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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

L'hypothèse du neutre

 

 

Claude Stéphane PERRIN

 

 

le neutre et la pensée

 

 

 

L'hypothèse du neutre

 

 

 

   L'écart qui se manifeste entre la simplicité originelle de la Source infiniment créatrice de la Nature naturante et le devenir indéfiniment complexe de la Nature naturée ne peut être pensé qu'à partir d'une idéequi précède ces deux possibilités, c'est-à-dire à partir de l'idée hypothétique du Neutre qui précède toutes les disjonctions. Cette idée a le mérite de remplacer l'idée d'un Créateur mythique qui aurait anticipé dans sa propre intelligence tous les phénomènes de la Nature qu'il voulait créer ; sa volonté de donner étant d'abord éclairée par ce qui serait donné. Or, du point de vue de notre expérience de la Nature naturante, cela ne semble pas se passer ainsi. Sa créativité infinie (définissant sa propre perfection) précède certes tous les faits empiriques qu'elle créera d'une manière imprévisible, mais il est impossible d'attribuer à ses créations un point de vue pragmatique pour expliquer ses contradictions. Car la Nature naturante, produisant aussi des forces chaotiques, des monstres et des catastrophes, doit sans doute ignorer au préalable ce qu'elle va faire advenir, y compris les dons qu'elle attribuera à telle ou telle singularité. Chaque don est en effet différent et étonnant ; et aucune nécessité ne semble prévaloir pour le rendre toujours possible. La primauté du Don, y compris d’un point de vue ontologique, ignore alors ce qu’est l’acte de créer en tant que dépassement du réel déjà donné. Car si ce n'était pas ainsi, ses préméditations auraient depuis longtemps réussi à rationaliser le réel, à faire triompher quelque harmonie.

   En conséquence, le Don de la Nature est alors paradoxal puisqu'il ignore au préalable ce qu'il va faire. Il crée en aveugle. Mais, concernant la créativité humaine, la perspective est différente. Le dépassement créatif doit être libre s'il veut être attribué davantage à une singularité qu'à la Nature. Aussi, pour être possible, ce dépassement naturel doit aussi passer par une épreuve du vide, l'autre de la Nature, l'autre de ce qui naît puis périt. Dès lors, un acte libre, créatif, s'effectue à partir d'un retrait dans l'hypothétique point neutre qui précède la disjonction de toutes les affirmations et négations, à partir d'un retrait dans le quasi transcendantal, qui n'est ni sensé ni insensé. Sensé, il serait prémédité donc déterminé à être intéressé ; insensé, il serait indifférent à tout futur retrait vers la pointe du neutre. Plus précisément, le dépassement inhérent à chaque prime création passe par le neutre parce qu'il est en attente d'un sens. Cette idée du Neutre ne prévoit rien en effet puisqu'elle est un point de retrait qui rend  possible, dans son vide, à partir de son vide, une asymétrique relation entre ce qui crée (la Nature naturante, infinie et obscure eu égard à sa réserve de don), ce qui est créé (la Nature naturée refer­mée sur des mondes opaques et mortels), et ce que peut alors créer l'homme qui apporte librement quel­que clarté intérieure à l'obscur, non comme le rayonne­ment d'une violente beauté mais comme celui d'un joli apaisement.

   Selon mon hypothèse, en se rapportant à l'idée hypothétique du neutre, la pensée de l'homme se recueille dans un point virtuel, indéfinissable et inconnaissable qui n'est ni donné, ni retiré. Ce point est un schème qui, comme le pense Goblot, ne recouvre pas toutes les réalités complexes de la Nature naturée : " Il reste simple et pauvre en regard de la complexité infinie et de la richesse inépuisable du réel." (1) Ce point est en effet virtuel, source des imprévisibles nouveautés qui s'actualiseront peut-être ensuite. L'idée virtuelle de ce point contient donc, sans préméditer les formes créées, tous les dons possibles. En tout cas, le vouloir du neutre, du neque-neque, ne vise aucun objet précis. Et chaque vouloir de l'homme se déploie d'abord librement dans son retrait avant de s'ouvrir peut-être sur ce qui le contredira.

   Cette idée du Neutre est ainsi pensée comme le ni l'un ni l'autre qui précède le surgissement de l'un ou de l'autre, ou de l'un et de l'autre. Et, pour l'écrire autrement, le neutre est le point à partir duquel apparaîtront les disjonctions du commencement et de la fin, le point (peut-être régulateur au sens où il est non violent) qui précède dons et retraits, comme en une source qui ne saurait être saisie dans l'instant de son surgissement, donc sans permettre de savoir clairement s'il s'agit ou non d'un don de l'Infini, c'est-à-dire d'un don que l'éternité de la Nature se fait à elle-même, y compris dans son devenir toujours commencé différemment.

   Quoi qu'il en soit, l'idée du neutre est posée par chaque singularité qui la veut, afin de créer un acte libre et singulier, lequel n'est ni complètement donné, ni impossi­ble à modifier à chaque instant. En tout cas le neutre n'est jamais vraiment donné comme un inéluctable néant, car il est quasi transcendantal, hypothétique, virtuellement fondateur de tout ce qu'il y aura. Son intuition a priori est alors simple, même si, chaque création s'inscrit forcément dans le champ des possibles. Car le possible est ce qui n'est pas encore, mais qui pourra être plus tard. Il est potentiel, éventuel. Il faut le distinguer du virtuel, de ce qui n'est pas mais qui sera nécessairement, c'est-à-dire d'une potentialité qui ignore l'impossible.

