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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le mythe

 

 

Claude Stéphane PERRIN

 

 

Le mythe 

 

 

Van-Gogh.jpg

 

 

 Détail d'un tableau de Vincent Van Gogh intitulé Le Semeur, Juin 1888, Huile 64 x 80,5.

 

 

 

- Comment commencer et comment être certain de se trouver au commencement ? Faudrait-il fonder ce commencement, notamment à partir d'une méthode ? Tout fondement devant être fondé, y a-t-il un principe fondateur qui puisse légitimer un commencement ? Cette idée d'un englobant universel étant hors de la pensée humaine, le sens du réel (plein et vide) étant hors de notre relation au réel, comment, selon le mot de Montaigne (1), bien "étuyer" sa démarche philosophique ? Ces questions sont embarrassantes. Où est le commencement du chemin, et y a-t-il vraiment un bon commencement ?  

 

- En fait, une origine est ce qui est premier, ou ce qui rend premier comme l'apparition du soleil à l'aurore. Cette apparition semble être le commencement d'un devenir. Mais la pensée ne pouvant penser ce qui surgit avant elle, ce qui la précède, toute origine est donc pour elle mythique (y compris un silence sans origine).

 

- Dans l'incapacité de trouver un principe, un premier commencement certain, donc fondé, la pensée a le choix entre deux possibilités : croire en une origine contingente révélée par un mythe, ou bien douter de la possibilité de s'accrocher à toute révélation mythique d'une origine et décider de poser clairement son propre commencement à partir d'un acte simple de sa propre liberté.

- Concernant la première possibilité, celle d'une révélation mythique, est-il possible de la concevoir ?  Le mot mythe (qui vient du grec muthos) signifie parole, fable, récit. Le mot vient de muthein (parler, converser). Différemment de la légende qui poétise ce qui devrait être lu et considéré comme remarquable, le mythe possède plusieurs fonctions :

 

- Le mythe est d'abord une parole fictive collective (donc impersonnelle) rapportée aux origines de temps anciens plus ou moins merveilleux (2) , héroïques ou parfaits qui accompagne les croyances, les phantasmes, les aspirations ou les sentiments religieux d'une société à une certaine époque. Cette parole en plus, qui dépasse les réalités de la vie quotidienne ordinaire, impose la souveraineté d'un imaginaire (une fiction du Tout) qui fait étrangement fusionner image et sens.

 

- Cependant, la représentation collective constituée par un mythe, par cette totalité imaginaire, se présente aussi, très souvent, comme un modèle structuré, un ensemble clos qui paraît intemporel, voire éternel, donc parfait, en produisant un sentiment protecteur pour le présent de chacun et pour tous les temps. Ce sentiment renforce alors la cohésion d'une société (l'Âge d'or situé au début de l’histoire de l’humanité), d'une culture (le bon sauvage, le cow-boy), d'une attitude (le flegme britannique, un Moi pur et souverain), d'une pensée (Dionysos ou le Surhomme chez Nietzsche, la grève générale chez G. Sorel, Sisyphe chez Camus).

 

- Ensuite la complexité du mythe relève du symbolique, comme dans un rêve, en transportant la pensée vers l'impensable : l'origine qui crée un commencement (la formation du monde ou d'une culpabilité : Prométhée, Œdipe), ce qui succède à des fins (le Paradis perdu, la destinée de l'âme après la mort, Er qui ressuscite chez Platon), des recommencements (l'éternel retour), l'avenir (par exemple le mythe de la paix perpétuelle chez Kant au sein d’un État cosmopolite, le mythe d'une uchronique fin de l’histoire (Marx), ou le mythe du progrès selon un processus graduelchez Hegel, Condorcet, Comte…). Le mythe peut ainsi nourrir des prédictions.Il s'agit alors d'une première forme d'explication sensible, d'une croyance imaginaire (souvent de caractère religieux) concernant une nouvelle naissance, mais très souvent une fin.  

 

- Dès lors, le sens du mythe, parfois accompagné de phantasmes ancestraux est soit mensonger, soit dangereux (3), soit incomplet (comme pour Hegel qui ne le reconnaît pas le mythe dans son idée d’un savoir absolu, ni dans un savoir clos et bien possédé qui dépasserait toutes les contradictions), soit étranger au rationnel car il se nourrit de ses propres contradictions : la femme-enfant (Lolita) ; Dionysos meurt d'être immortel ; Tristan, Faust et Don Juan désirent l'impossible : vaincre la mort.  

