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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Au bord de la sagesse

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Claude Stéphane PERRIN

 

Au bord de la sagesse

 

 

   Dans la création de sa propre mesure, chaque homme libre peut choisir de vivre d'une manière simple, c'est-à-dire sage, en tout cas qui lui permettra d'être cohérent avec lui-même. Et ce choix est posé à partir de deux simples possibilités, l'une concrète et singulière qui met au bord de sa propre sagesse (σοφία), l'autre abstraite et universelle où chacun n'est plus que l'acteur d'une sagesse impersonnelle et déterminée par la Raison.  

   La première possibilité de sagesse se constitue à partir de  son amour qui définit étymologiquement le néologisme grec de la philosophie. Comment ? Tout d'abord, il faut comprendre le mot amour comme un sentiment qui n'exprime pas un élan du désir vers un impossible objet manquant, ni comme une tendance naturelle vers un quelconque bonheur. Car ce sentiment peut s'inscrire dans une éthique, c'est-à-dire dans un choix de vie bon pour soi-même et peut-être pour les autres, dans un choix qui dépasse en tout cas chacun, que ce soit par un savoir ou par une attitude qui s'insère dans le champ du raisonnable, et notamment en voulant échapper à la tentation biblique d'égaler Dieu : "Vous serez comme des dieux sachant le bien et le mal." (1)

   Comme pour Montaigne, une forme de scepticisme à l'égard de la volonté de savoir accompagne en effet ce sentiment éthique qui demande une certaine humilité, notamment lorsque l'idée de la sagesse est interprétée à partir d'un rapport complexe et comparatif avec la folie : "Notre veillée est plus endormie que le dormir ; notre sagesse, moins sage que la folie"(…) De quoi se fait la plus subtile folie, que de la plus subtile sagesse ?(…) Qui ne sait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avec les gaillardes élévations d'un esprit libre et les effets d'une vertu suprême et extraordinaire ? " Ce point de vue de Montaigne nous éloigne certes de la simplicité du raisonnable, puisqu'il fait prévaloir la complexité d'une "raison déraisonnable, folle et forcenée..." (2) En tout cas, il est certes impossible de saisir sa propre sagesse sans l'enliser dans quelque philautie (amour de soi-même). Et si la folie (un oubli de la vie et de la raison) est bien déterminée par un excessif attachement à son propre moi, une autre voie est possible, celle qui s'écarte raisonnablement des épreuves qui ne permettent pas de distinguer le clair et l'obscur, le savoir et le non-savoir.

   Dans cet esprit, l'expérience historique ayant montré que la sagesse diffère selon les sages, comment chacun trouvera-t-il la sienne puisqu'il ignore au préalable ce qu'elle pourra lui donner ? Une seule réponse est possible : d'une manière générale, l'amour de la sagesse devrait précéder sa propre sagesse. Mais, pour que ce sentiment ne déborde pas ensuite son objet, pour qu'une harmonie soit possible entre lui et une sagesse, cet amour ne devrait-il pas nécessairement être simple, c'est-à-dire vertueux, intensément et durablement au sommet de lui-même ? Dans ce cas, la valeur de cet amour résiderait surtout dans sa liberté, sachant que toute sagesse philosophique, vraiment fondée, doit bien être l'expression d'un acte libre.

   Dans ce cas, un sentiment vertueux (comme celui du courage par exemple) inspire le discours éthique d'une sagesse qui, comme toutes les éthiques (de la liberté, de l'obligation, de l'amour, de la pudeur…), est une réponse libre aux violences de l'histoire, notamment en développant une ataraxie (une tranquillité) dans l'acte libre de penser, une tempérance des aspirations, une modération des affects(métriopathéia), ou une douce retenue… Cette éthique se constitue certes autour de valeurs cohérentes qui varient selon les sagesses, mais elle renvoie pourtant à la Morale, c'est-à-dire à l'injonction du Bien universel qui peut et qui doit englober toutes les éthiques. Ainsi, une sagesse est-elle possible en constituant le monde singulier, cohérent et non violent d'un sage qui veut s'ouvrir sur ce qui est bien pour tous les hommes, c'est-à-dire sur ce que tout philosophe devrait vraiment vouloir penser !

