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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le regard de l'autre

 

 

1.  Le regard chez Léon Zack

 

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(Un extrait de mon livre intitulé Penser l'art de Léon Zack, L'Âge d'homme, 1984, p. 128)

 

   "En fait, on ne voit véritablement une œuvre que si le regard ne s'arrête pas aux apparences et se considère lui-même comme un agent de la transposition. En se tournant vers son objet, l'œil n'oublie pourtant pas la source, la lumière éblouissante qui le rattache à l'Éternel. Jeter la vue, c'est aussi saisir l'essence du regard : la tension perceptive doit en effet s'exiler pour découvrir son action infinie. Comme la lumière, le regard doit rayonner ; il est un autre soleil, plus secret et moins matériel : "Ma technique est dictée par le désir de luminosité. J'ai trouvé que, quand on travaille par transparence, on arrive à plus de lumière dans le ton. Ainsi, je ne donne plus de couleur blanche, si ce n'est dans mon support, dans ma préparation de couleur blanche, comme un aquarelliste. De sorte que mes tons clairs sont non pas empâtés mais réservés. Cela rappelle un peu les anciens quand ils faisaient une première ébauche, une sorte de lavis en noir et blanc sur lequel ils revenaient avec des glacis en couleurs. Rembrandt ne procédait-il pas de cette façon ? " (1) Cette lumière qui rapproche les formes dans l'œuvre et qui les réveille quelques instants, ne nous apparaît pas dans ses ondes seulement objectives, et nos transpositions ne sont pas illusoires. Ces dernières sont en effet garanties par la participation de nos forces perceptives au pouvoir d'unification du regard divin (…)"

 

Remarque postérieure : Léon Zack peint-il l'infini ? Non, car il peint plutôt la relation étrange, évanescente et dynami­que qui rapporte la finitude d'une tache à la source de la lumière.    

 

2.  Un regard ouvert sur l'infini

 

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(Détail d'un tableau de Daniel Diebold intitulé Bien-être, 2010)

 

 

          Lorsqu'il est le mouvement spontané ou l'élan irréfléchi d'une singularité, un simple regard tendu vers l'autre ne révèle pas seulement la vérité fugitive de son expression objective (rieuse, soucieuse, interrogative, craintive…), car ce regard est surtout la source de multiples significations qui sont indifférentes à l'horizon où se constitue la vision des distances. Plus précisément, lorsqu'il ne s'agit pas du regard en tant qu'il exprime un état d'âme, témoignant une souffrance ou une joie, et imposant ainsi un raccourci de son ego intime, ce regard est simplement distinct du mien et pourtant rapporté au mien, regard libre d'un autre regard, accueillant aussi celui qui peut librement l'accueillir.

    Certes, la simplicité du regard de l'autre n'est pas pure. Elle est un peu composée puisqu'elle concentre à la fois toutes les tensions d'un moment en les donnant à voir, à sentir et en les ouvrant sur un possible accueil. Mais il vaut mieux ne pas interroger cette composition qui éloignerait de l'expression immédiate et simple d'une singularité en impliquant un langage continu et descriptif, donc déterminé par des relations complexes entre le visible et l'invisible, entre celui qui regarde et ce qu'il regarde. Car le sens d'un simple regard peut être exprimé par quelques mots (et concepts) simples qui indiqueront, chaque fois sans vouloir imposer un sens définitif, une perspective différente, et même si la totalisation de ces différents sens ne sera jamais complète, puisque chaque homme pourra toujours constituer un autre regard à propos du regard de l'autre.

   Dans ce projet, la matérialité d'un corps, d'un visage et des yeux, peut alors s'ouvrir sur l'immatérialité d'un sens, de préférence clair, mais brièvement concentré sur sa simplicité, dès lors que cette dernière ne s'anéantit pas dans la banale répétition de la même expression. Car l'habitude réduit le regard à sa commune matérialité, à quelques couleurs ou intensités des yeux, ou bien à une minutieuse et monotone observation objective.