- En tout cas, le mythe précède le logos (l'universel concret dans ses trois moments: Être, Réflexion et Idée selon Hegel) sans instaurer un rapport clair entre les images, les choses et les concepts, entre l'incertitude, le raisonnable et la certitude. Cependant, pour Lévi-Strauss, "les mythes se pensent dans les hommes, et à leur insu." (4) Dès lors, le mythedonne à penser (sans être déjà pensé). Il est en effet soit une exposition inférieure de la pensée qui contient des philosophèmes selon Hegel (5) , soit un absurde manque de pensée, un oubli de la raison, "le lit de paresse de la pensée" pour Nietzsche (6) , soit une fuite de l'esprit dans la dispersion des images, soit, au mieux, selon Lévi-Strauss, le mythe est souterrainement structuré : "Une logique secrète règle les rapports entre toutes ces absurdités : même une pensée qui semble au comble de l'irrationnel baigne ainsi dans une rationalité constituant pour elle une sorte de milieu externe." (7) Dans un autre texte, Lévi-Strauss ajoute : "Au lieu d'opposer magie et science, il vaudrait mieux les mettre en parallèle, comme deux modes de connaissance, inégaux quant aux résultats théoriques et pratiques (…) mais non par le genre d'opération qu'elles supposent toutes deux, et qui diffèrent moins en nature qu'en fonction des types de phénomènes auxquels elles s'appliquent (…) La rigueur et la précision dont témoignent la pensée magique et les pratiques rituelles comme traduisant une appréhension inconsciente de la vérité du déterminisme en tant que mode d'existence des phénomènes scientifiques, de sorte que le déterminisme serait globalement soupçonné et joué, avant d'être connu et respecté." (8)

- Dans ce prolongement, pourquoi refuser la possibilité de fonder sa recherche de la vérité à partir de la révélation mythique d'une origine ? D'abord parce qu'une origine ne pourra jamais être fondée objectivement par la fiction d'une totalité seulement imagée. Ensuite parce que cette origine dépendrait d'une autre origine, de celle qui permettrait de connaître, notamment d'une norme ou d'une vérité antérieure pour la constituer, la justifier, la valider, la rendre légitime. Enfin, il faudrait prouver que cette origine, inscrite dans des faits culturels historiques, pourrait dépasser l'histoire, remplacer le contingent par le nécessaire et être vraiment première ; ce qui est impossible.

 

- Une origine est en fait la source mythique d'un commencement ou de plusieurs. Ce qui rend illusoirement premier, comme l'apparition du soleil à l'aurore. Cette apparition semble être le seul commencement d'un devenir. De plus, la pensée ne pouvant prouver ce qui la précède, cette origine est nécessairement mythique, soit comme la source imagée d'une  totalité unifiée du réel, soit comme la première disjonction spatio-temporelle des forces du réel. Et c'est notamment le cas pour Blanchot qui affirme que la pensée de l'origine renvoie à une confuse disjonction originelle qui ne cesse de se disjoindre indéfiniment tout en coïncidant : "L'origine qui est la disjonction même et toujours disjointe d'elle-même. La disjonction, là où temps et espace se rejoindraient en se disjoignant, coïncide avec ce qui ne coïncide pas, le non-coïncidant qui par avance détourne de toute unité." (L'Entretien infini, p.241)

 

- Le rapport dynamique que l'image mythique d'une disjonction-union réalise par rapport à l'idée d'un commencement (par exemple celui de la culpabilité d'Œdipe) reste pour Blanchot énigmatique puisqu'il ne parvient pas à en penser l'écart : "L'origine n'est pas le commencement; entre les deux, il y a un intervalle et même une incertitude… Œdipe est précisément la victime de cette intrigue entre origine et commencement." (9) La clarté de l'idée du commencement de la culpabilité semble en effet précédée par l'obscure image d'une représentation mythique de son destin (image qui ne sépare pas origine et fin puisque la fin y est absolument déterminée par l'origine). C'est ainsi que se réalise pour Blanchot "la transfiguration de l'origine dans le commencement, la transparence de l'absolu dans une décision ou une action pourtant particulière et momentanée."

