


En relisant cet extrait, je repense à l' intelligence artificielle si chère à DWT et aussi à tous ceux qui vont passer un dimanche en ta présence en réfléchissant sur une partie du Neutre
et La Pensée et qui vont se laisser entrainer à acheter ton ouvrage que je recommande! si ce n' est déjà fait...