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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le sentiment du néant

 

 

Claude Stéphane PERRIN

 

 

Le sentiment du néant


 

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Détail d'un dessin (crayon et sépia) de C. D. Friedrich (Vautour sur une bêche et tombes), en 1805 ou 1835.    

 

 

   Dans une perspective qui refuse d'attribuer à la pensée une possible indépendance et créativité, les phénomènes de la vie sont rapportés à leur totale disparition. La pensée de la mort devient souveraine et il n'y a pas d'autre vérité du vivant que celle de sa fatale néantisation. Néanmoins, ce qui est vrai pour une vie particulière l'est-il encore pour celui qui, comme Platon ou Montaigne, a choisi d'apprendre à mourir ? Car il est possible de supposer aussi que la vie de la pensée ne se réduit pas à son extériorité particulière seulement destinée à la mort. Car, rapporté à la source créatrice de la Nature, l'acte de la pensée ne serait-il pas d'abord nourri par une fondamentale vérité universelle et très positive ? Du reste, la simplicité de l'intuition vitale de l'éternel ne vaut-elle pas mieux que l'image ambiguë d'une source indéfiniment mystérieuse ou que les quelques images complexes qui traduisent notre sentiment d'être mortel en nous perdant dans un espace sans vie ?

   Quoi qu'il en soit, dans une perspective nihiliste, la vie de chaque homme n'est interprétée qu'à partir de son avenir très prévisible, celui de l'imminence de sa propre mort, même si cette dernière est pensée comme ce qui n'est pas encore là. Pour Heidegger, par exemple, l'imminence de l'absence définitive de chaque existence définit l'homme par son avenir sans origine fondamentale ni fin positive, puisque la mort ne peut pas être dépassée. La possibilité la plus spécifique de la mort est donc d'être inconditionnelle. La réalité humaine est ainsi jetée dans cette possibilité : l'émergence à venir de l'impossible présence. Ce destin funeste détermine alors un sentiment de déréliction, d'abandon et de solitude qui se manifeste fortement dans la situation affective de l'angoisse devant cette mort indépassable. Il ne s'agit certes pas d'une crainte devant quelque décès, ni d'une dépression morale, mais de la révélation d'un fait : la réalité humaine existe (ex-siste) pour sa fin ; son être est d'être jetée et abandonnée à cette imminente possibilité. Dans la vie quotidienne l'expérience de cette tension pour la fin se traduit par le souci. Car l'homme ne sera jamais achevé ; il ne peut donc vivre qu'en s'anticipant lui-même. Pour Heidegger, son pouvoir-être s'anticipe toujours encore, le pousse vers l'impossible, vers la mort, même s'il n'y a rien devant lui-même. L'homme, par le souci, montre que sa réalité possède un caractère permanent d'inachevé. Privé de totalité, il est en sursis, son pouvoir-être s'avère tragique…

   Ce point de vue très complexe paraît évident, mais il est en réalité contestable car il ne décrit que des sentiments absurdement liés à la mort, laquelle ignore tous les liens avec les vivants. De plus, à partir d'un sentiment, ce qui paraît vrai n'est-il pas confondu avec ce qui est vrai ? La fusion ou l'effusion supprime toutes les distances, mais elle crée surtout un immense oubli de la réalité : la mort joue en fait à cache-cache avec celui qui veut l'interpréter et qui ne possède aucun fondement pour le faire, hormis l'intuition contestable de la transcendance absolue du Néant. La mort, y compris la mienne, se dérobe en effet à toute interprétation, sans doute parce qu'elle n'est jamais là pour la pensée, pour être pensée, puisqu'elle est une absence totale de pensée, ou bien parce qu'elle est une suprême dérobade et une dissimulation selon Blanchot. Interpréter la mort à partir d'un lien affectif avec elle paraît du reste inhumain. Qui pourra aimer l'autre homme, qui voudra agir d'une manière responsable sur le monde, en sachant que le réel est dominé par un Néant séparé, donc indifférent à toutes nos différences ?

