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Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Tristesse et mensonges de l'art

Tristesse et mensonges de l'art

   Est-il nécessaire, pour bien vivre, de faire prévaloir un sentiment esthétique, et plus précisément un plaisir esthétique, plutôt qu'un réel effort pour conserver son existence hors de tous les mensonges de l'art, y compris de ceux d'un art éventuel de vivre ? Faire prévaloir l'art sur la recherche de quelques possibles vérités, comme dans la philosophie, ce serait désirer une culture séparée de la nature, comme dans le dandysme de Baudelaire par exemple. Ce serait vouloir remplacer le désir de connaître par les fantaisies et par les illusions de l'imagination, ces dernières, dans des œuvres d'art, valorisant le plaisir de séduire à partir de quelques apparences visuelles ou sonores, que ce soit avec des maquillages ou avec d'autres artifices. 

   Comment le désir de bien vivre pourrait-il se contenter des illusions et des duplicités de l'art qui sont inhérentes à sa réalité sensible réduite au jeu aléatoire entre de pures apparences ? Car, depuis le sceptique Pyrrhon, nul n'ignore ce qu'est la nature de l'apparence : une sorte de trompe-l'œil, un simulacre très éphémère de la réalité qui suscite la tromperie, un simulacre qui n'est ni objectif ni subjectif. Et cet entre-deux est celui d'une pure apparence qui n'est l'œuvre de personne et qui n'est destiné à personne. Dès lors, pourquoi désirer vivre dans cet entre-deux équivoque qui ne ressemble à rien et qui pervertit tous les repères en créant, pour Freud, une inquiétante étrangeté (unheimlich), c'est-à-dire l'étrangeté d'une absence qui serait due à une perte du chez soi , donc à une perte de tout sens possible ?

   En fait, le caractère illusoire, fascinant et fantomatique d'une œuvre d'art ne se réduit pas à cette perspective nihiliste, car, pour Hegel notamment, la pure apparence qui révèle l'essence de l'art peut être celle de l'esprit qui est parvenu à se libérer de ses contraintes matérielles, de la réalité immédiate des objets naturels. Et, dans l'histoire de l'humanité, cette pure apparence ne se manifeste ni comme un rien de réel ni comme ce qui ne veut rien dire, mais comme une réalité sensible et intellectuelle à la recherche de sa propre vérité ; ce qui requiert un auteur pour la constituer et un public pour la recevoir.

   Dans ces conditions, une œuvre d'art ne saurait atteindre sa vérité à partir de ses seules apparences brutes qui restent étrangères à tous les discours, y compris consuméristes. [1] Néanmoins, pour briser le silence en dehors de toute prétention à l'objectivité, une œuvre d'art a le mérite d'être une création, d'être interprétable dans son processus créatif, tout en étant renforcée par une singularité, même si chaque œuvre ne s'exprime que d'une manière trop sensible, singulière, limitée et réduite pour englober le réel dans son ensemble. De plus, une oeuvre ne saurait concerner l'humanité dans son ensemble qui est davantage mue par des intérêts tribaux que par le désir d'universalité. En conséquence, l'échec des œuvres d'art, qui naît de son incapacité à donner un sens vrai à la réalité de tout ce qui est, conduit soit à divers divertissements, soit à ne satisfaire que ceux qui ne cherchent rien d'autre que le plaisir narcissique d'y retrouver leurs propres intérêts.

   Dès lors, le désir de bien vivre peut certes s'épanouir dans ces divertissements, mais, d'un point de vue philosophique, cet art de tromper ne peut être considéré que comme un symptôme de nos faiblesses humaines qui a néanmoins le mérite de nous permettre de ne pas oublier qu'aucune action humaine ne saurait être représentée adéquatement dans un langage [2], même polysémique, ce dernier créant, comme toute activité symbolique,  un écart ni franchissable ni susceptible d'être comblé qui détourne nécessairement de la réalité envisagée dans toute son extension, a fortiori dans une perspective qui demeure centrée sur la valorisation du seul plaisir esthétique ?

