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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Débordements et divagations

 

 

 

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Les Tournesols, août 1888. Neue Staatgalerie, Munich. Reproduit à la page 125 du livre de Frank Elgar intitulé Van Gogh, Fernand Hazan, 1958.

 

 

   Un rayonnement créateur est parfois tristement inspiré par le schème d'un débordement nihiliste, comme c'est le cas dans l'œuvre de Van Gogh intitulée Les Tournesols (1888). Le peintre voulait être, comme le soleil, celui qui donne sans arrière pensée intéressée. Il voulait, par ses actes, redoubler la générosité de la Nature naturante. Mais la folie de son désir d'absolu, de peindre l'absolu, l'en empêche. Il brûle donc son énergie ou tente de la transférer jusqu'à l'effondrement. Soumis à cet inaccessible absolu, il se laisse calciner, enfermer dans le cercle de la répétition de l'Impossible. De soleil généreux qu'il voulait être, il est devenu tournesol, soleil passif qui reçoit en mourant puisqu'il a pour cela donné toute sa liberté créatrice. Ne subsistent alors que ces traces colorées presque défuntes, fixées dans un tableau qui lui semblera, comme pour tous les autres, inachevé.

   Car le rayonnement de la source créatrice s'interrompt en fait pour lui à chaque instant. Dans son tableau intitulé Les Saintes-Maries (1), les rayons centrifuges du soleil sont en effet interrompus par de petits traits. Le schème du débordement est donc divaguant ; il exprime une errance toujours interrompue. Qu'en penser en ouvrant l'esthétique de Van Gogh sur une métaphysique, son acte créateur sur une pensée de cet acte ?

   Divaguer, pourquoi ? Peut-être parce que le hasard intervient toujours dans les pensées les plus déterminées. C'est, pour Pascal, une évidence : "Hasard donne les pensées, et hasard les ôte ; point d'art pour conserver ni pour acquérir." (2) Quelle cause prévaut alors ? Aucune, une aveugle inconnue, la rencontre imprévisible d'autres causes (Cournot) ? En tout cas, la Vérité recherchée par les philosophes qui s'interrogent sur le Tout du réel reste encore un concept très lointain. La Vérité paraît ainsi vaciller à l'horizon, constituée par de multiples perspectives seulement vraisemblables et qui échappent à une complète totalisation. Car le don de la Nature naturante est infini.

   En réalité, la pensée erre (en latin vagari) entre l'actuel et le virtuel, l'implicite et l'explicite. Et cette errance désabritée ignore, au préalable, quel objet elle doit vraiment viser. Elle erre indéfiniment et surtout en refusant l'erreur, en corrigeant ses erreurs, mais sans trouver le chemin de la certitude, même si elle est bien certaine de son incertitude (3). Elle erre donc, entre erreurs et probabilités, éclairée par quelques évidences provisoires, mais elle peut aussi éviter de quitter la lumière de la Raison sans laquelle elle sombrerait dans l'extravagance, c'est-à-dire hors du Réel donné à l'expérience des hommes.

   Lorsque la pensée veut simplement divaguer raisonnablement, ce qui n'est pas toujours le cas dans les tableaux extravagants de Van Gogh, elle erre sans autre but que celui de trouver une ruche pour l'essaim de ses multiples abeilles, tout en sachant que l'acte de penser dépasse toutes les pensées actuelles et possibles puisqu'il peut se vouloir libre, ouvert sur l'infini, capable d'aimer la simplicité de ses commencements, capable d'être simplement libre de créer de nouveaux commencements, comme pour une rivière qui divague un peu en sortant de son lit, c'est-à-dire en créant son nécessaire élargissement et approfondissement, du reste fort raisonnablement si cette rivière maintient la qualité paisible de son cours habituel.

   Car divaguer, vaguer çà et là, ce n'est ni délirer, ni extravaguer, ni s'égarer. Ce n'est pas sortir du sillon du raisonnable, c'est accepter de nouveaux commence­ments non dévoyés mais strictement pensés en fonction de la source naturelle qui les a rendus possibles. Ou bien, pour Marcel Conche, il faudrait sans doute répéter l'épreuve des choses plutôt que de les modifier : "Il faut laisser les choses se montrer : qu'elles soient là tout simplement, comme si l'on n'avait rien à faire d'elles. Il faut - toute intervention ou action suspendue - une attitude quasi contemplative, oblative - comme si tout n'était qu'un paysage." (4)

   En revanche, divaguer c'est rêver en restant conscient du réel, mais en laissant sa pensée s'écarter de son cours habituel pour ouvrir le champ des possibles sur une nouveauté qui sera tout de même acceptable pour chacun, notamment parce que l'action instantanée d'une création ne nuira véritablement à personne, et parce que son désordre (contrôlé) cherchera un ordre provisoire mais nécessaire, notamment le havre possible du contentement d'un concept provisoire.

   L'acte de divaguer peut ainsi s'effectuer dans le champ de la métaphysique qui interroge la Totalité inaccessible du Réel sans se laisser entraîner par les excès de l'enthousiasme où les hommes, artistes ou non, croient toucher les étoiles en s'enlisant dans le contentement de quelques phantasmes…

 

 

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1.  Voir la reproduction du tableau dans mon blog intitulé Au sein de la pensée créatrice.

2.  Pascal, Les Pensées, Brunschvicg n° 370, Hachette p. 408.

3. Pline l'Ancien a écrit : "Il n'y a rien de certain que l'incertitude, et rien plus misérable et plus fier que l'homme." Hist. Nat., II, 5, 25.

4. Conche (Marcel), Quelle philosophie pour demain ? , Puf, 2003, p. 77.

 

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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