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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La non-violence implicite ou explicite

 

 

Claude Stéphane PERRIN

 

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La non-violence implicite ou explicite

 

(un extrait de mon ouvrage intitulé Philosophie et non-violence, 2012, pp. 20-24)  

 

 

   Née de l'incapacité humaine à tout connaître, la philosophie est une activité de réflexion interrogative et méthodique qui vise à rendre cohérente et non-violente toute vie humaine, aussi bien singulière que citoyenne du monde. Elle problématise le réel et, comme l'a écrit Marcel Conche, "c'est le philosophe lui-même qui décide de ce qui mérite d'être dit réel, et ainsi instaure la vé­rité comme dévoilement du réel comme tel et dans son ensemble" (1).

   Dès lors, l'acte de philosopher ne trouve son commencement que dans la décision de commencer à philosopher. Cette décision libère. Elle permet de se créer clairement à partir de soi-même, à partir de sa propre hauteur et au cœur de l'histoire de la philosophie. Ce que chacun peut faire à sa manière, donc différemment s'il le veut.

   En ce qui me concerne, je philosophe parce que je l'ai décidé un jour et parce que, depuis, je continue en privilégiant les clartés naturelles de ma raison. Il me fallait, dès mon adolescence, refuser certaines violences insupportables, soit celles qui étaient inhérentes à ma propre nature (trop impulsive), soit celles des autres (dans la famille ou à l'école).

   Chaque jour je décide encore de continuer à philosopher, et je décide pourquoi je dois philosopher d'une certaine manière, pourquoi je me crée un cheminement paisible, pourquoi je traduis librement ce cheminement dans mon propre langage (qui en ren­contre certes d'autres). Et cela me procure un indéniable bonheur. Je cherche aussi pourquoi, trop sensible (donc vulnérable), je me concentre sur l'idée de la non-violence, pourquoi je refuse la violence inhérente aux discours politiques qui sont indifférents aux pires injustices et qui sont contradictoi­res avec l'exercice de la pensée philosophique. En tout cas, depuis la guerre d'Algérie, j'ai décidé que je devais, par tous les moyens légitimes, et d'abord par la pensée et par l'écriture, combattre la violence…

   Pour cela, je cherche à être le plus libre et le plus raisonnable possible. Il m'a du reste fallu, par manque de sagesse, me rapporter récemment à l'idée du neutre afin de modérer mes élans, afin d'effectuer une prime et nécessaire catharsis de mes diverses pas­sions. Il m'était en effet difficile de concilier mes émotions (notamment pour l'art) avec la philoso­phie.

   Certes, la non-violence inhérente au retrait du neutre n'a pas la même pertinence que la non-violence qui caractérise l'essence de la Morale. Mais j'ai commencé par ma propre catharsis et par rechercher la non-violence qui répond à des épreuves trop sensibles. J'ai voulu me protéger dans et par un retrait vers l'idée du neutre, même si ce n'est que pendant le temps où l'action est différée …

   Mais la seconde forme, explicite, de la non-violence doit aussi être mise en œuvre. Elle concerne directement chaque rapport quotidien avec les autres hommes dès lors que j'accepte l'injonc­tion universelle et immédiate de la Morale, dès lors que je m'oblige tout de suite à vouloir la conservation attentive de tous les êtres vivants, y compris les plus faibles, et surtout les plus faibles.

   En tout cas, la non-violence, inhérente aussi bien à l'idée du neutre qu'à celle de la Morale, ne signifie pas une progressive exténuation de la violence. Elle oblige à être tout de suite non-violent, soit de manière neutre (ni passive ni active) soit de manière active (morale). Le passage par le retrait du neutre est donc nécessaire pour être non-violent, mais il n'est pas suffisant pour élargir cette non-violence auprès des autres hommes. Il n'est qu'une voie nécessaire pour inspirer l'idée de la non-violence avant de conduire, selon les situations, vers quelques éthiques de la moindre violence. Car ce retrait provisoire sait qu'il ne restera pas longtemps à l'écart d'indispensables engage­ments… et qu'il doit aussi rapporter son point de vue à la Morale.

