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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Francis Ponge et le simple

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Francis Ponge et le simple

(Extrait de L'Esprit de simplicité, Eris-Perrin 2013, p. 45)

 

   Dans une simple visée du réel, faut-il modérément et sobrement prendre le parti pris de la banalité des choses ?  En tout cas, cette simplification a été celle des poèmes en prose de Francis Ponge, poèmes qui ont été inspirés par une crevette monstrueuse et translucide, ou bien par une danseuse inapte au vol, une chèvre fantasque, un cheval nerveux et impatient, une cruche fêlable à merci…. Cependant, ce parti pris qui se veut objectif ne se perd-il pas dans les fragments multiples de quelques réalités proches, particulières et finies qui sont ainsi directement sacralisées, séparées, donc refermées sur elles-mêmes ? En fait le poète se laisse aussi absorber et fasciner par les mots précis et épais de la tribu (les signifiants) ou bien par le contact matériel et opaque des mots usuels avec des choses muettes, souvent inanimées, voire insignifiantes. Ce parti pris traduit alors un fier refus matérialiste du spirituel, donc le rejet de toute ouverture possible sur l'Infini : "Boue si méprisée, je t'aime. Je t'aime à raison du mépris où l'on te tient." [1]

   Ainsi Francis Ponge rêve-t-il de la boue, voire un peu dans la boue ! Cette démarche humble semble humaine. Mais elle ne l'est que par son humour, car le but visé consiste plutôt à célébrer, à sacraliser le mystère de la boue en parlant à partir d'elle, et surtout en étant beaucoup parlé par elle, voire en disparaissant en elle. Collante et tenace, d'abord elle salit. Ensuite, elle a le dernier mot : "Mais comme je tiens à elle beaucoup plus qu'à mon poème, eh bien, je veux lui laisser sa chance, et ne pas trop la transférer aux mots."

   Le poète désire sans doute intensément ce choc violent et hallucinant avec des objets ordinaires, matériellement présents, qui lui donnent le sentiment d'exister au plus près des formes quelconques de la réalité quotidienne, mieux au cœur complexe et mystérieux de la matière. La rencontre banale et familière des objets du quotidien devient ainsi étrange, non parce que ces objets sont inconnaissables, mais parce que celui qui les perçoit devient ainsi étranger à lui-même. Mais, en fait, le poète rencontre plutôt un monde d'objets qui ne sont pas vraiment simples, mais simplifiés. En tout cas le sentiment d'étrangeté ne peut que se creuser en exprimant un point de vue borgne, voire aveugle, c'est-à-dire en se perdant dans une complexe épreuve sensible de la matérialité des objets.

   Puis cette absence de pensée ne pourra que se renforcer. Bachelard dirait que cette imagination dyna­mique, qui ainsi se matérialise, n'est plus qu'un rêve de volonté.[2] Mais y a-t-il vraiment une volonté ? Le mystère inhérent à la matière de chaque objet ne peut en fait que fasciner, c'est-à-dire absorber la pensée qui devient complètement étrangère à elle-même, complètement étran­gère à l'idée même d'un possible recueil simple et volontaire sur elle-même… Dès lors, pourquoi accepter la fatalité d'une poésie qui se laisse engloutir dans la complexité aveugle et  absurde des choses ? Selon Sartre, Francis Ponge aurait en fait cherché à se solidifier, à se minéraliser dans "le suaire de la matière." [3] Son inspiration aurait ainsi tourné à vide. Ou bien, poussée par une mystérieuse pulsion de mort, elle aurait répondu à l'inhumaine angoisse qui accompagne toute approche de la mort. Néanmoins, la présence des objets du quotidien ne saurait vraiment permettre de fuir ni la peur du néant, ni la vaine et banale néantisation d'une existence.

   En fait, l'épreuve banale de la finitude du quotidien transforme l'étrangeté du vide en un insoutenable ennui. Car la présence passive de ce vide devient pesante lorsqu'elle est sans avenir pour la pensée, lorsqu'elle se répète vainement et indéfiniment. La forme d’étrangeté qui en découle ne serait-elle pas alors produite par la pesanteur d'une crainte de la mort ? En tout cas, lorsque la présence d’une chose semble banale, la conscience se fige dans la fascination d’un manque de réalité qui lui paraît aussi étrange qu'un cadavre. Bloquée sur cette étrangeté, la conscience compare peut-être sa propre mort à cet objet qui n'a pas de vie, qui est sans véritable avenir et sans liberté. Ou bien cette épreuve rejoint celle, nihiliste, que Freud a décrite dans Das Unheimliche (L'Inquiétante étrangeté -1919). Privé d’avenir, le monde des choses se réifie ou s’émiette dans un constant retour du semblable, dans l'automatisme d'une répétition qui entraîne l'angoissante étrangeté de la perte du familier, c'est-à-dire la perte du rayonnement de soi dans son chez soi. Au reste, pour Freud, ce chez soi n'est pas le possible abri d'une pensée soucieuse d'elle-même, mais l'image de son propre cadavre, de ce double qui hante toute œuvre d’art, comme un présage de mort déjà inscrit dans le réel, a fortiori dans l’ennuyeuse banalité des objets inertes, donc étranges du quotidien.

   En définitive, la fascination pour la multiplicité éparse de quelques réalités matériellement perçues ou dites, ne suffit pas pour atteindre l'esprit de simplicité nécessaire à une pensée mesurée et dynamique du réel. Francis Ponge le reconnaît d'ailleurs : "Beaucoup de paroles simples n'ont pas été dites encore. Le plus simple n'a pas été dit." [4] Mais n'aurait-il pas fallu, pour vraiment dire, penser en fonction d'une source simple ? Néanmoins, le renforce­ment désen­chanté de la banalité de quelques expériences de la vie quotidienne qui nient toute création métaphorique (a fortiori métaphysique) ne rend possibles que des représenta­tions ordinaires, donc seulement communi­cables. Et ce parti pris de la finitude du contingent ne suffit pas pour approcher l'universalité de la Nature, de l'Humain ou de la Culture. Comment sortir de cette impasse ? Que proposerait une métaphysique qui remplace­rait le parti pris des choses les plus proches par le Don global du réel ?

 


[1]  Ponge (Francis),  Ode inachevée à la boue, Pièces, Poésie / Gallimard, nrf, 

    1962, p. 61.

[2] Bachelard (Gaston), L'Air et les songes, Corti, 1948, p.110.

[3] Sartre (Jean-Paul), Situations 1, Gallimard, 1947.

[4] Ponge (Francis), Pochades en prose, Méthodes.

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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