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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La bêtise risible du désir

Charles Chaplin dans son film intitulé Le Dictateur  (1938-40). Photo reproduite dans l'ouvrage consacré à Charles Chaplin par Pierre Leprohon (Les nouvelles éditions Debresse), p. 192.

Charles Chaplin dans son film intitulé Le Dictateur (1938-40). Photo reproduite dans l'ouvrage consacré à Charles Chaplin par Pierre Leprohon (Les nouvelles éditions Debresse), p. 192.

 

    Le philosophe est celui qui décide de consacrer son existence à la recherche de la vérité, notamment à sa manière très singulière, librement, jour après jour. Pourquoi ? Sans doute parce qu'il refuse de se laisser réduire par des déterminismes qu'il ne comprend pas. Il voudrait pourtant saisir les déterminations physiques et sociales afin de leur donner sens et valeurs. Pour le non-philosophe, certes, ce projet peut sembler risible. Risible parce que voué à l'échec, donc aux pires souffrances… Le philosophe serait l'ignorant qui aurait vainement voulu savoir, il serait ainsi plus bête que les bêtes (non par manque d'intelligence) mais parce que ces dernières semblent alors plus sages que lui…

   En réalité cette comparaison n'est pas du tout fondée. Elle est d'ailleurs aussi risible et bête que toutes les comparaisons qui généralisent systématiquement, qui figent les réalités sensibles, et qui vident toute volonté singulière de sa propre énergie. Car la spécificité de l'homme est peut-être de créer sérieusement ce qu'il veut être (sans se prendre lui-même trop au sérieux), et même s'il échoue dans son projet. Mais sa bêtise (inévitable eu égard à sa nature animale) ne se réduit pas à ce déterminisme ; elle est aussi, comme l'écrit Alain, au sein de toutes ses paroles incontrôlées (Alain ne dit pas inconscientes) : "La bêtise est plus choquante dans les paroles que dans les actions ; et chacun sait que les paroles vont souvent toutes seules. Si on a bien compris cela, la bêtise n'offense plus personne ; elle fait rire."  (Définitions, dans Les Arts et les dieux, Pléiade, p. 1038). Se moquer d'une parole n'est donc pas une violence faite à celui qui la profère, car nul ne peut maîtriser tout ce qu'il dit. 

   Dès lors, c'est à partir de cette bêtise risible et inoffensive, inhérente à l'inachèvement ou à l'illusoire achèvement de toutes les philosophies, que, selon mon point de vue, se pose le problème de la vérité. Comment ? Assurément parce que nul ne saurait toujours empêcher et contrôler les divagations de sa propre pensée, notamment lorsque le vouloir raisonnable du vrai devient désir de l'absolu, du transcendant, du Dehors… La pensée est alors figée par la fascination de ce qui lui paraît sublime, sans limite. Ou bien elle devient arrogante, contente d'elle-même, suffisante, menteuse en dissimulant ses faiblesses, ses préjugés. Et l'obstination de Socrate, comparé à un poisson torpille par ses interlocuteurs, n'échappe à la bêtise qu'à partir de l'ouverture de sa pensée sur deux principes logiques indispensables à la philosophie : le principe d'identité (une rose est une rose) et le principe de non-contradiction (une rose n'est pas la nature). Et pourtant, la raison de la rose n'est-elle pas inhérente àla Nature ?

   En fait, la bêtise de l'homme apparaît surtout lorsqu'il désire faire l'ange (Pascal), lorsqu'il cherche à satisfaire des fantasmes (Freud), lorsqu'il répète abstraitement qu'il a une pleine conscience de lui-même (Spinoza), lorsqu'il est trop succinct dans ses concepts (Deleuze), lorsqu'il désire être reconnu par l'autre (Hegel), lorsqu'il croit atteindre des paradigmes (Platon) : "Ce qu'on n'a pas, ce qu'on n'est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l'amour (…) Puisque l'amour est le désir de la possession perpétuelle du bien : il s'ensuit nécessairement que l'amour est aussi l'amour de l'immortalité" (Le Banquet, 200 e et 206 c).

   Plus précisément, selon son étymologie latine (desiderare), le désir est l'élan conjoint du corps et de l'âme (anima) qui résulte de la perte d'un astre (sidus) : il s'agit sans doute de la perfection perdue de son âme (la pureté d'anima).

   En fait, l'élan ou la poussée du désir peut suivre deux chemins. Dans le premier, l'astre manquant est ravivé par une volonté tendant à harmoniser le corps pensant avec la réalité sensible, dans la plénitude de sa présence perçue, structurée, complète et immédiate. Le désir devient un simple vouloir d'aimer la vie et d'ignorer la mort. Il réalise un élan conscient vers ce qui est seulement possible. Guidés vers le Bien, par la raison, les désirs deviennent volontés en perdant toute duplicité. Le philosophe n'espère plus retrouver la pureté de l'astre originel ; il tend à s'accorder avec les choses du monde, avec les autres, avec lui-même et avec des besoins.

   L'autre chemin est celui de l'Impossible, du totalement Impossible, du désir bête et risible de l'absolu (de ce qui est seul et séparé). Dès lors, ce corps qui se sait mortel ne peut que se fuir vers d'autres corps en suivant les poussées délirantes de l'imagination. Surgit alors un élan irrationnel vers des images, vers un imaginaire très mythique, soit vers une Impossible fusion avec d'autres âmes incarnées (la passion), soit vers une possible-impossible (donc absurde et cruelle) domination des autres ou du monde (le pouvoir).

   En d'autres termes, afin d'échapper à la triste solitude (plus ou moins consciente d'une âme exilée qui, selon l'étymologie latine, regrette un astre perdu), le désir est miné par une contradiction entre la conscience d'un manque réel (d'une distinction : celle de l'âme avec le corps), et la conscience fantasmée d'un manque absolu, posé ou indiqué pour être rêvé, en tout cas impossible, comme l'est le désir exprimé par l'image du tonneau percé des Danaïdes...

    Cette contradiction peut sembler cependant risible lorsqu'elle est isolée par l'illusoire toute puissance du désir qui stimule certainement chacun. Dès lors, comment échapper à cette bêtise ? Cela paraît bien difficile et je ne vois qu'une seule possibilité : ne retenir de la puissance du désir que le contact qu'il instaure concrètement avec l'infini. Ce contact est alors trop bref pour se perdre dans la bêtise risible de la répétition (tautologique) ou de l'exhibition ambitieuse d'un acte simple.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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