   Lorsque ce n'est pas le cas, le regard renvoie à quatre sens hypothétiques que je tiens provisoirement pour vrais. Le premier, en simplicité et non en grandeur, exprime le don à l'autre de ce qu'il y a d'unique et d'ignoré en soi, c'est-à-dire la présence actuelle d'une vie singulière qui ne se regarde pas elle-même. Afin que ce don puisse être vraiment effectif, le regard doit exclure aussi bien une dissimulation partielle de ce qu'il vise qu'une fuite oblique vers l'indifférence…

   Le deuxième sens possible d'un regard réside dans l'expression de son fondement le plus mystérieux, c'est-à-dire le caractère neutre de ce don à une autre singularité. Cela signifie que rien ne l'oblige à telle ou telle expression parce que toutes les déterminations psychologiques sont d'abord neutralisées. Ce don est en effet originellement neutre parce qu'il est virtuel, c'est-à-dire avant toute disjonction entre le singulier et l'impersonnel. L'il y a originel de tout regard est en effet d'abord réservé, incomplet, donc au bord de sa future actualisation…

   Le troisième sens possible du don d'un regard implique que son expression ne se réduit pas à sa représentation. Le don doit en effet déborder la vision du regard afin d'exprimer l'élan invisible d'une âme qui se rend ainsi concrètement présente et bien vivante dans son existence singulière, et peut-être à l'insu de l'âme elle-même…

   Le quatrième sens possible du don d'un regard, enfin, exprime très simplement la volonté d'être libre tout en reconnaissant la liberté de l'autre regard. Cet acte simple est alors une preuve de sagesse et de reconnaissance de la valeur de l'autre, de sa valeur infinie, donc inaliénable. Dans cette perspective, regarder l'autre fait sortir de soi afin de s'ouvrir sur un invisible infini. Regarder le regard de l'autre, c'est identifier l'autre à partir d'un acte d'ouverture sur l'infini, d'un acte où chacun s'extériorise, en oubliant sa présence corporelle comme chose, c'est-à-dire comme réalité passive, fermée et brutale. Regarder l'autre comme sujet de son regard, c'est par exemple, pour Levinas, voir sa fondamentale fragilité, laquelle pourrait être la cause de la négation absolue, donc meurtrière, de son infranchissable altérité, infranchissable parce qu'elle est ouverte sur l'infini : "Ces yeux absolument sans protection, partie la plus nue du corps humain, offrent cependant une résistance absolue à la possession, résistance absolue où s'inscrit la tentation du meurtre. " (2)

    Ainsi chaque regard constitue-t-il le champ de perspectives multiples qui se rencontrent parfois. Mais c'est bien le champ de ces diverses perspectives qui permet l'ouverture et la rencontre de toutes les libertés possibles des hommes. Dès lors, la mystérieuse présence du regard de l'autre donne à ce champ  multiple les significations qu'il transmettra à l'autre dans la pure expression instantanée de sa singularité raisonnable, y compris en tant que réalité composée pour un couple, ou complexe dans un dialogue…

   De ces quatre sens probables il découle que l'expression du regard de l'autre renvoie toujours à une bordure corporelle, infranchissable et irréductible qui impose à chacun respect et tolérance, puis une ouverture immatérielle sur l'esprit infini des forces qui s'expriment ainsi. Car la présence sensible et singulière de l'autre s'ouvre sur la valeur infinie de la raison, ou bien elle inspire le sens des valeurs universelles, constitutives de la Morale, que seul un vouloir raisonnable pourra mettre en pratique, dès lors que ce vouloir exclura toute représentation de l'Infini ou de ses valeurs.

