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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Georges Bataille et l'esprit d'enfance

Claude Stéphane PERRIN

 

Georges Bataille

et l'esprit d'en­fance

 

 

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Détail d'une œuvre de William Blake intitulée Songs of Innocence, 1789, Frontispiece. Hand-printed book. Plate 4 x 2 (11 x 7). British Museum. Reproduite p. 45 du livre de Kathleen Raine, Thames and Hudson - London.

 

   La poésie exprime-t-elle nécessaire­ment, comme l'affirme Georges Bataille, la "pureté du Mal " (1) ? Cette certitude paraît paradoxale, car l'idée simple de la pureté est habituellement associée à l'idée du Bien, c'est-à-dire à l'idée simple d'une valeur universelle, immatérielle ou spirituali­sée, donc indivisible. Faut-il alors interpréter l'idée de pureté dans un sens matériel, comme on dit d'une eau qu'elle est pure ?

   Cependant, une eau pure n'ayant aucun rapport avec l'idée du Mal, il faut sans doute considérer cette matière plutôt dans ses effets que dans sa propre réalité sensible, bien que simple. Cette perspective requiert alors de s'interroger sur le rapport du qualitatif (une valeur pure) avec le quantitatif (complexe ou composé, en tout cas divisible). Car un manque d'eau (même d'eau pure) peut avoir des consé­quences négatives. La valeur d'une réalité matérielle réside en effet, comme l'affirme Bataille, dans son intensité et non dans son essence : "L'intensité peut être définie comme la valeur (c'est la seule valeur positive)".

   Dans ce cas, la poésie pourrait effectivement exprimer la pureté du Mal dans la mesure où l'intensité de sa création la pousserait en dehors de tout le Réel, c'est-à-dire dans une fiction sacrée qui se voudrait maléfique afin de constituer sa propre pureté, une pureté séparée et souveraine à l'égard du Réel. S'exprimer poétiquement consisterait à se donner la force d'une transgression complète du Réel, et ce don à soi même pourrait réaliser un Mal pur et absolu.

      L'acte poétique posséderait ainsi une capacité de création suffisamment intense pour créer du sacré, de l'absolument autre que le Réel, à l'image de la souveraine transcendance du religieux. Dans ce but, la poésie nierait totalement le Réel, mentirait donc en ne parlant qu'à partir du Réel, que dans le Réel ; et elle rempla­cerait ainsi la valeur du Bien qui veut le meilleur pour tous par la pureté absolue du Mal qui ne veut rien donner aux autres, par la pureté essentielle du Néant qui supprime tout, par la pureté de l'Impossible où l'idée même de don est absente. Ainsi l'expression aiguë d'une création intense et violente créerait-elle une communica­tion dérisoire comme réalité, mais souveraine comme force destructrice parce que sacrée dans ses fêtes sensuelles qui violent les interdits ! 

   Cette communication est bien dérisoire puisqu'elle ne rassemble que des émotions fortes destinées à disparaître immédiate­ment, y compris dans des larmes ou dans des cris désespérés. Pourtant, cette communication qui fait fi de toutes les singularités se veut  loyale dans sa révolte et hypermorale comme défi à la Morale. Mais elle est surtout démoniaque dans la mesure où elle cherche à co-naître le Mal (c'est-à-dire à naître en même temps que disparaître.

   Certes, il faut préciser que si la poésie prétend ainsi commettre le Mal en co-naissance de cause, cette co-naissance, cette manière de naître avec le Mal, est tragiquement l'expression d'une ivresse vertigineuse, sacrée, capricieuse, naïve et déraisonnable pour tout ce qui est efficacement destructeur. Et cette co-naissance, cette manière de naître avec la fiction improductive du Néant, notamment dans l'évasion puérile des rêves de la littérature, serait pour Bataille, inhérente à l'esprit d'enfance qui réaliserait précisément la "pureté du Mal" en allant à la racine sacrée du Mal : sortir du possible, vivre au cœur de l'Impossible, avec la seule puissance du Verbe.

   Cette perspective nihiliste qui ignore auteurs et lecteurs responsables est-elle pourtant pertinente ? On peut en douter car la souveraineté du Mal n'est acceptable que pour ceux qui font prévaloir un point de vue sensible, déterministe et tragique. Dans ma propre perspective, ni équivalents ni mêlés, le Bien et le Mal s'ignorent plutôt en se situant dans des perspectives différentes : l'un annonce une vertu à partir d'une volonté libre, l'autre, l'autre exprime l'absurde fascination d'une matière destinée à périr avec éclat.

   En tout cas, à l'égard du Mal, il semble fort probable que la perversité polymorphe de l'enfant (selon Freud) ne soit pas un modèle pertinent. Car une perversité non voulue librement n'est qu'un acte aléatoire indifférent au bien et au mal. Or l'enfant joue inconsciem­ment en ignorant les paradigmes, il ne veut rien d'autre. Dans sa réalité informe, pas encore complète­ment formée, il ne sait pas vraiment ce qu'il fait. Ni innocent, ni coupable, son esprit est neutre. Il doit être éduqué, il doit être conduit par les adultes vers la conscience de ses possibles responsabili­tés.

   Quoi qu'en pense Bataille, pour un homme mûr, retrouver l'esprit d'enfance ne consiste donc pas forcément à réaliser la pureté du Mal ; car cette pureté nihiliste n'est qu'un mythe qui ne peut inspirer que des actes déchaînés et inhumains.  Dès lors, la violence fascinante de l'inhumain ne devrait-elle pas être écartée ? Elle est liée à la mort, à l'image figée d'un cadavre. Elle nie tout vouloir, toute bienséance, et elle perd chacun dans la violente transgression absolue de tous les repères véritable­ment humains.

