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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Du complexe au simple

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 Claude Stéphane PERRIN

 

 

Du complexe au simple

 (Des actes et non des faits)

 

 

 

    Wittgenstein, dans son Trac­tatus logico-philosophicus (1) , limitait son approche du simple aux seules données claires et logiques de la pensée. Le philosophe ignorait ainsi la possibilité de dépasser les faits les plus évidents pour interroger leurs fondements obscurs. Car il n'y a pas de faits objectifs sans la volonté de les poser comme faits d'une manière impersonnelle et réduite à ce qu'ils se sont qu'en eux-mêmes et par eux-mêmes. Cela implique que les faits sont isolés et rassemblés pour constituer le monde des faits dans une perspective non métaphysique, plutôt pragmatique, où même l'inexprimable se montre puisque l'éternel (l'intemporel) et l'infini (un espace parfait) sont contenus dans une totalité limitée (6. 45).

   Il manque alors à cette philosophie la pensée du fondement qui précède nécessairement tout fait du clair ou de l'obscur, y compris la certitude selon laquelle "l'objet est simple" (2. 02). Un fondement rendrait possible, voire nécessaire, la simplicité d'une chose ou d'une autre, précisément parce qu'il pourrait donner l'une ou l'autre, l'une et l'autre ou ni l'une ni l'autre. Le fait de pouvoir donner serait donc précédé par une volonté singulière qui aurait décidé de donner ou non…

   Pour le dire autrement, le monde conceptualisé par Wittgenstein est pensé à partir d'un ensemble fini, déterminé, objectif et complet, qui est nommé le monde des faits. Or ce point de vue logique de l'auteur du Trac­tatus logico-philosophicus oublie de penser aussi bien la réalité dynamique de la Nature (infiniment créatrice) que le monde lui-même dans sa dimension sensible et changeante. Le monde n'est en effet pour lui qu'un fait supérieur qui rassemble "tout ce qui arrive" (1). Et le philosophe ne tient pas compte de chaque singularité qui pourrait poser différemment chaque événement par delà ou au-delà de l'apparence de tous les faits, de tous "les états de choses" (2), y compris de ceux "qui n'arrivent pas" (1.12). Wittgenstein en reste en effet à des "tableaux (Bilder) des faits" (2.1), à une statique des faits qui refuse d'interroger la dimension non concevable du monde, celle qui englobe peut-être tout le clarifiable, c'est-à-dire le fond Obscur de la Nature qui dépasse assurément "le fait que le Monde soit" (6. 44).

   Dans une perspective dynamique, l'interprétation de la Nature requiert surtout de reconnaître d'abord la réalité infinie de son devenir éternel. Et le fait de la présence des choses ne peut plus être alors rapporté symétriquement à sa propre disparition, car des relations com­plexes et imprévisibles entre les faits engendrent souvent plus qu'elles ne produisent. C'est la même chose pour chaque singularité qui peut volontairement donner plus qu'elle n'a reçu, donc créer. La Na­ture fait de même, comme le constate chaque jardinier, et pas seulement au printemps…

   En conséquence, le fait de la présence des choses (y compris dans leur imprévisible devenir) requiert surtout, notamment pour être re­connu, le fait de la pensée de cette présence, c'est-à-dire un rapport dyna­mique entre deux faits distincts mais insé­parables : l'un sensible (de l'appa­rence de quelque chose), l'autre intellectuel (de la prévision de sa dispari­tion). Or ce rapport dynamique inhérent à un fait par rapport à d'autres faits a pour concept l'événement, c'est-à-dire le passage constant d'un fait à un autre fait (ou à plusieurs autres faits). Et cet événement est d'ailleurs la vie même du deve­nir de la Nature qui constitue sa réalité aussi bien naturante (créatrice) que naturée (uniquement donnée à chacun à partir de quelques mondes multiples créés par elle). Cela permet de supposer qu'il y a une primauté du devenir des faits sur les faits eux-mêmes, et qu'il n'est pas souhaitable de séparer les faits de leur contexte hu­main et, en même temps naturel, comme dans une interprétation réduite à des faits positifs, statiques ou abstraits.

  Dès lors, comment penser les événements dans leur imprévisible devenir ? La pensée sensible de chacun, éloignée du silence inhérent à toute pensée dogmatiquement rationnelle, s'étire dans l'incertitude. Et sans la conscience d'un décalage entre l'éternel et le temporel, il n'y aurait sans doute pas de pensée possible. Or elle se manifeste dynamiquement dans son rapport à la Nature en fonction d'événements perpétuellement créateurs de nouvel­les formes, et même si ces nouveaux mondes ou ensembles cohé­rents, sont inconnaissables. Car, la méta­phore de l'Obscur, comme toute autre méta­phore ou image, donne toujours à penser, voire plus à penser qu'elle ne pense elle-même poéti­quement, voire une éventuelle sortie de l'Obscur, un dépassement de l'abîme vers quelque clarté.

