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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

LA VIOLENCE DES HOMMES

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Claude Stéphane PERRIN

 

 

LA VIOLENCE DES HOMMES

 

(Extraits du livre intitulé PHILOSOPHIE ET NON-VIOLENCE, 2012pp. 11-14.

 

   Physiquement, l'homme est un animal, un grand prédateur, un mammifère qui suit les impulsions répétitives de la nature ou bien qui en détourne les lois à son profit. Que signifie cette animalité ? Le mot animal vient du latin (être animé). Il désigne un être vivant qui agit surtout en fonction de ses instincts adaptés à un environne­ment. Péjorative­ment, l'animal est identi­fié à une bête, c'est-à-dire à un être vivant mobile incapable de penser par lui-même et qui paraît refermé sur ses instincts pour se re­produire ou pour se conser­ver. Si son projet est intelligent, il le dépasse puisque c'est celui de la Nature. À leur manière, et sans vouloir les comparer avec les hommes, certains animaux ont pourtant une conscience. Ils s'adaptent parfois à leur milieu naturel et ne le modifient que très partiellement. Ils vivent dans leur monde (dans cette Nature naturée qui a un aspect très répétitif) sans agir librement, car ils ne transforment pas leurs expériences en fonction d'un nouvel axe ferme et raisonnable. Ils ignorent en effet la puissance de la raison, de cette force qui permet à l'homme de penser logique­ment, de réfléchir d'une manière abstraite et de s'ouvrir sur l'universel.

   Intellectuellement, l'homme est très complexe. Né d'une source commune, il peut souffrir de tuer des animaux pour vivre et il peut vouloir supprimer les violences naturelles, psychologi­ques, sociales, politiques… Il sait aussi que chaque souf­france l'animalise en le rendant égoïste. Insaisissable, il est pourtant capable de discerner ce qui peut rendre sensé le rapport asymétrique de ses instincts avec sa pensée, au mieux au plus près de sa pensée lorsqu'il veut s'humaniser. Dès lors, il n'est jamais vraiment défini pour plusieurs raisons : d'abord il est un "mixte mal analysé" (Deleuze), ensuite sa pensée se disperse parfois dans un Dehors sans fin (l'espace vide de la culture qui subsiste après la mort de Dieu), dans un Dehors qui la dépossède d'elle-même en la fascinant, voire qui la conduit à la folie ou à quelque excessif attachement à soi-même, en tout cas hors de toute vie vraiment morale et humaine. Cependant, l'homme n'est pas nécessaire­ment dissonant, fait de sagesse et de folie, puisqu'il peut aussi atteindre une certaine sagesse en refusant les passions, la recherche les honneurs, la possession égoïste de richesses… Il n'est donc pas un fait préétabli, car il est surtout pensable à partir de l'image qu'il se donne en train de se faire. Il est celui qui fait et qui se fait en donnant un sens à chaque fait et en créant des différences entre les faits.

   Pour résumer, à partir de sa propre animalité (et de ses instincts adaptés), l'homme découvre en lui des tensions importantes. Sa peur le contraint à être immédiate­ment borné, paresseux, égoïste, cupide, ambi­tieux, domina­teur, grossier... mais il peut aussi se surmonter, se dépasser et être intelligent, travailleur, solidaire, courageux, dévoué, respectueux, raffiné... Comment comprendre cette contradiction ? Simplement à partir d'une possible liberté de l'homme. Il peut vouloir ou non le meilleur de sa nature, c'est-à-dire ce qui lui paraît raisonnable ou insensé au cœur de sa propre singularité. Cela signifie que la capacité d'être libre se greffe sur la nature raisonnable de l'homme pour définir son essence la plus fondamentale. Chacun peut en effet se déterminer à partir de sa raison tournée vers le vrai et non en fonction de causes externes et aléatoires.

