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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Henri Matisse et la visée du simple

 

 

 

 

Claude Stéphane PERRIN

 

Henri Matisse et la visée du simple

 

 

   Si la recherche de la vérité peut bien définir l’activité de nombreux philosophes, cette démarche n’est pas étrangère à l’inspiration des artistes les plus exigeants. C’est d’ailleurs dans cet esprit que Matisse (1869-1954) a déclaré que son travail (dans la Chapelle du Rosaire) était « le résultat d’une vie consacrée à la recherche de la vérité. » Dans son langage propre (rythmé et imagé), langage qui ne fait certes pas prévaloir les concepts de la philosophie, l’art pictural permet pourtant de réaliser des formes qui ne manquent pas de pertinence. Afin de pouvoir en juger, il faut d’abord refuser de considérer une œuvre d’art du point de vue de sa représentation, car cette dernière n’est qu’une répétition dégradée de quelques perceptions habituelles mises en perspectives (notamment pour suggérer la troisième dimension manquante). Mais, dès lors qu’une œuvre d’art se constitue surtout comme l’expression d’une singularité ou bien comme une création, il faut s’interroger sur l’acte qui conduit à la naissance d’une œuvre et non sur sa destination finale (notamment le fait qu’elle peut uniquement être offerte au spectateur comme un objet de délectation ou d’interprétation).

   La vérité d’une œuvre d’art se situe alors, si vérité universelle il peut y avoir, dans l’acte qui crée et non dans ses effets plus ou moins réussis ou achevés. Car, dans le cas contraire, il ne serait plus possible de distinguer la création d’une œuvre d’art et la production d’un objet technique ; la vérité de ce dernier étant alors seulement relative à l’histoire d’un peuple et au goût d’une époque…

   Or, l’hypothèse métaphysique d’une possible vérité universelle précède toute interprétation pertinente du devenir de la Nature (en tant qu’ensemble qui englobe tous les mondes). Et cette interprétation, ne pouvant pas être fondée sur la réalité forcément complexe de chaque Totalisation, il n’y a pas d’autre cheminement possible que d’aller du simple au complexe, donc de ce qui donne vers ce qui est donné. Pourquoi partir du processus créateur ? Sans doute parce que, dans la réalité, chaque don précède nécessairement à la fois ce qui sera ensuite donné, puis ce qui sera retiré. Et la primauté du Don, y compris d’un point de vue ontologique, signifie exactement ce qu’est l’acte de créer en tant que dépassement d’abord neutre du réel déjà donné : dépassement ni sensé ni insensé (sensé, il serait prémédité ; insensé, il serait porté par un absurde conflit d’intérêt condamné à son  retrait). Ce dépassement neutre inhérent à chaque prime création est simplement en attente d’un sens.

   Cependant, sachant que l’idée d’un commencement peut dans cette hypothèse du neutre ignorer la fin (mythique) de sa réalisation ou de son engagement, il n’est pas étonnant de découvrir ensuite, dans toute décision de créer, une simple volonté propre à chaque homme de se concentrer dans cette décision qui concerne aussi bien l’artiste que le philosophe. De plus, cette décision volontaire n’est libre que si elle surgit à partir d’un acte simple qui ne peut pas reconnaître (donc dédoubler) sa propre simplicité. Il est donc simple comme de dire bonjour lorsque l’on ignore quelle bonne journée adviendra. Et l’acte de créer est aussi simple qu’un souhait, puisqu’il ne prédétermine pas vraiment le contenu de l’avenir. Pourtant, comment  une chose nouvelle peut-elle vraiment apparaître ? 

  En fait, chaque devenir de notre monde des hommes advient différemment à partir du fond insondable et éternel de la Nature. De ce fond inconnaissable, de cette Nuit mystérieuse, de cet Obscur, se manifeste le Don toujours répété du réel, le Don de l’Éternel. Et c’est la vérité de ce Don qu’approchent les hommes exigeants lorsque, comme Matisse, ils cherchent, à partir de la finitude de leur propre singularité, un contact éphémère et provisoire avec la splendeur calme, équilibrée et apaisante, de quelques lignes et couleurs, certes très limitées dans le temps et dans l’espace. Car, puisque tout ce qui est donné à chacun par la Nature, ici et maintenant, sera ensuite retiré, il est possible de nier ce retrait, c’est-à-dire de refuser ce négatif, de le mettre entre parenthèses, notamment en épousant les forces créatrices de la Nature.

