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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Au sein de la pensée créatrice

 

Claude Stéphane PERRIN

 

 

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Œuvre de Jade Mels faite à l'âge de trois ans.

 

AU SEIN DE LA PENSÉE CRÉATRICE

 

 

a) Les structures de l'imagination (les schémas, les diagrammes et les schèmes).

 

   Une intuition imagée, c'est-à-dire sensible, n'est réfléchie que par l'intervention des intuitions intellectuelles qui la structurent. Ces structures sous-jacentes, créées par l'imagination, au cœur  de chaque image, sont soit des schèmes intimes qui inspirent l'énergie complexe et créatrice d'un homme, soit de simples diagrammes, soit d'ordinaires schémas.

   Ces derniers sont des figures simplifiées d'objets mémorisés qui apparaissent dans leurs traits importants, banals, caricaturaux ou idéalisés. Lorsqu'ils sont "dynamiques" (Bergson), ils peuvent révéler l'état de confusion mentale où se trouve un intellect dans sa recherche incomplète qui superpose, juxtapose et mêle différents éléments connus et ignorés, visibles et invisibles…

   Moins marquants, les diagrammes sont des vecteurs sensibles, bien visibles, géométriques (ordonnés) ou aléatoires, c'est-à-dire instables, fluctuants, voire chaotiques comme des zigzags. Ce sont des esquisses provisoires capables de mettre en relation des rapports de force plus ou moins cohérents, plus ou moins ordonnés et modulés, notamment en instaurant des tensions entre l'identique et le différent ou bien en réalisant une harmonie au sein de l'identique. Par exemple, dans l'œuvre de Van Gogh intitulée La Moisson, juin 1888, divers diagrammes agissent apparemment au hasard en ayant l'apparence de traits plus ou moins droits, de courbes sinueuses et de points plus ou moins appuyés. La simplicité du langage plastique contredit ainsi la vision complexe et musicale de l'ensemble.

 

 

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La Moisson. Juin 1888. Collection Henri Matisse. Reproduit à la page 139 du livre de Frank Elgar intitulé Van Gogh, Fernand Hazan, 1958.

 

 

   En revanche, un diagramme d'ordre pourrait être figuré par une ligne droite. Ce diagramme serait pur, unifiant, équilibré. Il serait l'esquisse silencieuse d'un permanent aller et retour de l'un à l'un, ou bien d'une constante hiérarchie entre des structures.

   En tout cas, l'ensemble original des relations entre des structures constitue le style inépuisable et incomparable de l'imaginaire (cette fiction totalisante et passionnelle) d'une singularité. C'est du reste dans cet esprit que Nietzsche écrit : "Communiquer par des signes - y compris le tempo de ces signes - un état, ou la tension interne d'une passion, tel est le sens de tout style." (1)

 

b) Les schèmes.

 

   Chaque homme crée surtout à partir d'une structure intime, parfois invisible, pourtant essentielle, avant toute représentation, qui est inhérente à son imagination singulière. La structure la plus simple est le schème.

   D'abord, très précisément, Kant distingue deux sortes de schèmes. La première sorte (abstraite, formelle) applique les concepts purs de l'entendement à des phénomènes en général. Elle est "un procédé général de l'imagination pour procurer à un concept son image" (2) Ce schème mixte est une représentation intermédiaire et phénoménale, "d'un côté intellectuelle et, de l'autre, sensible". On peut donner l'exemple de la lumière originale et dorée de Rembrandt (celle d'un soleil couchant selon Proust). Et toujours les couleurs et les ombres créent des volumes et des rayonnements. Différemment, pour Paul Klee, la couleur grise est le schème mixte d'un chaos extensif ou intensif, mais surtout le schème qui rend possible un passage duchaos à l'ordre.    

   La seconde sorte de schème inspire une synthèse pure du sens interne, dépend d'un concept pur de l'entendement "qui ne peut être ramené à aucune image". Cette sorte formelle de schème peut alors faire penser à un vide relatif qui ne serait pas tout à fait étranger à l'interprétation des incorporels du stoïcisme. En effet, le vide n'a pas de contenu (comme le lieu et le temps), ou bien il permet le déploiement d'un contenu insaisissable : ce que les stoïciens nomment l'exprimable et ce que les peintres utilisent à titre de réserve. Ou bien, le vide est la forme d'un effacement ; et il inspire par exemple la lumière-couleur dans les tableaux de Piero della Francesca.