   Par ailleurs, l'idée du neutre est simple car elle est à la fois virtuelle et ignorante de la confuse complexité de ce qui sera donné avant d'être retiré. Simple, elle est néanmoins inconnaissable, même si elle est pensable lorsqu'elle est comparée à un point, au point qui précède toutes les disjonctions du réel, et notamment avant chaque don et chaque retrait. Pour s'inspirer de cette simplicité, l’homme devrait donc partir de ce simple point neutre de retrait, de cette sorte de point virtuel qui ignore le négatif puisqu’il se situe dans le vide qui précède toute donation du réel et, a fortiori, avant la disjonction du simple et du complexe. Dans ces conditions, la virtualité fondatrice du neutre étant simple, elle est forcément étrangère aux qualités complexes de toutes les choses à venir. La qualité du neutre est en effet d'abord sans objet et sans sujet.

   En définitive il est possible, pour qui que ce soit, de se référer intellectuellement à cette idée, de décider de la vouloir, et de ne jamais pouvoir montrer concrète­ment ce qu'elle est puisqu'elle n'est ni figée dans son identité (dans une abstraite simplicité) ni étirée d'une manière complexe ou compliquée. La volonté de créer à partir d'un retrait neutre est donc aussi simple que de dire bonjour, notamment lorsque nul ne sait quelle bonne journée va advenir. Et l’acte de créer est aussi simple qu’un souhait, puisque, semblable à la Nature naturante, il ne prédétermine pas réellement le contenu de son avenir.

   Plus précisément, comme point virtuel, le neutre se rapporte à un vide rela­tif qui précède toutes les créations, et non à un néant. Ce point, ni clair ni obscur, rend possible le choix de l'obscur ou du clair. Ensuite, à partir de ce point, la pensée peut s'in­térioriser ou bien s'ouvrir sur l'infini créatif de la Nature, chaque fois en un instant fondateur, puisque le prime retrait de la pensée dans un vide provisoire permet de juger plus librement, sans pour cela préméditer l'avenir de relations plus complexes. Enfin, cette décision volontaire n’est libre que si elle surgit à partir d’un acte simple qui ne pourra jamais reconnaître sa propre simplicité ; sinon la conscience la supprimerait en la divisant.

   Un acte libre se détermine ainsi lui-même en deçà de l'Impossible et en voulant élargir le champ des possibles. Ici et maintenant, l'impossible est l'obstacle que toute création refuse car il menace la liberté de chacun. Comment rester le sujet de sa propre pensée, ou plutôt comment conserver à sa pensée la propriété de rester le sujet de son propre moi pourtant menacé, changeant et incertain, lorsque le sentiment de l'impossible (du néant) risque de l'engloutir à chaque instant ? Ne faut-il pas malgré tout chercher à être cohérent, c'est-à-dire vouloir toujours trouver un accord et un libre rapport paisible avec les choses, les autres et soi-même ? La neutralité du don du neutre, puis de chaque don en particulier, n'est en tout cas pas celle de l'indifférence. Car le virtuel et l'imprévisible ne sont pas fatalement, voire tragiquement, donnés pour rien.

   C'est pourtant le sens du Il y a, du cela donne, de l'es gibt de l'éclaircie, chez Heidegger. Cet étant donné s'impose en effet pour lui comme le résultat pragmatique, brut et provisoire, d'un conflit permanent situé au cœur du réel (dans une tension sans aucun doute nihiliste) qui implique le retrait de chaque don, c'est-à-dire la néantisation de toute donation. L'es gibt n'est alors neutre que dans le sens d'un déficit matériel d'être, d'une désolation qui néantise en détruisant tout ce qu'il y a.

   Néanmoins, il y a un possible point de vue non indifférent sur l'idée du neutre. Ce point de vue est le suivant : avant tout don et avant tout retrait, l'idée du neutre est à la fois simple, régulatrice et fondamentale. Car, en l'idée de ce point, l'infini peut se recueillir dans son indicible simplicité, comme dans une intuition que Bergson nomme "originelle" (2). Cependant, il ne faudrait pas trahir ensuite cette simple intuition en la réduisant à quelques concepts abstraits (sortis du sensible) ou à d'évanescentes images symbo­liques. Car, à la différence des intuitions originelles de Bergson, celle du neutre (celle de son idée) échappe à l'excessive puissance de négation des images : elle ne peut, en effet, être traduite en aucune image, en aucun trop-plein imagé. Elle est seulement l'intuition d'un possible point ouvert sur l'infini et elle suggère, précisément, un très probable point (dynamique) qui rendra ensuite possible une ouverture libre sur l'Infini, ou qui mettra au bord de l'Infini, sur le seuil de l'Infini. L'intuition originelle de l'idée du neutre est en effet une virtuelle visibilité qui ne se voit pas et qui ne donne rien à voir. Elle est une tonalité qui ne s'entend pas et qui ne donne rien à entendre. Elle est un don sans arrière-pensée, donc pur. Et elle est enfin un point de jaillissement qui s'ignore comme point. Elle ne donne en effet rien de précis puisqu'elle est un point qui est pour chacun en retrait avant de donner, fondé par un libre retrait intellectuel qui s'ouvre ensuite, mais toujours à partir du refus de se perdre dans l'extension des pires complexités qui menacent les rapports des hommes entre eux et avec la Nature.

 

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1. Goblot (H), Cité dans Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie par André

    Lalande, PUF, 1968, p.952.

2.  Bergson (Henri), L'intuition philosophique, Conférence faite au Congrès de philosophie

    de Bologne le 10 avril 1911, Œuvres, édition du centenaire, PUF, 1963, p. 1347.   

 

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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