   Ainsi, après avoir suspendu mes engagements, après m'être délesté de quelques pesanteurs et de quelques passions, je peux aussi m'engager pour la Morale en pensant clairement dans l'ouverture d'une totalité dynamique, a fortiori hors de l'indiffé­rence neutre d'une finitude sans qualité ou d'un in­défini seulement formel qui ne me concernaient d'ailleurs pas directe­ment.

   Afin de parvenir à approcher, en sortant de mon rapport au neutre, l'idée universelle et non-violente de la morale deux voies sont possibles. La première part de l'universel (elle serait, comme chez Kant, trop formelle pour être réalisable). La seconde part du singulier (c'est celle que je vais suivre). Elle requiert mon engagement quotidien, dans mes écrits et dans mon action politique, par la parole et par l'exemple, contre toutes les discriminations et contre toutes les menaces d'injustice.

   En tout cas, si une nouvelle violence barbare était possible (comme l'a été la Shoah) je devrais faire prévaloir la Morale sur l'idée du neutre. Il y aurait urgence et je n'aurais pas le choix de retarder ou non mon engagement. Je devrais agir immédiate­ment pour l'universel afin d'empêcher d'autres formes possibles d'exploitation et de destruction de l'homme par l'homme.

   Ensuite, après cet engagement moral, la complexité des situations historiques pourrait me conduire à recourir à une éthique, de la politique par exemple, afin d'agir efficacement avec le moins de violence possible, tout en devenant un peu violent pour m'opposer aux injustices. En tout cas il me faut chaque jour, sans être violent par la pensée, m'opposer à ceux qui ne font que défendre les privilèges des nantis.

   Dans un premier temps j'engage donc ma pensée, en sortant du retrait du neutre, à approcher la valeur universelle de la Morale (qui est non-violente). Puis, dans un second temps, la volonté d'être moins violent sera présente dans des projets éthiques qui prendront leur source dans la singularité de chacun.

   Ce projet global a rencontré, dans cet esprit, la philosophie mo­rale de Marcel Conche, même si cette dernière ne s'intéresse pas explicitement à l'idée du neutre. Je l'ai donc interrogée en la citant abondamment et en cherchant quelques ac­cords. La première convergence est indiscuta­ble : la Morale éclaire certaines éthiques, elle est un phare incontournable, surtout lorsqu'elle ouvre sur une éthique du politique.

   La voie à suivre est ainsi clairement en vue. Il faut penser les relations entre la Morale universelle (non-violente) qui est formulée dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen (dont Marcel Conche a clarifié le fondement) et quelques éthi­ques de la moindre violence : de la liberté, de l'obligation, du neutre, de la pudeur, de la sagesse, de l'amour (intellectualisé, oblatif) et de l'amitié. Car il est sans doute possible de trouver dans ces éthiques un rapport précis avec le fondement de la Morale universelle : l'égalité formelle, donc en droit (née du principe logique d'identité) est la source de l'égalité en fait de tous les hommes. Cette égalité se réalise d'ailleurs dans l'équilibre nécessaire à chaque vouloir qui s'affirme librement dans le champ des possibles : vouloir et pouvoir vont du même pas. Cette égalité crée aussi l'obligation de préserver la di­gnité de tous les hommes. Puis, à un degré moindre, elle rend possible un accord politique entre les hommes, un amour oblatif, une réciprocité entre des amis et le respect du corps de chacun… sans aller jusqu'à une éthique du sacrifice qui valoriserait la violence, et que la Morale n'exige d'ailleurs pas, comme le pense Marcel Conche : "Il n'est pas défendu de trouver sa joie dans le dévouement et le sacrifice, mais la morale stricte n'en demande pas tant"(2).

   Au reste, n'est-ce pas dans ce cadre moral que pourra se constituer une philosophie inspirée par l'idée universelle de la non-violence ? Pour cela, je devrai mettre en relation d'une part la lumière de la rai­son qui montre un vrai chemin, et d'autre part les différences sensibles, ces ombres qui troublent un peu l'intériorité de chaque singularité. Puis nos petites violences quotidiennes (colères, égoïsmes, peurs) seront un peu canalisées et sublimées afin d'ouvrir le devenir de chaque pensée sensible sur la nature infinie de la raison universelle.  

 

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1. Conche (Marcel), Analyse de l'amour et d'autres sujets, , PUF, 1997, p. 108.

2. Conche (Marcel), Montaigne et la philosophie, PUF, 1996, p. VII.

 

 


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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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