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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le stade du miroir selon Lacan

 

 

Claude Stéphane PERRIN

 

Le stade du miroir selon Lacan

 

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 Diego Vélasquez, La Vénus au miroir (1648-1651). National Gallery, tableau reproduit dans le Dictionnaire universel de la peinture, Le Robert, 1975, p. 363.

 

 

 

 

   Le stade du miroir est fondamental chez Lacan. Dès l'âge de six mois où un enfant est dominé par le narcissisme primaire (ou primordial), cette épreuve est l'instant d'un "se voyant se voir". (1) Le seuil structurant de ce stade naîtrait en fait d'une "relation réflexive bipolaire" qui révélerait la limite abstraite d'une anticipation fondatrice. Mais cette anticipation est-elle une fin (F. Dolto) ou bien selon Lacan une prime aliénation produite par un pseudo diagnostic, notamment parce qu'un vis-à-vis avec soi se croit à la source de sa propre identification matérielle ? L'image spéculaire est-elle celle d'une totalité unifiée (d'un corps) ou bien une réalité fictive morcelée d'une autre manière ? Il y aurait soit l'épreuve d'un épanouissement narcissique pour F. Dolto, soit celle d'une castration symbolique pour Lacan  : "Le stade du miroir est un drame dont la poussée interne se précipite de l'insuffisance à l'anticipation -  et qui pour le sujet, pris au leurre de l'identification spatiale, machine les fantasmes qui se succèdent d'une image morcelée du corps à une forme que nous appellerons orthopédique de sa totalité, - et à l'armure enfin assumée d'une identité aliénante, qui va marquer de sa structure rigide tout son développement mental." (2)  

   Or le diagnostic de cet éveil fondamental n'est-il pas illusoire, comme le pense Lacan, dès lors que pour l'enfant "l'assomption jubilatoire de son image spéculaire" s'effectue dans "une matrice symbolique" déterminée par une fiction particulière qui ignore l'horizon nécessaire à toute vérité, puisque la fonction de cette matrice n'imagine l'universel qu'à partir des structures inertes et contraintes du langage ? En fait, comme l'ajoute Lacan, la "structure rigide" (p. 90) de cette matrice ne produit que des effets de "machine". Cette forme (Gestalt) qui se prétend pourtant formative, universelle et permanente (aliénante comme une "armure"), n'est en réalité possible qu'à partir d'un déni des déterminations complexes du réel qui ne sont plus que des traces symboliques.

    Dans ces conditions, la souveraineté des structures symboliques du langage, ce dernier étant symbolique dans sa fonction de miroir déformant et tronquant du réel, ne peut que nourrir d'autres épreuves morcelées et oniriques de l'existence. Aussi, pour Lacan, le stade du miroir crée le rêve d'une lointaine réalité de soi-même qui serait capable de s'identifier matériellement comme un "camp retranché"(p. 94), comme une "enceinte" toujours semblable, au-delà de toutes les séparations, au-delà de ce que le psychanalyste nomme "les symptômes de schize ou de spasme de l'hystérie".

   En fait, l'image spéculaire de ce je pour Lacan, de ce je qui ne se reconnaît pas dans la "self-suffisance" (p. 96) d'une phénoménologie existentielle de la conscience (comme chez Sartre), ne se saisit jamais vraiment d'une manière autonome : nul n'est tout ce qu'il désire ou pense être. Dès lors, dans son face à face avec lui-même, l'enfant découvre d'abord le "pouvoir séparatif" (3) de l'œil. Et ce dernier lui permet de dédoubler son "château intérieur" puis d'ouvrir cette forteresse qui "symbolise le ça de façon saisissante". Le je se trouve ainsi embarqué dans un vain déplacement métaphorique du regard vers une vision donnée, à partir d'un acte regardant (où l'œil n'est que la métaphore d'une sorte de "pousse du voyant") vers un regardé qui est produit par une "schize entre regard et vision",  par une folie (névrotique ou psychotique), par une folie définie par Lacan comme "captation du sujet par la situation". (4)

   En conséquence, dans le stade du miroir, le jeu de l'enfant avec des images morcelées de lui-même ignore la réalité de sa possible "arène intérieure". Lacan ajoute : "Je ne vois que d'un point, mais dans mon existence je suis regardé de partout." (5) Le jeu du je regardant avec l'objet regardé crée ainsi une déperdition du réel, une déréalisation, une chute du désir, l'incapacité de saisir une expérience complète, une castration symbolique, et non un renforcement de quelque illusoire moi achevé (qui ignorerait alors le complexe de la castration). Le regard est ainsi absorbé par le ça montre qui déréalise tout (le je par le ça). Le regard lui-même (qui erre comme un papillon) est englouti ainsi que tout horizon possible dès lors que le "ça montre vient en avant". Dans cette épreuve brisée, bien que rêvée, il n'y a en effet ni sujet regardant, ni moi social, ni quelque chose à voir : "Il est papillon capturé, mais capture de rien, car, dans le rêve, il n'est papillon pour personne".