    Pour cela, chaque regard devrait donc se maintenir dans la simplicité, c'est-à-dire dans la sagesse du raisonnable. Il ne dévoilerait alors que ce qu'il vise, l'immatériel qui seul pourra le mettre sur le seuil d'une éventuelle amitié, c'est-à-dire sur la possibilité d'accueillir celui qui, comme moi, est enfermé dans la même solitude corporelle sans vouloir s'y laisser réduire. Aussi, lorsqu'une rencontre a lieu, la simplicité d'un regard n'est pas la vide expression de lui-même, ni la vision complexe de la personnalité de quelqu'un… Car la limitation physique de chacun est dépassée par tout regard qui échappe à l'idolâtrie de la forme d'un visage perçu (voire d'un corps) ; notamment parce que l'expression originale, trop originale d'un visage, pourrait provoquer la violence d'un désir ou d'un refus. À sa manière, cette violence prétendrait certes faire éclater la finitude matérielle d'un corps, ce qui est bien sûr impossible…

   Il vaut donc mieux viser paisiblement les valeurs qui se situent au-delà de toutes les apparences, et mettre pour cela son propre regard sur le bord, sur le seuil du secret de l'Infini. Car, lorsqu'un regard se laisse absorber (fasciner) par un visage, lorsqu'un regard n'est plus seulement l'expression d'une pure, simple et brève intention singulière, il devient tout à fait vain, comme le constatait le poète Joë Bousquet, de chercher un autre visage dans la présence intense et fulgurante d'un regard : "Dans ton regard le visage qui est le secret de ton visage." (3) En devenant vision objective, le regard se perd en effet dans l'abîme de quelques apparences évanescentes, sans doute parce que le regardant a accepté que le secret de l'Infini de­meure pour toujours écarté et remplacé par des représentations.

   Dans cette perspective qui enferme chacun dans sa propre finitude, l'amour d'un visage ne fait que repousser indéfi­niment le secret de l'Infini. Car l'amour des formes établies déplace un peu les bordu­res ou fait vibrer quelques contours, mais il ne les supprime jamais. Et ce déplacement finit, notamment chez Rilke, par créer l'oubli du visage aimé, l'oubli donc de la singularité de l'autre :  "Parce que l'espace qui était dans votre visage, dès lors que je l'aimais, se muait en univers infini où vous n'étiez plus…Weil mir der Raum in eurem Angesicht, da ich ihn liebte, überging in Welt­raum, in dem ihr nicht mehr wart..." (4)L'Infini de la Nature alors triomphe sans l'homme qui ne vit plus qu'en fonction des sou­bresauts de l'indéfini. Mais est-ce suffisant ?

   En réalité, ce jeu du visible avec l'invisible tourne en rond. Il lui manque un sens : une direction et une signification. Or cette indétermination aurait pu découvrir un sens dans la relation asymétrique du regard d'autrui avec le sien. Car un décalage peut être source d'amour. Pourquoi ? Assurément parce que la simplicité d'une expression, le mouvement simple d'un regard offert à l'autre, rend d'abord l'indifférence impossible, et même si l'autre est parfois, pour quelques instants seulement, n'importe qui, presque comme une chose. Cependant, l'autre cesse d'être une chose, une réalité indifférenciée et dénudée, lorsque se constitue la rencontre instantanée d'un authentique regard singulier (par exemple soucieux d'être sincère et libre). Et, par cette rencontre d'un regard, chacun peut se reconnaître porteur de quelques différences susceptibles de s'accorder avec d'autres différences, sans risquer de tomber dans l'indifférence solitaire d'une désincarnation, ni dans un vain dessaisissement total de soi, ni dans l'exposition de ses plus cruelles faiblesses, ni dans quelque fusion hystérique…

   Cela signifie que la relation asymétrique qui se constitue entre deux regards singuliers prouve qu'aucune réunion ne saurait former une réalité commune, y compris au sein d'un infini dont nous ignorons tout parce que notre propre finitude n'y a pas accès. Dès lors, l'immanence des phénomènes ne suffisant pas, le regard (et non un organe comme l'œil) peut tout de même accueillir l'autre, et même si ce dernier échappe à tous les concepts.