  Il manque pourtant à ces deux sens du schème une troisième possibilité, celle de schèmes virtuels, ni abstraits ni sensibles, ni a priori ni a posteriori (donc neutres), en deçà de toute bipolarisation… précisément comme le schème mental d'un point neutre, quasi transcendantal, qui ne représente pas, qui n'est pas le double d'un objet ou d'un sujet, qui n'est jamais saisissable par une conscience et qui précède toutes les disjonctions du réel, sensibles et intellectuelles, externes et internes, transcendantes et immanentes.

   Dans tous les cas (formel, virtuel ou mixte) le schème, structure dynamique et sensible d'un acte mental, n'est pas le fragment symbolique, porteur d'un manque ou d'une absence, qui opposerait deux sens : celui d'un signifiant tronqué et celui d'un signifié mystérieusement en train de s'élargir. De plus, le schème n'est pas un modèle intime déterminé. Il est soit formel (le vide), soit virtuel (donc sans procurer nécessairement une image à un concept), soit mixte, et il est la représentation imagée d'un concept comme le schème de Kant.

   Par ailleurs, la structure d'un schème est soit statique, soit dynamique. Dans le premier cas, elle est une représentation intermédiaire homogène comme le pense Kant. Le schème de l'inspiration rayonne alors comme un soleil, comme un visage, comme une nuit étoilée ou comme un chaos irisé… Et il est surtout senti. Dans la seconde hypothèse, le schème est une structure invisible de l'imagination que je tiens pour vraie, eu égard à la présence trop éphémère et sensible de chaque représentation. Car chaque instant, insaisissable en lui-même, fait disparaître presque aussitôt ce qu'il a fait apparaître. Dès lors, dynamique, le schème peut vibrer très brièvement au cœur de trois perspectives créatrices différentes : celle d'une extravagante anticipation, celle d'un redoublement raisonnable ou celle d'un divaguant débordement.

   Le schème de l'anticipation peut être pensé par les concepts de l'absence, du pas encore ou du vide. Cette anticipation est en effet paradoxalement possible à partir du schème du vide qui permet, par exemple dans l'écriture de trois points de suspension, de rapporter un point à un autre. Chaque point imite alors (schème du redoublement) un bref instant présent en un espace infime, tout en permettant d'anticiper des points à venir. Cependant, cette anticipation est extravagante, parfois délirante car elle ne sait ni où elle va, ni où sont les limites.

   Du point de vue de l'imagination créatrice, le schème du redoublement est plutôt central, voire fondamental. Il est d'abord au cœur de l'imagination reproductrice qui imite en dégradant l'image initiale (Platon), ou bien qui imite en visant la perfection d'une apparence (l'imitation sélective pour Aristote). La théorie de la mimesis est du reste à l'œuvre dans les idées abstraites ou dans les concepts (comme ceux de la géométrie) qui pensent abstraitement le réel en instaurant un pont entre l'un et le multiple, l'abstrait et le concret. En peinture, par exemple, le nombre d'or ou  l'idée d'une perspective légitime traduisent, par leur redoublement, un idéal de perfection qui ouvre ensuite sur un débordement… Le schème de la répétition de l'Un rayonne ainsi par sa réalité restreinte, mais générique. Il exprime une puissance d'universalisation, alors que le concept formel de l'Un produirait l'universalité d'un savoir seulement abstrait.

   En revanche, le schème du débordement traduit soit l'intuition d'une ouverture paisible sur l'infini (l'universel) comme un don désintéressé, soit les divagations indéfinies et variées de l'imagination, comme dans le tableau de Van Gogh intitulé Les Saintes-Maries. L'espace mystérieux de la représentation est alors plutôt mental qu'objectif, car sur le fond infini de son désir d'absolu, le peintre fusionne ardemment avec l'action de la Nature naturante (créatrice) qui fait déborder son énergie infinie en rayonnant partout comme un éclatant soleil.

 

 

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Les Saintes-Maries, juin 1888. Collection Oskar Reinhart, Winterthur. Reproduit à la page 115 du livre de Frank Elgar intitulé Van Gogh, Fernand Hazan, 1958..

 

   En définitive, dans ces deux perspectives transportées par l'imprévisible devenir du réel, le schème est une structure inconsciente qui ne saurait être représentée, même s'il anime d'asymétriques disjonctions en fondant les représentations d'une manière dynamique (centrifuge ou centripète). Par exemple, le schème peut être pensé comme le point simple et libre d'une ouverture, à condition de le concevoir comme un non-lieu invisible, une lumière originelle, un point-limite, un point de rencontre ou un point-source, et non comme une tache minuscule, à peine perceptible, qui serait un diagramme.

 

 

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1.  Nietzsche, Ecce Homo, Idées / Gallimard, n° 390, 1974, p.69.

2.  Kant (Emmanuel), Critique de la raison pure, Analytique transcendantale, PUF, 1967, pp.151-156.

 

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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