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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La modération, vertu du simple

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Claude Stéphane PERRIN

 

 

La modération, vertu du simple

 

 

      Hors de tout sentiment naturel qui confond une ardeur contrôlée et un manque d'énergie, la modération (σωφροσύνη) ne serait-elle pas la simple vertu (et la vertu du simple) qui peut éclairer toutes les vertus non guerrières, non violentes ?  Assurément, car la modération se manifeste au cœur de multiples vertus : dans celle de la sagesse qui permet de vivre d'une manière raisonnable, c'est-à-dire d'abord pour la vérité (1), dans la vertu de la générosité qui ne contredit pas violemment la vertu de la solidarité, dans la vertu de la justice (la seule importante pour Diderot (2) qui veut s'appliquer d'une manière équitable, dans la vertu de la prudence, dans celle de la tempérance qui  applique une sobre mesure légère et surtout pondérée...

    Cependant, si la modération est peut-être une vertu importante qui peut en inspirer d'autres, sa simplicité est étrangère à toutes les comparaisons. Elle éclaire en effet les autres vertus sans s'imposer. Car elle vise sa propre vérité (raisonnable et paisible) sans faire prévaloir la valeur de la vérité sur celle du Bien, comme le faisait Nietzsche à partir de la probité intellectuelle : "En nous cette vertu, la seule qui nous soit restée." (3) Le prophète de Zarathoustra oubliait alors que sa probité pouvait être le reflet des pires convictions. Comment, à partir de cette forte certitude, échapper aux illusions, aux erreurs et aux mensonges ? En réalité, la personnalité très complexe de Nietzsche l'a contraint à nier son "inquiétante duplicité" en ne revendi­quant qu'une seule vertu : "On n'a jamais qu'une seule vertu - ou aucune." (4) Pour renforcer l'unique vertu de son Orient, le philosophe a en fait choisi entre le divers et le simple, c'est-à-dire entre la grandeur complexe et ivre d'un chaos dionysiaque et la calme simplicité d'un midi apollinien. Et il a le plus souvent choisi le complexe avec une hardiesse surhumaine, virile, amorale, méprisante, tyrannique et impitoya­ble…

   En ce qui me concerne, la modération (qui n'exclut ni fermeté ni ardeur), est fondée par l'intuition originelle d'une simplicité dépourvue de toute violence. Elle n'a donc pas la couleur grise de ses retraits à l'égard des passions mais plutôt celle d'une paisible lumière intime. Et cette vertu non violente m'est constamment nécessaire pour accompagner mes recherches. Car, pour agir raisonnablement, en se voulant responsable des autres et de soi-même sans trop de faiblesses, l'injonction simple, lumineuse et intime de la modération m'invite à vouloir discerner le possible et l'impossible, et à ne choisir librement que dans le champ des possibles, sans me conduire à quelque apathie (apatheia), c'est-à-dire à de l'insensibilité ou à de la fadeur. La modération permet d'ailleurs de  viser, comme Aristote, un juste milieu (μεσότης) entre deux excès. Elle est une vertu simple puisqu'il est autant impossible de la di­viser que de lui ajouter ou de lui retrancher quelque chose.

   Aussi, lorsqu'une action se révèle dans sa simplicité vertueuse, lorsque les jugements qui l'éclairent paraissent pertinents, la modération peut inspirer l'équilibre d'une liberté raisonnable, ou bien une manière pudique de s'exposer, et en tout cas elle nourrit toujours la vertu de la prudence qui fonde celle, remarqua­ble et excellente du courage. Car il faut beaucoup de courage pour rester ferme dans la fidélité, mo­déré dans la sincérité, et lucide dans l'humilité, notamment pour reconnaître ses propres fai­blesses avec clair­voyance, pertinence et surtout sans dépit… Mais c'est à chacun  de choisir d'agir en fonction de plusieurs vertus ou bien d'éclairer ces vertus à partir de celle qui les vivifie paisiblement.

   En tout cas, loin de tout excès, y compris tragique, la vertu simple de la modération est la lumière du sentiment de la modestie ou bien le repère vigilant de la vertu de l'humilité.  Cette vertu est accomplie ainsi par moi en de très brefs moments imprévisibles, comme en un éclair. Je dois ensuite lui trouver des prolongements ou de nouveaux commence­ments. Mais la vertu de la modération n'est pas, dans mon projet éthique, une qualité moyenne, ni une demi-qualité ou un demi-défaut ; c'est une force contrôlée qui me propulse, lorsque je  le veux, vers une action paisiblement maîtrisée et raisonnable.

 

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1. Comme pour Spinoza, Lettre XXX à Oldenbourg, 1665.

2. Diderot (Denis), Entretiens avec Catherine II, chap. 7, De la Morale des Rois.

3. Nietzsche (Friedrich), Par-delà le bien et le mal, 10/18, 1951, § 227.

4. Nietzsche (Friedrich), La Volonté de puissance,Gallimard, nrf, 1942, tome II, § 414 et 381, pp. 330 et 323.

 

 


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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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