    Pour dépasser la réalité statique d'un fait, partons d'un exemple banal : quelques travailleurs ramassent des pommes de terre… Voilà un fait apparemment simple, voilà la situation originelle d'un état qui est passif pour un observateur, mais qui représente une action humaine intense à un instant donné. La simplicité apparente de cette action semble alors dépasser la présence mysté­rieuse ou fascinante de ce qu'il y a objectivement. 

   Or ce fait est en réalité plus composé que simple. Il appartient d'abord à une culture qui a beaucoup oublié l'histoire de sa ruralité. Et il n'est pas vraiment un fait brut parce que, comme la plupart des faits, il rassemble simultanément trois faits : celui qui le pose intellectuelle­ment comme fait d'un travail humain (parmi d'autres faits), celui de son retentissement sensible pour chaque homme (comme travail pénible), et enfin celui de sa probable valeur éthique (un humble travail) … À ce propos, Marcel Conche m'a écrit : "J'ai arraché les pommes de terre avec le piochon et les ai ramassées. Acte simple par le geste et complexe car comportant la répétition et se résolvant chaque fois en de nombreux actes partiels" (2).

   La complexité d'un fait pourrait-elle alors être ré­duite par une analyse conceptuelle ? Assurément non, hormis les faits seulement logiques, c'est-à-dire construits abstraite­ment par l'intelligence, comme une addition ou une sous­traction par exem­ple, ou bien comme des structu­res simples et permanentes, notamment celle du cercle où le concept de réversibilité fonde le principe d'iden­tité. Dans cette dimension abstraite, pour Descartes, une chose paraît sim­ple lors­qu'elle est connue clairement et distincte­ment, donc non di­visible par l'esprit…

   Mais, pour celui qui refuse cette méta­phy­sique abstraite et théologique des idées sim­ples parce qu'il doute que la réalité des idées innées et éter­nelles soit suffisante pour connaître le réel, il y a une autre pos­sibilité : éclairer le com­plexe à partir du simple, par exemple en faisant prévaloir l'idée d'un travail utile aux hommes sur sa dérisoire représentation. Du reste, les différentes sortes de faits, hormis les dates marquantes des faits historiques, sont insépa­ra­bles de la cons­cience qui les pose et ils sont dans un second temps, comme dans un cadrage pho­tographi­que qui pourtant les isole, in­sépara­bles d'au­tres faits. De plus, la conscience qui les pose ne peut être, dans un premier temps, que fasci­née ou emportée par leur complexité. Les pommes de terre sont ramassées, certes, mais celui ou celle qui les récolte pense à son tra­vail, souffre de se pencher longtemps, touche aussi un peu de terre, respire l'air d'une sai­son… Le ra­masseur vit ainsi dans une tension phy­sique pénible, tout près du sol et en attendant l'heure où viendra son re­pos. Pour lui, le simple n'est actuel que dans l'ac­cord banal qu'il crée, plus ou moins consciem­ment, en­tre ce qu'il fait et ce qu'il sait faire ; rien de plus.

   Dès lors, la conscience d'un fait paraît effectivement in­sépa­rable de la complexité de la division so­ciale du tra­vail, de l'injustice du monde des tra­vailleurs, ces der­niers pouvant don­ner des valeurs et des significations diffé­rentes à leurs exis­tences. Cha­cun se réalise et se dé­passe pourtant, par delà les souf­frances et les rares plai­sirs d'un moment... En tout cas, un travail simple ne sau­rait conser­ver longtemps cet état. Si c'était pos­sible, cette conservation se­rait claire­ment et distinctement solitaire, complète­ment étran­gère à celle des autres, voire violemment sépa­rée des forces invisi­bles, confu­ses, chan­geantes et obscu­res du monde social des hom­mes.

   Eu égard à sa pénibilité, un travail simple est donc ra­re­ment possible hor­mis dans un mythique état de nature originel, comme chez Rous­seau, lorsque le sauvage vit uni­que­ment en lui-même, au cœur de son propre jugement qui ignore l’opinion des au­tres.  Mais, cet éventuel état de nature ne saurait être une situation per­manente de bonheur et d’innocence. Le lieu nécessaire à une existence continûment simple, lé­gère et douce n'est pas dans ce monde.

 

 

1. Wittgenstein (Ludwig), Tractatus logico-philosophicus, idées/gallimard, n° 264, 1961.

2. Lettre de Marcel Conche du 6 août 2012.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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