   Pour cela, face à la confuse complexité de ce qui lui est d’abord donné (avant de lui être retiré), l’artiste peut d’abord viser le simple, c’est-à-dire un point neutre de retrait. Il s’agit alors d’une sorte de point virtuel qui ignore le négatif puisqu’il se situe dans le vide qui précède toute donation du réel et, a fortiori, la disjonction du simple et du complexe qu’implique chaque donation effective. Et ce point neutre, librement posé pour créer sans être déterminé par les multiples influences du réel, serait ainsi le point de départ conscient de toute libre création qui veut cheminer vers la Vérité.

   Au reste, c’est bien ce paisible et clair cheminement qui se trouve dans l’acte créateur de Matisse, lorsqu’il ignore au préalable aussi bien la simplicité de son acte créatif que la complexité de son œuvre à venir. Pour commencer, certes, le chaos de chaque sensation fugitive (colorée) prévaut sans doute (comme en musique). Mais chaque sensation, d’abord pour lui fraîche et superficielle, est en fait inséparable de sa volonté singulière de lui donner une expression claire et rythmée en condensant ses émotions. Et cette condensation passe par le dessin qui requiert précisément le point neutre de la suspension de sa pensée : « Alors il se fait un vide – et je ne suis plus que spectateur de ce que je fais. » (Conversation du 14 novembre 1950, Couturier, 1962)

   Par ailleurs, si Matisse improvise, il n’oublie pas chaque fois de maîtriser l’espace qui lui est, à chaque instant, différemment donné. Tous les fondements de son style, simplifié, sans modelé et maîtrisé, se trouvent ainsi énoncés par lui : « Si je marque d’un point noir une feuille blanche, aussi loin que j’écarte la feuille, le point restera visible : c’est une écriture claire. Mais à côté de ce point, j’en ajoute un autre, puis un troisième, et déjà, il y a confusion. Pour qu’il garde sa valeur, il faut que je le grossisse au fur et à mesure que j’ajoute un autre signe sur le papier. » (Notes d’un peintre, Henri Matisse, Écrits et propos sur l’art, Présentés par Dominique Fourcade, Hermann, 1972, p. 46)
   À ce stade du processus créateur, le travail de l’artiste reste encore dépendant du point neutre qui précède toute donation du sens. L’émergence créatrice s’effectue en effet pas à pas : «Aussitôt que mon trait ému a modelé la lumière de ma feuille blanche, sans en enlever sa qualité de blancheur attendrissante, je ne puis plus rien lui ajouter, ni rien en reprendre. » (Henri Matisse, Écrits et propos sur l’art, Présentés par Dominique Fourcade, Hermann, 1972, p. 160).

   Puis, chemin faisant, lorsque le présent n’est plus celui de l’attente neutre (vide) d’un sens à venir, le cheminement du dessin trouve sa propre vérité : il libère alors des trop fortes émotions grâce à ses lignes souples et simplifiées. Peu à peu, loin de toute représentation ordinairement perçue, un sens apparaît au cœur d’un schéma général qui vise l’essentiel des apparences en supprimant les vains détails.

   En définitive, le projet de Matisse consiste ainsi, fort logiquement, à créer le langage original d’une œuvre sincère, au rayonnement intense, mais pourtant paisible, serein, voluptueux, simple, pur et équilibré, même si le peintre utilise souvent des couleurs éclatantes et fortes. Et ce langage lui permet de porter l’aventure créatrice de sa propre  singularité vers l’universel : « Car procédant du simple au composé (mais les choses simples sont difficiles à expliquer), quand j’arriverais aux détails, j’aurais terminé mon œuvre : celle de me comprendre. » (Note de Matisse publiée par Raymond Escholier dans Matisse, ce vivant, Paris, Arthème Fayard, 1956)

 

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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