   Certes, très souvent le raisonnable fait défaut. Il est remplacé par la violence des désirs qui, selon Éric Weil, nient les repères du possible : "L'homme concret, l'individu, n'est pas raisonnable tout court. Certes, il n'est pas privé de raison, mais il la possède à un degré plus ou moins élevé : peut-être n'arrive-t-il jamais à la possession totale de la raison entière ; il n'en est pas moins certain qu'il peut en être dépourvu, qu'on rencontre des animaux qui ont tout de l'homme au sens des définitions scientifi­ques, même le langage, et qui ne possèdent pas l'essentiel au sens du philosophe : des fous, des crétins, des homines minime sapientes. Pour être regrettable, ce fait ne souffre pas de contestation : l'homme, à certains moments et en certains lieux, n'a-t-il pas été assez dénué de raison pour tuer les philosophes" (1).

   Afin de dépasser ce point de vue tragique qui souligne l'importance du négatif dans les événements historiques, il est nécessaire de décider de vivre raisonnablement en accord avec les forces créatrices de la nature, et aussi d'agir en fonction des règles universelles dont l'homme peut être l’auteur (à partir des qualités de sa raison). C’est ainsi qu'il se transformera et qu'il s'humani­sera. Aristote en déduisait une analogie : "De même que l'enfant doit vivre selon les commandements de son maître, de même notre faculté de désirer doit se conformer aux prescriptions de la raison"(2). L'esprit de l'homme peut en effet privilégier l'ordre le plus équilibré possible, même si cet ordre n'est pas totalement rationnel. Mais cet équilibre devrait pourtant conduire à la préserva­tion de la nature, des hommes et des animaux.

   En tout cas, si l’homme ne veut pas être plus bête que les bêtes (même si la comparaison est impossible à fonder, toutes les dif­féren­ces étant in­connues à ce jour), il est de l’ordre de sa nature de développer le langage d'une culture qui contiendra (en les maîtrisant, en les disciplinant) tous les excès qui lui nuisent.

   Cependant, la nécessité pour l’homme de maîtriser la nature, afin de se conserver, peut entraîner des conflits d’intérêt, donc des exercices impétueux de la force contre ce qui lui fait obstacle. Lorsqu'une force affirme sa souveraine puissance en détruisant une autre forme, y compris la force qui as­surait la cohérence de cette forme, cette propriété occasionnelle de la force à être nuisible est nommée violence. Cette dernière supprime le rapport entre les forces, comme le paysan qui nuit sournoisement aux oiseaux, prédateurs de ses champs, en détruisant les buissons et les haies où ils pourraient nicher. Cette épreuve participe à une progressive destruction de la riche variété de la Nature. 

   La violence est indiscutablement une force physique ou psychique, ex­cessive, incontrôlée (dans ses effets), destructrice, en tout cas étrangère à toutes les valeurs positives de la vie, et notamment à celle de la liberté. Elle se produit dans différents domai­nes : la nature (la tempête, l'agriculture intensive), l’individu (le meurtre), la société (l'exploitation, la concurrence, le chômage), la politique (la guerre)… même si de petites violences, de petites morts sont possibles (rumeurs, calomnies).

   Individuelle, la violence se manifeste par de l'agressivité, par une ac­tion instinctive qui extériorise une ten­dance à nuire ou à détruire. D'un point de vue psychologique il est possible de distinguer ensuite l’agressivité primaire (violence plutôt natu­relle) qui peut se retourner contre soi-même (suicide), et l’agressivité secondaire de la demande qui est sociale, inhérente aux rapports de force du système capitaliste (revendica­tions, grèves).

   Nul ne saurait prouver, enfin, si toutes ces formes de l'agressivité émanent de la fameuse pulsion de mort de Freud. In­consciente, cette pulsion serait liée à trois tendances naturelles : au principe psychique de constance (tendance à la réduction des tensions, abaissement à un ni­veau minimum, comme la petite mort de l’orgasme ou du sommeil pour la cons­cience), à une propriété de la vie (les organismes vivants passant de l’organique à l’inorganique), ou bien à un très mystérieux plaisir d'autodestruction. La vérité de cette pulsion est encore très loin d'être établie...

 

____________________________________________________

 

 

1. Weil (Éric), Logique de la Philosophie, Vrin, 1967, p.4.

2. Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 12, 8.

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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