 

- Ensuite, lorsqu'une pensée cherche à englober le quotidien, elle lui confère une mythique étrangeté comme l'ajoute Blanchot à propos de la profondeur du superficiel, notamment à propos des détritus de chaque jour, ces détritus constituant la tragédie de la nullité : "Le quotidien n'est-il pas alors une utopie, le mythe d'une existence privée de mythe ? (…) C'est que, dans le quotidien, nous ne naissons ni ne mourrons : de là le poids et la force énigmatique de la vérité quotidienne." (10) Cette épreuve du quotidien se déploie en effet dans l'expérience radicale de ce qui n'arrive pas, dans la grisaille neutre des apparences qui s'anéantissent au fur et à mesure de leur apparition, sachant que cela (le rien de ces apparences) est depuis toujours arrivé. Le destin neutre du quotidien s'impose ainsi indéfiniment, déconstruisant la présence qu'elle a fait advenir, la déconstruisant en répétant le désastre des apparences dans une sorte de "passif de pensée", c'est-à-dire dans une fascination répétée qui saisit la pensée en la dessaisissant d'elle-même puisque au vide de chaque instant succède un autre instant sans avenir. Une tragique conséquence nihiliste en découle pour Blanchot : "rien est ce qu'il y a, et d'abord rien au-delà." (11) Cette affirmation est neutre parce que ce rien n'est ni l'être, ni le néant. Ce rien est sans sujet et sans au-delà. . La pensée est ainsi privée d'intimité et de but, sans pouvoir et sans unité. Blanchot parle alors de "la neutralisation de toute pensée présente, en même temps que la répudiation de toute absence de pensée." La pensée neutre de l'il y a veille ainsi sans vigilance, sans éveil ni sommeil. Elle veille entre une claire lucidité et un sommeil profond. Et le tiers inclus de cette veille n'est pas pensé par elle ; elle ne surveille pas.

 

- Enfin, au-delà du mythe des origines ou de la répétition quotidienne du rien des apparences, il est possible de vraiment commencer en se donnant ses propres commencements. Dans ce cas, un acte volontaire et libre n'est pas l'effet d'une cause (qui dépendrait de faits antérieurs), mais est la cause incondition­nelle, instantanée (intempo­relle) qui crée des faits, des événements, des actes moraux… et qui développe une organisation claire, cohérente, voire systématique de la pensée. Dès lors, chaque libre com­mence­ment, chaque acte initial volontaire, chaque point de départ choisi, est vraiment le fruit d'une décision responsable qui peut être précé­dée par un es­pace-temps de retrait, par exemple sur un point neutre (avant tout engagement). Ce retrait dans un vide de la pensée n'est qu'un repli provisoire, avant un nécessaire dépli. L'acte libre qui se constitue ainsi comme commencement est simple, car il est l'effet d'un vouloir instantané et ardent qui ne pourra jamais se diviser afin de rendre compte de ce commencement. Dans cette perspective, la simplicité du commencement est infinie, bornée par rien, non englobée par un imaginaire mythique.

 

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1. Essais, III, 8

2.  Pour Aristote, "L'amour des mythes est, en quelque manière, amour de la sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux." (Métaphysique, A2, 982 b13)

3.   "Mais de raconter qu'Héra a été chargée de chaînes par son fils (…) et que les dieux se sont livrés tous les combats imaginés par Homère, voilà ce que nous n'admettrons pas dans notre république (…); car un enfant n'est pas en état de discerner ce qui est allégorique de ce qui ne l'est pas, et les impressions qu'il reçoit à cet âge sont d'ordinaire ineffaçables et inébranlables." (Platon, République 378d)-

4. Le Cru et le cuit, p.20

5.  "Les figures de la mythologie contiennent assurément du rationnel, des vues et des déterminations générales, par conséquent aussi des philosophèmes." (Hegel, Leçons sur l'histoire de la philosophie. p. 231)-

6. Nietzsche, § 192 du Livre du philosophe.

7.  L'Homme nu, p.614

8.  La Pensée sauvage, pp.26, 24

9.   L'Entretien infini, pp.542, 543

10.  L'Entretien infini, pp. 357 et 366.

11.  Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, pp.72, 117, 95, 57, 71, 11, 57.

 

 


 


 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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