   Cette interprétation est du reste légitimée par les plus remarquables réalisations de l'histoire de l'art. Par exemple, pour Hegel, l'art classique grec, qui représente la plus pertinente adéquation d'une forme avec son contenu,  était déjà en partie mensonger, puisqu'il prétendait représenter un idéal libre et spirituel dans son indépendance pure et absolue, alors que "cet art (était) encore incapable de représenter Dieu comme une spiritualité libre et absolue." [3] Pourquoi ? D'abord parce qu'en dépit de ses réalisations claires, sereines, affinées et bien exécutées, cet art était troublé par sa finalité religieuse et mythique, par une finalité nourrie par des croyances populaires, naïves ou par des légendes. L'art classique créait ainsi des œuvres formellement parfaites par "l'union du contenu et de la forme qui le caractérise"[4].
   Pourtant, si l'esprit triomphait bien, ce n'était que dans une individualité intérieurement libre qui dominait pourtant ce qui est naturel, c'est-à-dire qui dominait l'étrangère réalité extérieure, la naturalité pure et simple. Mais, surtout, cette domination du sensible était le fruit d'une idéalisation mensongère qui sélectionnait certaines apparences pour les  embellir, notamment en supprimant toutes les laideurs, et en transformant les matériaux immédiatement sensibles sans les supprimer. En effet, idéaliser, c'est surtout mentir, c'est croire et désirer faire croire qu'un modèle spirituel absolu, donc seul et séparé, peut être naturalisé, incarné, rendu vivant, comme en une sculpture d'une divinité par exemple. Il ne restait plus, alors, qu'à  trouver du plaisir, un certain contentement, [5] à vivre avec ces formes spiritualisées, fictives, faussement divinisées.

   Pourtant ce contentement inhérent à la représentation des dieux devenait vite douloureux lorsqu'apparaissaient leurs renoncements aux choses terrestres et leurs sérieux repliements libres sur eux-mêmes. Ils semblaient alors "désolés d'avoir un corps"[6], ce qui les mettait en contradiction (dans un négatif sans distinction et division qui est celui d'une "opposition" [7]) avec la grandeur de leur âme : "Mais plus le sérieux et la liberté spirituelle s'affirment dans les figures des dieux, plus s'accentue le contraste entre leur grandeur, d'une part, leur précision et leur corporéité, de l'autre. On dirait que les dieux bienheureux sont désolés de se sentir heureux et d'avoir un corps ; on lit dans leurs figures le sort qui les attend et dont le développement, en faisant ressortir réellement et de plus en plus la contradiction entre la grandeur et la particularité, entre la spiritualité et l'existence sensible, déterminera finalement la décadence de l'art classique." [8]

   En dominant le corps, l'esprit était plus précisément attristé d'être réduit à la finitude d'une représentation très éloignée de l'absolu : "Par leur sublime liberté et leur sérénité spirituelle ils dominent tellement leur côté corporel que, malgré toute leur perfection et toute leur beauté, leurs membres doivent faire l'effet de quelque chose de surajouté et de superflu." [9] (…) "Cette tristesse laisse déjà deviner, pressentir la destinée des dieux, puisqu'elle montre qu'il existe quelque chose de supérieur, de plus élevé qui les domine et qui rend nécessaire le passage des particularités à leur unité générale." [10] L'union calme et sereine d'une représentation idéalisée avec sa forme sensible ne réalisait donc pas la nature absolue de l'esprit, mais "sa généralité abstraite" et "négative" [11], c'est-à-dire "la sublimation et la sanctification de l'imagination" [12], tout en exprimant "une intériorité qui, jusque dans sa manifestation extérieure, n'exprimera qu'elle-même."[13]

   L'art classique, qui aurait pu nous donner un plaisir esthétique inséparable de quelques vérités, restait ainsi lointain, anthropomorphe et abstrait. Il était en effet trop sensible pour satisfaire une existence qui, de chair et de sang, aurait préféré vivre concrètement et intellectuellement son double rapport à sa propre finitude et à son ouverture sur l'infinité de la Nature : "L'œuvre d'art est donc incapable de satisfaire notre ultime besoin d'absolu. De nos jours, on ne vénère plus une œuvre d'art, et notre attitude à l'égard des créations de l'art est beaucoup plus froide et réfléchie... Les beaux jours de l'art grec et l'âge d'or du Moyen Âge avancé sont révolus." [14]

 

[1]  Pour Sarah Kofman : "Tenir un discours sur un tableau, c'est dévorer, tenter de consommer et consumer sans laisser de restes." (Mélancolie de l'art, Galilée, 1985, p.26.)

[2]  Pour Hegel, "Le mot dans son imprécise extériorité ou son abstraite intériorité." (L'Art classique, Aubier, 1964, p.57.)

[3] Hegel, Ibidem, p.52.

[4] Hegel, Ibidem, p.7.

[5] Pour Hegel : "Le contentement est le sentiment que nous procure l'accord entre notre subjectivité individuelle et la situation dans laquelle nous nous trouvons, que nous l'ayons créée ou provoquée nous-mêmes ou qu'elle s'impose à nous comme un donné." (L'Art classique, Ibidem, p.100.)

[6] Hegel, Ibidem, p.101.

[7] Hegel, Ibidem, pp.98-99.

[8] Hegel, Ibidem, p.101.

[9] Hegel, Ibidem, p.99.

[10] Hegel, Ibidem, p.129.

[11] Hegel, Ibidem, p.97.

[12] Hegel, L'Art classique, Aubier, 1964, p.10.

[13] Hegel, Ibidem, p.14.

[14] Hegel, Introduction à l'esthétique, Aubier, 1964, p. 42 et p.43.

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À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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