   En conséquence, de mon point de vue singulier qui considère chaque sagesse comme une éthique, je ne fais pas prévaloir, comme l'a fait Hegel, le système simple de la vérité (de la sagesse) qui est d'abord formel (logique, total, a priori) puis concret (vécu dans la cohérence agissante de celui qui pense la fin de son commencement, c'est-à-dire le rapport de la mort à sa propre vie). Car, la simplicité de ce cercle de la sagesse ne repose que sur le contestable mécanisme dialectique d'une raison réelle et d'un réel rationnel affirmant que la raison deviendrait le monde et que  le monde deviendrait la raison. Or, pour admettre la détermination de ce cercle magique, puis en faire partie, il faudrait refuser de créer toutes les nuances de ses propres libertés. 

   En fait, lorsqu'une singularité vise l'Universel, elle ne devrait pas oublier de rattacher chaque existence aux chaos du réel. De plus, le cercle rationnel d'un savoir complet ne peut être supposé ou imaginé qu'à partir du dépassement de chaque singularité, c'est-à-dire lorsque la Raison aura triomphé pour chacun. Cela signifie qu'il est nécessaire, pour atteindre le sens universel et présent de la sagesse (de la vie), de posséder le sens de la mort qui serait celui de la pensée elle-même. Par exemple, Socrate réaliserait l'universel en acceptant de mourir à son individualité (d'athénien), afin de donner un exemple de vie réussie et universelle en tant que sage. Et cette sagesse, pour Hegel, puis pour Éric Weil, serait fondée d'une manière a priori dans et par la coïncidence du discours formel avec la situation de l'homme concret, tel qu'il vit aujourd'hui : "La sagesse est là, fin, début, totalité du discours, désir irrépressible de satisfaction absolue, but atteint par l'homme en Dieu ou divinité de l'homme à réaliser." (3)

   Dans cette perspective rationaliste et théologique, il s'agit de parcourir le cercle de la Totalité (donc de pressentir son achèvement). Chaque approche reformulée, élargie, obéit alors à la nécessité de revenir au point de départ afin d'analyser le chemin parcouru. Et la prise de conscience du commencement impose de parcourir le cercle qui englobe le Savoir (nécessaire et suffisant), même si le Savoir paraît tout de même complexe à l'égard des expériences sensibles et particulières qui retardent l'approche et la réalisation de l'Universel. Chez Hegel, l'Esprit (l'Esprit collectif, l'Esprit du peuple) pense pouvoir se saisir dans sa réalité en voie de se réaliser. La philosophie deviendra ensuite Science, Savoir absolu… C'est ainsi que la sagesse devrait réaliser la présence du sens dans le discours, par et pour l'homme raisonnable qui vit ici et maintenant, précisément parce que chaque homme est "dans la vue du sens qu'il s'est donné et auquel il s'est donné. Être sage, c'est savoir ce qui importe et s'y tenir sans confusion."

   Cette circularité dialectique me paraît pourtant fictive, anticipée et formelle, car il est difficile de concevoir clairement le passage de la Raison formelle à la Raison concrètement vécue par un sage qui, dans son existence singulière devrait réaliser la haute tâche de renoncer à la vie pour posséder le sens du Tout. En tout cas, si la volonté d'être clair et cohérent paraît aisément concevable, il n'en est pas de même du savoir de ce qui importe. Car, selon mon point de vue, l'homme se cherche singulièrement lui-même et ne peut que demeurer sur le seuil du savoir absolu. Il n'est pas capable de penser la séparation, ni dans la séparation qui rendrait possible une philosophie systématique de la Raison universelle. Aussi, à chaque instant, il doit choisir différemment ce qui lui importe davantage, par delà erreurs et errances.

   Pour cela, le choix d'une sagesse singulière, susceptible de créer l'universel à partir de la convergence volontaire de toutes les singularités, me paraît préférable. Mais, dans ce cas, sachant que le mot sagesse vient du mot latin sapientia (de sapire, avoir du goût, connaître), quel savoir faudrait-il alors posséder pour être un sage ? Un savoir ordinaire suffira-t-il ? Cette question est naïve, car un sage se définit moins par la nature de son savoir que par la relation philosophique qu'il instaure à l'égard de ce savoir. Du reste, depuis l'exemple du sage-philosophe Socrate, nul ne confond plus le sage (qui ignore au préalable s'il l'est vraiment) et le sophiste (celui qui sait, l'homme habile, voire le rhéteur, qui possède un très grand savoir mais qui ne s'interroge pas à son sujet). Socrate a d'ailleurs commencé à philosopher en deçà de sa propre sagesse. Il était d'abord philosophe, nourri par des doutes constants, et même son savoir nescient (ne pas croire savoir ce que l'on ne sait pas) ne lui a pas paru évident. Pourquoi mêler croyance et savoir ? Une réponse simple apparaît pourtant : le sage reconnaît ses limites et vit au cœur de ses limites. Il pense ainsi la contradiction entre savoir et ignorer. De plus, son non-savoir lui permet de vraiment commencer à s'interroger, chaque fois différemment, en réalisant un mouvement libre de sa pensée qui ne s'achève pas dans des connaissances puisque le non-savoir le conduit dialoguer avec les autres.

