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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le désir et l'impossible

 

 

 

 

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      Une aquarelle peinte par Elise PERRIN-DESTRAZ

 

  

   En tant qu'élan d'un corps animé vers ce qui paraît lui manquer, le désir est le rayonnement de l'homme loin de l'astre disparu. Néantisée, la conscience de soi est remplacée par la conscience d'un corps qui se sait mortel. Le désir est alors formellement pensable par une métaphore qui n'a pas de fondements et qui se perd dans un espace qui lui est étranger (la chair) en tendant vers une fin absolue : le néant. Cette fin, c'est l'Impossible, c'est-à-dire ce qui n'est pas le contraire du possible, mais le dehors du possible. C'est l'Impossible absolu qui, pour Maurice Blanchot, n'a pas d'être, de réalité, de valeur ou de puissance : "L'impossibilité, ce non pouvoir qui ne serait pas la simple négation du pouvoir, l'impossibilité est le rapport avec le dehors et, puisque ce rapport sans rapport est la passion qui ne se laisse pas maîtriser en patience, l'impossibilité est la passion du dehors même (…) L'impossibilité, ni négation ni affirmation, indique ce qui, dans l'être, a toujours déjà précédé l'être et ne se rend à aucune ontologie."[1] L'Impossible est ainsi une sorte de béance inhérente à toute action qui est indiquée pour être visée. Lorsque Simone Weil écrivait que "la vie humaine est impossible", cela signifiait que l'homme n'a pas véritablement de pouvoir, ni pour penser ni pour agir. Ce dernier désire-t-il alors vraiment ? Non, puisque S. Weil ajoutait : "Mais le malheur seul le fait sentir (…) le désir est impossible." Pour l'homme du désir, c'est tout de même une chance : si la vie est impossible, la mort le sera aussi. Dans ces conditions, réfugié dans ses rêves, le passionné vit intensément ce qui n'a pas de réalité. Et l'intensité de sa passion compense sans doute ce manque de réalité. "La passion de Tristan et Yseult échappe à la possibilité. Cela signifie d'abord qu'elle échappe à leurs pouvoirs, à leurs décisions et même à leur désir (…) Dépossédés d'eux-mêmes, ils prennent et donnent corps à l'écart de la séparation absolue, chacun la nuit sans terme, et non pas confondus ni unis en elle, mais aussi bien à jamais dispersés par elle, si elle est l'erreur de l'autre nuit, l'absence d'unité, l'autre temps." [2] Plus rien ne vit alors vraiment, hormis le désir qui se déplace dans un vide parfait, dans une dispersion indéfinie sans aucun repère, sans contrariété, sans opposition, sans véritable altérité, donc sans devenir positif. Ou bien il s'agit du "secret du devenir" [3]pour un homme sans horizon alors défini par son seul désir :"Désir de ce qui ne peut s'atteindre et désir qui refuse tout ce qui le comblerait, désir donc de ce manque infini qu'est le désir, de cette indifférence qu'est le désir, désir de l'impossibilité du désir, portant l'impossible..." [4] Mais alors, pourquoi désirer l'Impossible ? L'hypothèse la plus claire, pour répondre à cette question, est sans doute celle d'une fusion primordiale fortement agréable du désir et de l'impossible. Cela signifie que l'Impossible serait l'essence du désir-passion qui, en tant que mouvement paradoxal, serait l'expression de sa propre contradiction, contradiction impossible à résoudre à partir du désir. Ce dernier serait alors le pont contradictoire, impossible à harmoniser, entre le réel et la fiction. Le désastre de tout désir de l'Impossible serait ainsi inéluctable. Ce serait le désastre de l'émiettement de soi-même, de son propre éclatement, dans et par le plaisir comme chez Proust : "Et c'était par conséquent toute sa vie qui m'inspirait du désir; désir douloureux parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d'être ma vie totale, n'étant plus qu'une petite partie de l'espace tendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même qui est le bonheur." [5] Pour le dire autrement, l'impossible n'est plus l'épreuve de ce qui n'est pas encore possible, d'une présence qui n'a pas encore de réalité effective et sensible, ou bien d'un vide, d'une absence de valeur, de puissance. Ici et maintenant, dans l'absolu, l'Impossible est le Dehors (un néant transcendant) qui rend tous les possibles et tous les pouvoirs dérisoires, par delà toutes les affirmations et toutes les négations. Connaître la mort étant impossible, l'expérience même de l'impossible, ce dernier n'est donc pas le contraire du possible, mais l'au-delà fascinant et vertigineux de tous les possibles, de toute ontologie, comme l'invisible Dehors de la totalité du réel, en tout cas d'un Dehors inhabitable pour l'homme. L'impossible a ainsi plusieurs sens, mais le plus important, pour M. Blanchot, c'est que"l'impossibilité est la passion du Dehors même." [6] Par conséquent, le sens de l'impossible est pensé comme un au-delà indifférent à l'humain, comme une preuve d'échec, de béance ou d'impuissance. Il est ainsi, pour Blanchot, le secret du devenir dispersé et éclaté d'une totalité "où l'autre ne revient jamais au même (…) Secret qui se sépare de tout secret et se donne comme l'écart de la différence."