   En fait, d'un point de vue nihiliste, la croyance paradoxale au Néant est la conséquence d'une interprétation matérialiste qui pose au préalable le Dehors absolu du Néant comme la cime de tous les conflits et de toutes les morts. Et ce Dehors, totalement vide, sans intériorité, inconnu et impen­sable, est une sorte de nuit du concept. Dès lors, soit la pensée le refuse en faisant prévaloir sa propre intériorité dynamique, soit elle ne le nie pas et elle se laisse entraîner par le destin mortel de tout être vivant. Dans cette seconde possibilité, elle est vaincue par le rapport de force qui impose une inéluctable séparation.

   Dès lors, dans sa relation avec ce Dehors absolu plus lointain que toute extériorité concevable, la pensée est rendue impuissante, contrainte à la passivité de la passion, au silence, puis au sentiment dévorant du néant. Ce dernier est un vide pour personne, renforcé par notre propre passivité, ou bien il est une abstraction nulle, sans objet et sans représentation. Il couronne l'épreuve humaine de l'Impossible d'une manière tragique, pessimiste, voire nihiliste. Du reste, concernant le concept du Nihilisme, Nietzsche évoque explicitement "le sentiment pénétrant du néant" (1). Ce dernier s'impose en effet comme un surplus négatif et indifférent qui a le pouvoir de supprimer tous les pouvoirs. Il est le triomphe du vide absolu, de l'Impossible absolu. Maurice Blanchot adopte ce point de vue en restant fasciné par "l'abîme du non-pouvoir, la démesure glacée de l'autre nuit." (2) Dans sa perspective, au demeurant nihiliste, "l'impossibilité n'est rien de plus que le trait de ce que nous nommons si facilement l'expérience, car il n'y a expérience au sens strict que là où quelque chose de radicalement autre est en jeu. Et voici la réponse inattendue : l'expérience radicale non empirique n'est nullement celle d'un Être transcendant, c'est la présence immédiate ou la présence comme Dehors."(3) Mais il s'agit d'un Dehors négatif qui relève encore d'une imagination mortifère, c'est-à-dire d'une imagination qui s'étire dans des images équivoques, lesquelles associent ce qui apparaît au sentiment du néant….

   En fait, la pensée sensible, écrasée par une constante détermination, trop forte et incompréhensible de la mort des êtres vivants, n'est pas pour autant anéantie, éliminée, car en elle vibrent encore des structures sensibles, celles d'un langage qui lui sert de tremplin pour se développer. Et ce langage, surgi de presque rien, de quelques paroles ignorantes et aléatoires, lui donne quelques possibilités. Car c'est à partir de ces formes culturelles qu'elle peut créer l'expression, sans puissance négative, d'une parole libre, simple et pourtant singulière qui ne se reconnaît pas dans la puissance totale de la mort (ou du néant) qui la menace.

   Certes, en lui-même, le langage ne libère pas nécessairement du sentiment du néant. Il peut même l'aggraver en détournant la pensée d'une relation directe avec la puissance créatrice du réel. Car le langage, qui possède son propre monde fictif, exerce un pou­voir systématique sur la pensée. Mais, toute forme de pou­voir dans notre monde a pour nature d'être bornée, y compris lorsqu'elle manifeste la puissance de sa propre fiction dans des formes imagées, y compris lorsque la pensée est absorbée par le Dehors d'un vide absolu qui la conduit à un face à face avec l'Impossible ! L'épreuve de l'activité intériori­sante de la pensée n'est donc pas supprimée. Elle n'est que niée dans sa valeur et dans son sens. À côté d'elle, ne subsiste plus que la présence abstraite d'un vide inhabitable, puisqu'il ne s'agit que du monde d'un texte qui cherche à recouvrir un abîme infranchissable, que d'un texte qui surplombe un vide infini, que d'un texte qui a été créé à partir de la profondeur d'un sentiment pénétrant du néant.