   Ainsi la conscience onirique qui exprime l'épreuve du miroir reste-t-elle surtout dominée par un inéluctable "nœud de servitude imaginaire" (6) ! Cela signifie que la conscience onirique demeure enrobée dans les vibrations incertaines de ses visions symboliques, voire dans des cauchemars vraiment incapables de supprimer le manque inhérent à l'expression du désir. Et ce déclin du désir est notamment prouvé dans la "captation spatiale" (p.93), dans "l'insuffisance organique de sa réalité naturelle", ainsi que dans l'angoisse de la castration, voire dans la conséquence d'une fatale séparation primitive. Puis ces défaillances rendent universelle l'agressivité de tous les hommes.

   En fait, pour Lacan, la folie de cette déréalisation provient d'abord du langage dont les mécanismes absorbent chacun, même si, au-delà de ses propres structures, le langage se présente comme un curieux ange gardien qui pourrait parler pour la sauvegarde de son locuteur. Mais cette sauvegarde est illusoire, car le langage parle surtout à partir des images qui traduisent métaphoriquement le manque indépassable du désir, sachant que le réel (visé par le désir) est posé par Lacan comme "l'impossible".

   De plus, comment une interprétation de la "jonction de la nature à la culture" pourrait-elle dénouer ce désir absolu (seul et séparé du réel) de l'impossible ? Comment l'amour pourrait-il ensuite "redéfaire ou trancher" (p.97) ce nœud imaginaire qui est "originellement malvenu" puisqu'il est peut-être en rapport avec "l'étrangeté de la disparition et de la réapparition du pénis" (7) ? Certes, et plus précisément, l'amour est sans doute pour Lacan  uniquement le don d'un donné-à-voir que le donateur ne possède pas vraiment (l'apparition d'un fantôme phallique, anamorphique ou non), puisque la donation du phallus à l'autre dépend du partage de la relation entre un donateur et un donataire. Or, pour Lacan, "jamais tu ne me regardes là où je te vois".

   Dans ce cadre de la folie ordinaire (comme captation du sujet), et dans ces conditions seulement, Pascal avait peut-être une interprétation pertinente : "Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou par un autre tour de folie, de n'être pas fou."(8) En effet, dans le déni d'une possible ouverture libre de son propre "être là" sur l'horizon de l'infini (de la Nature créatrice ou d'un acte libre), comment un homme pourrait-il être complètement sujet de lui-même, comment pourrait-il ouvrir son regard (d'abord intériorisé) sur une relation non préméditée de l'autre afin de le rencontrer ? Car, lorsqu'il se veut sujet absolu, notamment en désirant faire entrer l'infini (d'un désir absolu d'absolu) dans la finitude de sa brève existence inachevée, le dépassement extravagant de sa propre réalité humaine ne peut le conduire qu'à créer des images délirantes, fictives, agressives et tranchantes, qui traduisent en fait une vaine et dérisoire révolte contre un manque imaginaire qui vise un objet symbolique né d'un désir étranger à toutes les formes possibles de la sagesse.

 

___________________________________________________________________________________________________________    

1. Lacan (Jacques), Le séminaire, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, livre XI, Seuil, 1973, p. 71.

2. Lacan (Jacques), Écrits I, Points, 1966, p. 94.

3. Lacan (Jacques), Le séminaire, op.cit, pp.105 et 69.

4. Lacan (Jacques), Écrits I, op.cit., pp.74 et 96.

5. Lacan (Jacques), Le séminaire, op.cit., pp. 69 et 72.

6. Lacan (Jacques), Écrits I, op.cit., p. 97.

7.  Lacan (Jacques), Le séminaire, op.cit., pp. 67, 82 et 85.

8.  Pascal, Pensées, VI, 414.

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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