[7]  Néanmoins, l'impossible peut également être pensé comme un espace infini, vide, vidé ou néantisé, qui ne saurait être constitué, prolongé ou divisé. Cet espace serait en fait créé par une transgression des limites, voire par celle de la séparation absolue qui définit le sacré. M. Blanchot hésite d'ailleurs à penser cette complexité du désir  ; d'une part ce dernier naît lorsque "la pensée pense plus qu'elle ne pense" [8] ; d'autre part la pensée de cet espace vide serait plutôt en attente de la pensée, donc différée : "La pensée de l'impossible, si elle était accueillie, serait, dans la pensée même, une sorte de réserve, une pensée ne se laissant pas penser sur le mode de la compréhension appropriatrice." [9] L'impossible est en tout cas étranger à toute logique et à toute réalité sensible. Levinas en conclut par ailleurs  : "D'où pour celui qui regarde l'impossible, une solitude essentielle, sans commune mesure avec le sentiment d'isolement et d'abandon dans le monde, superbe ou désespéré. Solitude dans le champ désolé des impossibilités incapables de se constituer en mondes." [10] Un exemple : l'image du démon est bien le Dehors impossible à penser de la pensée rationnelle de Socrate, le dehors qui lui fait accepter une sagesse complexe dont il n'a même pas l'idée. L'Impossible révèle à d'autres l'impuissance de leur pensée face à l'Inconnu. Il leur inspire des fictions, les stimule en attisant leur désir de cet absolu, c'est-à-dire, selon Blanchot, "un surplus inidentifiable…un étrange surplus." [11] Une volonté raisonnable ne pouvant pas trop vouloir (car elle ne serait plus libre), c'est donc le vouloir seul, qui, en devenant désir intense de l'Impossible, perd son propre pouvoir d'être libre. Pervertie, cette volonté déchirée devient alors malveillante parce qu'elle se réalise comme désir dans la violence, dans l'ambivalence, le dérèglement, la passion, la démesure, par-delà chaque loi morale ainsi bafouée. Désirer l'Impossible conduit nécessairement à la transgression du Bien, de ce principe anarchique et inconnaissable qui inspire la Loi et qui crée l'injonction pour chaque homme de vouloir le meilleur possible pour l'autre et pour soi-même. Dans cet esprit éthique, parce qu'elle est "un mode primitif d'existence" (selon Hume) ou "une conduite d'envoûtement" (selon Sartre) [12], la passion d'une "chair désirable sur le fond d'un monde de désir" ne devrait pas prévaloir sur la simplicité d'une vertu. Lorsque ce n'est pas le cas, l'élan de l'homme vers ce qui paraît lui manquer totalement est forcément le rayonnement d'un désir de posséder l'absolu, un astre (sidus) rêvé ou disparu (désastre). Mais pourquoi désirer l'Impossible, pourquoi un homme qui se sait mortel refuse-t-il son destin naturel, sa chute dans la mort ? Sartre donne deux réponses : "Être homme, c'est tendre à être Dieu; ou, si l'on préfère, l'homme est fondamentalement désir d'être Dieu ( …) L'homme est une passion inutile."[13]  Il y a certes une autre possibilité, celle où l'homme recherche une primordiale fusion naturelle, fortement agréable, du désir et de l'impossible, du désir et de la mort. Ainsi, affecté par le Dehors abyssal qu'il crée lui-même, le désir nierait-il l'image de cette mort, supprimerait-il ce vide en se tournant vers d'autres corps, et en même temps espérerait-il saisir son âme alors propulsée hors d'elle-même pour vaincre la mort ! Mais le désir de l'Impossible conduit nécessairement l'homme vers deux échecs : se perdre dans la transdescendance de l'animalisation, perdre son corps dans une illusoire fusion passionnelle. Pour éviter cet échec, Don Juan a certes désiré transporter le possible dans l'impossible. Mais, peu à peu, selon M. Blanchot, la puissance de son désir est devenue impuissante, désir absurde de l'inaccessible : "Don Juan est l'homme du possible. Son désir est puissance, et tous ses rapports sont des rapports de pouvoir et de possession (…) mais, parce qu'il est l'homme du désir, il est celui qui vit dans le champ de la fascination qu'il exerce et dont il use et dont il jouit, tout en préservant, par la maîtrise et l'incessant renouveau, cette liberté désirante qu'il ne veut pas manquer d'être. Don Juan sait bien qu'il accueille l'impossibilité avec le désir, mais il affirme que l'impossibilité n'est rien d'autre que la somme des possibles, qu'elle peut ainsi être maîtrisée comme nombre (…) Don Juan pourrait fort bien s'en tenir à une seule femme qu'il pourrait fort bien ne posséder qu'une seule fois, à condition de la désirer, non comme l'unique, mais comme l'unité qui engage l'infini de la répétition (…) Ce qu'il rencontre, ce n'est pas la toute-puissance, rencontre qui au fond lui plairait, à lui, homme du pouvoir guerrier, du désir combattant, ce n'est pas l'extrême du possible, mais l'impossibilité, l'abîme du non-pouvoir, la démesure glacée de l'autre nuit (…) l'impossibilité de tout rapport, le dehors même." [14] Don Juan, collectionneur patient du superflu, s'est ainsi perdu dans ses propres phantasmes de transcendance. Il a exprimé sa violente  tentative de fusion avec un absolu qui ne pouvait être que celui du Néant (associé à la mort) ; il a donc rencontré la mort. Car son désir d'un éternel coït magique était curieusement né d'un refus excessif et absurde de ce qui est objectivement accessible pour chaque homme (à prouver, à prévoir et à éprouver). Et cet échec s'explique sans doute aussi par le fait que le désir ne pense que sa propre tension ardente vers quelque astre perdu, disparu, invisible ou imaginaire, en oubliant que cette tension est totalement impuissante face à l'Impossible. Le désir a pourtant fui tous les possibles et toutes les limites en s'inventant la souveraineté d'un espace vide (infini) qui ignorait la mort. Il savait bien que ce qui ne commence pas n'a pas de fin et que ce qui ne naît pas rend la mort impossible. Mais il est resté fasciné par la vanité de cet espace vide…