    Précisons. Le regard de l'autre crée un imprévisible et bref débordement qui ne se limite pas à l'horizon très vague où le pousse effectivement un élan vital commun à tous les hommes. Car, pourquoi ces derniers feraient-ils fi des réalités singulières qui les expriment dans des intuitions ou dans des métaphores ? Le débordement de soi peut être le signe d'un amour, certes, mais seulement lorsqu'il est l'expression d'un élan pur, libre, infini et inconditionnel qui parvient à dépasser les nécessités impérieuses de la vie. Librement voulu, cet élan est en effet différent pour chacun, et même si son fond intellectuel est universel, comme chez Spinoza, où l'Amour réalise d'une manière impersonnelle et parfaite l'ordre complet de la Nature, c'est-à-dire de Dieu : "L'Amour intellectuel de l'Âme envers Dieu est l'amour même duquel Dieu s'aime lui-même, non en tant qu'il est infini, mais en tant qu'il peut s'expliquer par l'essence de l'Âme humaine considérée comme ayant une sorte d'éternité; c'est-à-dire l'Amour intellectuel de L'Âme envers Dieu est une partie de l'Amour infini duquel Dieu s'aime lui-même." (5) Cet amour intellectualisé de la Nature est certes parfait, mais il ignore la valeur de tout regard singulier… Le langage impersonnel des structures de la raison est sans nul doute nécessaire, mais il n'est pas suffisant. Il faudrait aussi que l'universalité de la raison soit également présente dans l'humanité d'un regard singulier qui exprimerait, lorsqu'il le voudrait, tous les regards humains capables de s'ouvrir sur l'infini ?

   Dès lors, l'amour de la singularité de l'autre, notamment dans et par l'accueil de son regard, par l'accueil de l'acte simple et toujours nouveau de chacun de ses regards, devient une solution éthique à un impossible face à face avec lui. Et, dans cette perspective, chaque singularité reste bien distincte, toujours rivée à l'intention univoque et simple qui s'inscrit brièvement dans l'expression de son regard, y compris lorsque l'autre se sait porté par le dénuement de son propre destin mortel. En conséquence,  le destin de chaque singularité demeure incomparable, notamment parce qu'il s'ouvre sur des seuils différents pour chacun : soit en attente d'une révélation dans et par la Voix immatérielle et non thématisable d'un Dieu invisible (Levinas), soit dans un balancement entre l'infini et le fini (Leibniz), soit dans l'éclair fulgurant d'une pensée qui se veut aussi profonde que l'obscur (Marcel Conche), soit dans une généreuse aura  spectrale qui déconstruit l'ontologie (Derrida), soit aussi dans une glissade du fini, vers, autour, ou dans l'équivocité de l'infini (Jankélévitch)…

   En définitive, mon point de vue se veut différent. Il refuse surtout de franchir le seuil qui ouvre sur une réalité séparée, absolue ; et il cherche pourtant à vivre selon des valeurs infinies (d'égalité, de justice et de liberté). Il distingue pour cela la Nature et la Culture, car il a l'intention finie de regarder l'autre, non dans sa seule finitude physique, mais à partir de valeurs universelles, et sans prétendre clarifier tout l'obscur, ni rendre visible l'invisible, ni tenter de définir l'infini. Dès lors, chaque point de vue variable sur l'autre, ou chaque nouvelle rencontre concrète, refuse l'idée d'une séparation absolue avec lui, puisque de nouvelles valeurs communes pourront toujours être créées par chacun. Le Je reste en tout cas au bord du mystère du Tu… sans se laisser enfermer dans cette situation matérielle. Le regard du Je s'intériorise pour cela. Il voudrait d'abord simplement donner sans chercher à recevoir. Ou bien, lorsqu'un regard se retire en lui-même, ce serait pour renforcer l'intensité de son don et de son accueil.

 

 

 

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1. Léon Zack,  cité par P. Courthion, Le musée de poche, p. 20.

2. Levinas (Emmanuel), Difficile liberté, LDP, biblio /essais n° 4019, 1976, p. 23.

3. Bousquet (Joë), Connaissance du Soir,  L'Autre, Nrf, Poésie / Gallimard, p. 32.

4. Rilke (R.M),  La quatrième Élégie de Duino, v. 50, Trad. J-P. Lefebvre et M. Re­gnaut, nrf, Poésie /     Galli­mard.

5. Spinoza, Éthique, V, prop.36.

 

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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clovis simard 24/09/2013 13:27


IL Y A DE L'ESPOIR POUR L'INFINI DANS NOTRE
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