   Au reste, les hommes qui seraient des sages tout en ignorant les interrogations de la philosophie, seraient-ils réellement ce qu'ils croient être ? Ils suivent inconsciemment l'ordre du monde et, d'abord, l'ordre collectif de leur société. Ils sont plutôt les sages d'une situation qui pourra du reste changer et les contredire. Leur sagesse est donc surtout en accord avec leur profession ou avec des opinions collectives immédiatement rassurantes. Marcel Conche le dit clairement. Le philosophe ne saurait se réaliser dans une forme de sagesse populaire qui ignore la libre recherche de la vérité : "Il est plus difficile d'être un philosophe, c'est-à-dire un amoureux inconditionnel de la vérité, que d'être un sage." (4)

   En tout cas, aucun philosophe ne devrait accepter une forme collective du contentement, car commencer vraiment à penser requiert de poser le problème tragique de l'universelle finitude mortelle, sachant que les cruelles vérités de la réalité prévalent sur les bonheurs de quelques-uns. Puisque cette vie doit être brisée, la pensée de cette mort s'impose, même si je peux aussi décider librement de créer ensuite une sagesse (tragique ou sceptique) qui consistera à penser la vie dans son ensemble, y compris dans le sentiment de sa brièveté.

   Pour une philosophie qui veut s'ouvrir sur des valeurs infinies, la voie est alors la suivante : réaliser une éthique commune à toutes les sagesses, c'est-à-dire d'abord celle de la liberté. Cela signifie qu'un moi singulier (responsable) ne peut fonder ses propres libertés que sur la conscience vive d'une tension entre les déterminations nécessaires (ou aléatoires) de la Nature et le vide relatif (ou la distance) que crée sa pensée singulière soucieuse de vérité. Cette tension, commune à tous les hommes, peut alors conduire vers l'Universel et non vers le contentement précaire d'une sagesse particulière ou collective (épicurisme, stoïcisme, scepticisme…). 

   Le monde singulier d'un sage se constitue donc à partir de la libre décision d'être philosophe avant d'être sage, car cette décision met en contact avec la valeur universelle de toutes les libertés. Pour cela, l'injonction morale d'une égalité formelle entre tous les hommes relève d'une décision philosophique qui vise l'universel tout en précédant le libre vouloir d'être prudent, équilibré ou accordé avec soi-même… Car, dans le cas contraire, si la sagesse prévalait sur la Morale universelle, cette dernière ne serait jamais fondée.

   En définitive, la sagesse n'est pas la seule catégorie qui puisse constituer la philosophie, notamment parce que cette dernière se réalise aussi (et surtout à mes yeux) à partir d'un imprévisible et très singulier choix libre de créer une œuvre qui ne requiert pas forcément une sagesse. Et si un philosophe veut néanmoins être sage à partir de sa propre éthique, ce sera dans les brefs instants où un sens cohérent apparaîtra au cœur de son discours ; il devra ensuite continuer à prolonger et à approfondir ce sens. En tout cas, la Vérité de la fin reste encore fort éloignée de l'acte libre qui a créé un commencement, et la sagesse ne pourra être recherchée et vécue comme comportement éthique que dans des actes libres et raisonnables, ici et maintenant, et sans oublier que le souci de l'autre ne devrait jamais quitter la volonté d'être sage.

 

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1.  Genèse, III, 5.

2.   Montaigne, Essais, II, 12.

3.   Weil (Éric), Logique de la philosophie, Vrin, 1967, pp. 434 et 436.

4.   Conche (Marcel),  Métaphysique, Puf, 2012, p. 173.

 

 


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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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clovis simard 27/05/2013 14:05


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