   En tout cas, pour Bataille, l'esprit d'enfance simplifierait l'humain d'une manière sadique, révoltée, frénétique ; il le purifierait par sa régression dans une jouissance destructrice qui prendrait le parti du Mal, qui mesurerait le Bien à partir de la souveraineté du Mal, grâce à une négation voluptueuse et enchantée du réel. L'esprit d'enfance s'affirmerait dans une simplification destructrice et naïve qui n'exprime­rait ni le souvenir ni la conscience d'une faute. La jouissance de la transgression purifierait Tout, sans être ni condamnable ni justifiable. Le projet de Bataille est ainsi  inséparable d'un désir fou de liberté, d'un amour des supplices, de l'érotisme qui approuve la vie jusque dans la dégradation, puis dans la mort, notamment dans la disparition du moi ou dans la contemplation sadique de quelque décomposition. Et cette réduction à Rien, à rien de valable, y compris en écrivant de la Littérature, devrait rendre les hommes essentiellement enfantins. (2)

   Cependant, l'esprit d'enfance est-il uniquement caractérisé par l'instant souverain des transgressions du Réel qui sont d'ailleurs indifférentes à leur efficacité ? On peut en douter car l'intensité d'une transgression coïncide plutôt et toujours avec le Mal, même si Bataille le nie dans son étude sur William Blake. Or, pour ce dernier, pour ce peintre-poète, l'idée d'une transgression n'est pas l'essentiel de sa démarche créatrice. Blake est en effet resté "à la frontière de la folie", c'est-à-dire sur le seuil où il se sentait emporté par "des phrases d'une simplicité péremp­toire".

   En fait, Blake finit par retrouver sa propre "simplicité perdue", après avoir oscillé entre le possible et l'impossible, après avoir hésité entre Bien et Mal, innocence et expérience, anges d'Élohim et démons de l'Enfer. Et cette simplicité retrouvée est aussi tranchante que celle du Bien qu'elle exprime maintenant : "Car tout ce qui vit est saint. (For everything that live sis holy.)"(3) Le Don du Réel est alors complet.

   Eu égard à cette création très singulière et remarquable où Blake traduit trois facettes de sa personnalité très complexe, Bataille semble ignorer qu'un acte instan­tané de libre création peut être plus souverain qu'un acte de révolte désespéré qui ne fait que nier la finitude du réel. En tout cas, pour Blake, l'instant créatif fait rayonner dans son âme merveilleusement expansée la source inspiratrice de la Nature naturante, alors que la transgression immole chez Bataille des effets collectifs et tragiques de la seule Nature naturée. Or c'est bien l'intention d'une ouverture sur l'infini d'une simplicité (même annoncée) qui peut créer une souveraineté positive, alors que la transgression d'un complexe état antérieur est toujours vouée à la mort.

   Certes, comparer deux auteurs ne permet pas de prouver la pertinence de l'un ou de l'autre. Chaque créateur, comme chaque homme qui se veut libre, est réellement exception­nel. Or Bataille parle de l'esprit d'enfance dans une littérature non puérile qui reste l'héritière de la religion. Il ne transgresse pas vraiment Tout. Mais n'oublie-t-il pas surtout que l'enfant n'a aucune approche mystique de la mort ? Son jeune esprit n'est-il pas trop spontané pour préférer la réaction à l'action, l'angoisse du Mal au sourire mystérieux de l'innocence ? L'enfant ne nie pas l'adulte, il l'ignore peut-être autant qu'il s'ignore lui-même :

 

"Les sourires d'enfant sont siens,

Et de leur charme apaisent terre et ciel." (4)

 

   En conséquence, la poésie ne conduit pas nécessairement à la fascination du Mal, elle peut être aussi le fruit d'un simple acte de liberté, innocent et ouvert sur l'infini, qui ne refuse pas la possible douceur spontanée d'une création simple, en tout cas d'une création qui peut et qui veut se donner l'esprit de simplicité nécessaire à tout créateur qui refuse la dérisoire noyade de son inspiration dans le chaos des sensations, dans l'abîme des négations, des réactions ou de l'impureté.

 

 

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1. Bataille (Georges), La Littérature et le mal, Idées / Gallimard n° 128,  1957, pp. 90, 83.

2.  Bataille (Georges), La Littérature et le mal, op.cit., pp. 177,  8, 83, 92, 90, 115.

3.  Blake (William), Le Mariage du Ciel et de l'Enfer, Rivages poche. Petite Bibliothèque Payot, 2010,

    p. 151.

4.  Blake (William), Songs of innocence, Berceuse (A cradle song) : "Infant smiles are his own smiles, - Heaven and earth to peace beguiles." Rivages poche - Petite bibliothèque,  n° 676, traduit par B. Pautrat, p. 39.

 

 



 

 

 


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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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André JOB 13/05/2013 14:24


Cher collègue, j'ai retrouvé par hasard ce bel article au moment de rédiger en vue d'un colloque ma communication sur l'ironie chez Giraudoux. Au moment de sa parution dans le numéro
d'Ellipses (auquel j'avais collaboré), je me souviens l'avoir appréciée, mais jedois avouer que je n'avais pas perçu toute sa rigueur démonstrative en rapport avec le stoïcisme. Et vous
embrassez très large!


Comme je dirige le Dictionnaire Giraudoux aux éditions Champion, je serais désireux d'échanger avec vous informations et, pourquoi pas, propositions de collaboration. Votre connaissance de
l'oeuvre de Giraudoux me paraît bien suffisante pour qu'elle nous soit, dans ce cadre ou dans un autre, et sans mauvais jeu de mots, "précieuse".


Bien cordialement,


André Job