 


[1] Blanchot, L'Entretien infini, Gallimard, 1969, pp.62, 66

[2] Blanchot, L'Entretien infini, p.284.

[3] Blanchot, L'Entretien infini, p.65

[4]Blanchot, L'Entretien infini, p.312

[5] Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, III, p.80

[6] Blanchot (Maurice),  L'Entretien infini, op.cit., p.66.

[7] Blanchot (Maurice),  L'Entretien infini, op.cit., p.65.

[8] Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, op. cit, p.76.

[9] Blanchot (Maurice),  L'Entretien infini, op.cit., p.62.

[10] Levinas, Sur Maurice Blanchot, Fata morgana, 1975, p.14

[11] Blanchot (Maurice),  L'Entretien infini, op. cit., pp. 450, 307.

[12] Sartre (Jean-Paul), L'Être et le néant, Gallimard, 1943, pp.453-462.

[13] Sartre (Jean-Paul), L'Être et le néant, op. cit., pp. 654, 708.

[14] Blanchot (Maurice),  L'Entretien infini, op. cit., pp. 282, 283.

 

Blanchot et Levinas

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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norbert.benjamin delaire 09/03/2013 15:15


Bonjour,


Merci pour ce texte summun des analyses sur les pensées,les origines,où nous mènent-elles ? J'apporte ici ma vision et mon explication aux limites de l'analyse dans les valeurs des mots. Soyons
justes,le Mâitre reste le Maître et nous regardons avec nos propres valeurs physiques développées.Le reste nous ne pouvons le décrire car seul notre conscience et notre âme en témoignent.Nous
reconnaissons la conscience dans la grande philosophie et nous identifions ses possibilités.Mais, notre subsconcient introduit une autre dimension de cette pensée dans l'âme et à partir de ce
séjour nous, humains ne pouvons plus développer nos positions,sauf dans la reconnaissance du Maître et ses valeurs absolues toujours hors de nos analyses matérielles,palpables,d'où notre
naisssance du désir et de l'imagination.Mais pas n'importe quelle pensée imaginative,cellequi demande la hauteur de l'esprit dans sa noblesse et assure la progression de l'âme individuelle et
collective par regroupements spirituels.Nous sommes dans un autre domaine et nous perdons pied car nous sommes destinés au Présent.Nous avons tous ce désir d'impossible,ce qui heurte sagesse et
raison. L'infini de la pensée nous tend les bras...