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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le vouloir du vrai

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   D'une manière globale et rationaliste la vérité est l'idée (postulée, donc anticipée) d'une claire harmonisation, d'une précise adéquation ou d'un accord complet avec la totalité du réel : "La connaissance est la relation entre le concept et la réalité effective." (Hegel, Propédeutique philosophique, Doctrine du concept, §71) Or cette coïncidence désintéressée ne peut pas être assurée dès lors qu'aucun concept générique ne saurait contenir toutes les interprétations du réel sans en réduire la profondeur et le devenir. Le concept d'homme ne contient pas toutes les réalités singulières et hétérogènes des hommes et des femmes. Il survole les distinctions sans les retenir... La Vérité reste donc lointaine, à l'horizon sans parvenir à rassembler, à garantir et à fonder toutes les vérités particulières : "La coïncidence, qui serait véridique, mais qui est inexistante, - l'éloignement, qui est sang-froid, mais aussi retard et menteuse rétrospection. La connaissance est donc un jeu avec l'insaisissable." (V. Jankélévitch, L'Alternative, p.13)

   D'un point de vue relatif, il y a pourtant des vérités particulières par adéquations provisoires entre des jugements et des réalités. Toutefois, l'expérience de ces vérités particulières exige toujours de nouvelles expériences pour fonder de nouvelles vérifications qui ne sont d'ailleurs que comparatives. La recherche est indéfinie, voire confuse selon Pascal : "Nous n'avons ni vrai ni bien qu'en partie, et mêlé de mal et de faux." (Pensées, Hachette, Brunschvicg, §298)

   Une forme modérée de scepticisme est donc requise : une distance subsiste par rapport au vrai. L'idée de vérité ne se constitue donc pas elle-même ; elle sort de l'obscur… et pourtant subsiste sa valeur possible (plutôt que sa croyance établie). Cela signifie que la valeur de l'idée universelle de la vérité (même si la Vérité reste lointaine, dissimulée, à l'horizon) prévaut sur sa réalité effective, non comme une valeur hiérarchiquement supérieure à toutes les autres, mais comme la valeur antécédente qui devrait rendre possibles les vérités les plus probables. Et cette valeur antécédente n'est pas posée d'une manière aléatoire : elle est voulue par une autre valeur, celle de la liberté, qui se détermine elle-même en refusant l'ignorance, les opinions, les erreurs…

   L'idée de vérité est en effet voulue librement et négativement par le philosophe (contre la forteresse de ses instincts et contre les violences de la bêtise), précisément à partir de sa libre décision non réactive de philosopher, de toujours recommencer à philosopher par delà tous les intérêts et tous les plaisirs.

   Tout devient alors plus simple. L'intuition d'un commencement met au bord de l'imprévisible mais en gardant la conscience très vive d'être au bord, c'est-à-dire dans une situation où rien n'est séparé, où la bordure n'est que ce qui permet de distinguer un espace d'un autre, une couleur d'une autre. Le commencement est simple en effet, pour une pensée libre qui éprouve ses plus subtiles différences, car il est le plus petit possible (pour bien commencer) et il se situe là où une voie est entrevue, la plus raisonnable dans le champ des possibles…

     La valeur de la liberté est ainsi originelle ; elle précède donc la valeur de la vérité (formelle) et celle de l'égalité (formelle puis effective pour ceux qui veulent la réaliser). Tous les hommes ne sont égaux (principe universel de la Morale) que si je le veux d'abord et parce que je le veux concrètement dans mon action de tous les jours.

   Ensuite, la valeur de cette liberté créatrice ouvrira sur d'imprévisibles découvertes ou inventions effectives … notamment sur les savoirs les plus simples, ceux qui ne contredisent pas la raison. Certes, cette dernière ne saurait éclairer la nature sensible du réel. Elle n'ouvre que formellement sur l'Infini, sur l'Universel, en posant les li­mites du raisonnable, c'est-à-dire les limites d'un discours cohé­rent par rapport à la réalité éternelle de la Nature.

   Mais le raisonnable peut aussi créer quelques sens accordés (par leurs orientations et par leurs limitations) plutôt qu'une totalité de l'objectif et du subjectif, de l'en soi et du pour soi. L'unification impossible du réel (y compris par l'image), ainsi que la ferme­ture impossible de toutes les réalités en une véritable et définitive totalité concrète et abstraite, conduisent la pensée à viser la simplicité dans son approche de la complexité du réel…

   Une lueur infiniment simple, non-violente, c'est-à-dire neutre, ni absolument (séparée), ni fusionnelle, peut en effet être voulue. Puis, dès lors que se constituent quelques connaissances scientifiques, le vouloir libre de la vérité perd sa simplicité: "Plus la science s'enfonce dans les profondeurs de la vie, plus la connaissance qu'elle nous fournit devient symbolique, relative aux contingences de l'action" (Bergson, E.C., p.664). Peu à peu l'homme se laisse enfermer par ses savoirs qui, selon Nietzsche, finissent par trop simplifier : "Nous simplifions les phénomènes réels et extrêmement complexes qui composent la pensée (….) C'est le chef-d'œuvre de falsification qui permet ce qu'on appelle la connaissance ou l'expérience." (V.P. I 2, §289) Le savoir ne se pense plus lui-même qu'en se soumettant à  des réfutations expérimentales (la falsifiabilité selon Karl R. Popper), qu'en rectifiant ses erreurs…

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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