   Un tel sentiment nihiliste n'exprime en fait qu'un rapport sans rapport, puisqu'il oublie l'ouverture possible de chaque singularité sur la valeur universelle d'un acte libre vraiment affirmatif et créateur. Ce sentiment dévorant privilégie la primauté de la fiction d'un Dehors absolu, donc sans autre dehors (le Néant), d'un Dehors vide et séparé, à coup sûr cause de toutes les images d'abîmes, puisque ce Dehors parle à partir de la violence de la séparation, du grand silence déchu d'un abîme qui est en quelque sorte une origine sans origine. L'image d'une séparation absolue fonde ainsi une interprétation nihiliste, froide, inhumaine et passive de l'existence humaine.

   La puissance infinie de la Nature, indéfiniment créatrice, n'agit plus assez. La pensée sensible de chacun ne peut plus y participer ; elle se trouve tragiquement embarrassée par l'épreuve d'un affaiblissement  (par fatigue ou par souffrance malheureuse). La joie créatrice de tout acte libre a été remplacée par un sentiment, par un mélange confus d'images, de sensations et d'émotions, voire par le sentiment de sa propre disparition, y compris de celle de tous les sentiments.

   Lorsque ce n'est pas le cas, la conscience vise librement son propre retrait dans un vide relatif, celui où elle se recueille souvent avant de faire un choix, notamment pour échapper à de fortes influences. Elle s'allège en posant ce vide qui est un espace indéfini, un espace provisoire où elle peut se déployer. Mais, lorsqu'elle redevient passive à l'égard de ce qu'elle imagine, lorsqu'elle ne peut plus vouloir le chemin du raisonnable, lorsqu'elle ne peut plus créer, elle se trouve douloureusement fascinée par l'image d'un immense vide qui l'absorbe, d'un vide absolu. Elle a alors le sentiment du néant, de son propre néant, d'une situation absolument négative et sans issue.

   Cette épreuve est certes absurde puisque le Néant signifie une impossible présence, un Rien qui supprime le laisser-être de l'existence. Et les images qui en découlent sont celles d'un désert inhabitable et hostile qui ne concerne pas notre monde, certes incertain et tremblant, où meurent des êtres qui nous sont très chers. Il faut donc écarter ces images funestes, il faut vivre en pensant à la vie des autres (y compris dans nos deuils où les défunts vivent dorénavant en nous), et il faut pour cela juguler sa propre imagination qui transforme un simple vide en un Néant inexorable et sans réalité, en un Dehors sans limite, sans hauteur, sans surface et sans profondeur. En tout cas, comme l'écrit Blanchot, ce Néant n'est qu'un mot "de trop" (4). Il exprime une dislocation ou une faiblesse de la pensée.

   Pourtant rien n'est vraiment joué lorsque le sentiment du néant apparaît comme une épreuve qui donne moins à penser qu'à rêver, comme une épreuve qui se cache à elle-même une relation importante, celle d'un écart entre le rêve et la réalité sensible des choses. Cet écart en épaisseur ou en abstraction ne permet-il pas à chaque conscience de se recueillir à nouveau dans son rapport avec l'intuition simple d'une vie humaine qui veut créer de nouvelles libertés ? Mais enfin, comme l'écrit V. Jankélévitch, " il n'est pas exagéré de dire que l'inintelligibilité du néant est notre plus grande chance, notre mystérieuse chance." (5)

 

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1. Nietzsche (friedrich), La Volonté de puissance, Gallimard, 1942, tome II, livre III, § 89.

2. Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, Gallimard, 1969, p. 283.

3. Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, op. cit., p.66.

4. Blanchot (Maurice),  L'Entretien infini, op.cit., p. 458.

5. Jankélévitch (Vladimir), Le pur et l'impur, op. cit., p.90.

 

 


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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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